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Full text of "Revue de Paris"

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REVUE 


DE  PARIS. 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIETE  TYPOGRAPHIQUE  BELGE 

A.DOLPHK   WA.HLE5    ET    COMPAGNIE. 


REVUE 


DE  PARIS. 


NOUVELLE  SÉRIE.  —  £LNNÉB  1841. 


TOMB    SIXIÈME. 


JUIN, 


^vxxïdUs, 


AU  BUREAU  DE  Li  REVUE  DE  PARIS, 

RUE   FOSStS-AUX-LOCPS,    îï»   74. 

1841 


HISTOIRE  DE  LA  FORMATION 


SE 


LA  LANGUE  FRANÇAISE. 


PAR  M.  J.  J.  AMPERE. 


Ménage  ,  qui  alliait  Tesprit  à  l'érudition,  ce  qui  est  rare, 
s'élall  épris  d'une  telle  ardeur  pour  la  philologie  ,  que  celte 
science  fut  sa  plus  constante  et  sa  dernière  passion.  On  raconte 
même  que,  pour  travailler  à  celte  alchimie  des  mois,  il  se 
cachait  comme  les  adeptes  du  grand  œuvre,  inquiet,  ombra- 
geux, ne  confiant  ses  desseins  à  personne  ,  et  surtout  aux  sa- 
vants ,  dont  la  jalousie  ,  à  ce  que  dit  la  préface  du  Diction- 
naire Étymologique ,  «  va  souvent  jusqu'à  la  bagatelle.  »  Je 
comprends,  sans  le  partager  toutefois,  cet  enthousiasme  phi- 
lologique, car  il  y  a  dans  l'élude  des  langues  plus  d'un  mys- 
tère qui  intéresse  tout  à  la  fois  la  philosophie  et  l'histoire. 
D'ofi  vient  la  parole  ?  Est-ce  une  révélation  ?  Le  suprême  au- 
teur des  choses  nous  l'a-t-il  donnée  comme  le  chant  aux  oiseaux? 
Est-ce  le  résultat  de  l'effort ,  de  l'industrie ,  et  l'homme  s'est-il 
élevé  parla  recherche  du  cri  jusqu'au  langage  ?  faut-il  croire, 
comme  la  Genèse  l'enseigne  et  comme  M.  Nodier  le  pense  ,  qu'à 
défaut  d'une  syntaxe  toute  faite,  Dieu  avait^mis  du  moins  dans 
Adam  la  faculté  d'imposer  instinctivemeul  des  noms  aux  choses 
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6  REVUE  DE  PAKIS. 

et  de  trouver  des  mots  pour  exprimer  les  idées  à  mesure  qu'elles 
se  développent?  Il  y  a  là  pour  les  penseurs  malière  à  plus  d'un 
rêve ,  et  les  plus  grands  penseurs  ont  rêvé.  Les  philologues  ont 
feuilleté  les  lexiques.  On  a  médité,  annoté,  la  grammaire  des 
Hurons  et  des  Holtentots;  on  a  découvert  la  langue  primitive  . 
soit  dans  le  déparlement  des  Basses-Pyrénées,  soit  en  Basse- 
Bretagne,  et  le  mystère  ne  s'est  pas  éclairci.  Mais,  sans  re 
monter  à  la  création  pour  soulever  le  voile  (|ui  couvre  tontes 
les  orifrines,  que  de  questions  encore  ,  irritantes  par  leur  oi)s- 
curité  même  .  naissont  de  l'élude  de  ces  langues,  telles  que  nous 
les  ont  apprises  nos  livres  et  nos  nourrices  !  La  curiosité  du 
reste  est  éveillée  depuis  longtemps.  Sept  cenls  ans  avantJésus- 
Christ ,  le  roi  Psamraélique.  tout  en  bâtissant  des  pyramides, 
faisait ,  comme  Court  de  Gébelin  ,  des  expériences  sur  l'histoire 
naturelle  de  la  parole.  L'antiquité,  les  premiers  siècles  de  la  dé- 
cadence, depuis  Varron  jusqu'à  Isidore  de  Séville,  nous  ont 
légué  quelques  monuments  philoIogi(|ues  d'un  intérêt  véritable. 
Quant  au  moyen  âge,  il  se  contente  de  savoir  que  la  diversité 
des  langues  date  da  la  tour  de  Babel.  Charlemagne  est  à  peu 
près  le  seul  grammairien  de  ces  temps  barbares,  et  il  faut 
arriver  jusqu'à  la  renaissance  pour  retrouver  la  philologie. 
Mais  alors  ,  c'est  vraiment  l'âge  d'or.  Comme  les  dames  du 
moyen  âge ,  la  linguistique  a  d'amoureux  champions  qui  brisent 
des  lances  en  son  honneur.  A  dater  des  Lascaris,  c'est  une 
science  régulière  et  constituée  qui  se  transmet  et  qui  attire  à 
ses  spéculations  des  esprits  éminenls.  Luther  laisse  reposer  la 
plume  de  rhérésie  pour  l'origine  des  noms  propres  allemands. 
Scaliger  .  ce  matamore  de  la  syntaxe .  oublie  la  généalogie  des 
princes  de  Vérone  en  écrivant  sur  la  linguisli((ue  comparée 
quatre-vingts  livres  heureusement  perdus,  el  Leibnitz,  le  grand 
Leibnifz  lui-même  .  se  détourne  de  la  Théodicée  pour  les  Col- 
lectanea  etymologica.  Chaque  peuple  a  sa  pleïadephilologiquej 
parmi  les  hommes  du  passé  dont  elle  se  souvient,  la  France  a 
Budée,  Henri  Etienne  .  Ménage.  MM.  de  Porl-Royal,  et  parmi 
les  modernes  qu'on  aime  à  citer  ,  Raynouard  ,  M.  Nodier  et 
M.  Ampère,  que  son  récent  travail  place  au  premier  rang  de 
nos  philologues. 

VHistoire  de  la  formation  île  la  langue  n'est  point  une 
œuvre  isolée  ,  sans  antécédeuls  et  sans  relations.  Elle  forme  la 


REVUE  DE  PARIS.  f 

transition  nécessaire  entre  C Histoire  des  lettres  avant  le  dou- 
zième siècle ,  et  V Histoire  comparée  de  la  littérature  fran- 
çaise au  moyen-âge.  Mais  où  commence  ,  où  tinil  le  moyen 
âge?  M.  Ampère  en  pose  fort  judicieusement  les  limites  dans 
une  introduction  substantielle  et  qui  atteste,  par  sa  rapidité  et 
sa  précision  même,  un  vaste  trésor  d'études  amassé  depuis 
longtemps,  et  dans  laquelle  sont  exposées  les  vicissitudes  de 
notre  littérature ,  depuis  le  moment  où  la  langue  vulgaire  com- 
mence à  devenir  son  organe.  Le  moyen  âge  pour  M.  Ampère, 
c'est  l'époque  comprise  à  peu  près  entre  le  xii^  et  le  xv«  siècle. 
Il  y  a  là  une  civilisation  à  part ,  qui  a  son  mouvement  ascen- 
sionnel ,  son  apogée  et  son  déclin.  Les  pieuves  ne  font  pas  dé- 
faut. On  trouve  en  effet  entre  ces  dates  extrêmes  une  littéra- 
ture ,  un  art  original  et  complet ,  un  monde  politique  tout  à 
fait  distinct.  Dans  les  lettres,  Thibault  de  Champagne,  et  le 
Roman  du  Renart;  dans  Tart ,  l'architecture  ogivale  ;  dans  le 
christianisme  ,  saint  Bernard  et  le  mysticisme  ;  dans  les  mœurs 
publiques  ,  la  chevalerie j  dans  le  gouvernement,  la  royauté; 
dans  la  société  civile,  le  peuple.  A  part  le  peuple  et  la  royauté 
qui  grandiront  encore  dans  les  âges  suivants,  les  éléments 
divers  qui  constituaient  cette  société  ne  tarderont  pas  à  se 
dissoudre  et  à  s'altérer,  et  dès  le  xiv^  siècle  apparaissent  les 
premières  lueurs  de  la  civilisation  moderne.  Des  astres  nouveaux 
se  lèvent  à  l'horizon,  et  res|)rit  cherche  des  voix  inconnues, 
comme  Colomb  va  chercher  d'autres  mondes. 

Dans  cette  France  du  xii«  siècle  qui  va  rompre  sans  retour 
avec  les  dernières  traditions  du  monde  antique ,  dans  ce  peuple 
morcelé  qui  travaille  à  s'agréger  ,  deux  langues  sont  en  pré- 
sence. Tune  dégénérée  ,  usée  par  l'âge,  profanée  par  toutes  les 
invasions,  l'autre  enfant  et  ne  sachant  que  bégayer,  toutes 
deux  rivales  ,  et ,  malgré  leur  barbarie ,  organes  également  ac- 
tifs et  puissants.  La  langue  latine  ,  comme  les  monuments  ro- 
mains ,  devait  subir  de  tristes  dégradations.  Les  rois  Sicambres 
Toutrageaient  tout  en  la  respectant,'  et  je  doute  fort,  quoi 
qu'en  dise  Fortunat,  que  Charibert  fût  très-renseigné  sur  le 
thème.  L'église  elle-même  lui  prodiguait  l'insulte  ;  la  grammaire 
était  abreuvée  de  fiel ,  et  le  grand  pape  Grégoire  1"  prêchait  le 
mépris  de  toute  règle.  «  Que  m'importent,  disait-il ,  le  solécisme 
et  le  barbarisme  ,  l'hiatus  ou  le  régime  ?  Je  ne  m'inquiète  pas 


8  REVUE  DE  TARIS. 

de  si  peu  ,  et  je  regarde  comme  indigne  de  plier  la  parole  divine 
aux  lois  (le  Donat.  i  L'exemide  du  saint  père  ne  fui  que  trop 
bien  suivi.  On  disait  au  ix*  siècle  ,  dans  la  formule  du  baptême  : 
Ego  te  haptiso  in  iiotnine  patriâ  ftliâ  et  spiritus  sa?icti. 
Heureusemenl  pour  la  syniaxe,  les  casuisles  s'alarmèrent,  et 
Ton  en  revint  au  génitif,  dans  la  crainte  que  le  barbarisme,  en 
invalidant  le  sacrement ,  n'entraînât  la  damnation.  L'église 
néanmoins,  tout  en  méprisant  Donat,  imposait  sans  partage, 
dans  les  choses  du  dogme,  l'usage  du  latin ,  comme  elle  plaçait 
des  vitraux  sombres  aux  nefs  des  cathédrales  pour  éteindre  les 
clartés  trop  vives.  La  théologie  dogmatique,  afin  d'esquiver 
l'interprétation  individuelle,  repoussa  toujours  la  langue  vul- 
gaire. La  théologie  polémique  et  la  prédication  l'admirent  quel- 
quefois .  mais  rarement,  et  lorsqu'il  y  avait  nécessité  absolue 
de  s'adresser  à  la  foule  ignorante.  La  philosophie,  si  long- 
temps vassale  de  I  Église,  semhiait  redouter  comme  elle  l'idiome 
populaire,  et  pour  la  première  fois  en  France  elle  parle  français 
lorsqu'elle  pense  librement  avec  Descartes  et  qu'elle  s'adresse 
au  bon  sens  et  à  la  raison  de  tous.  Quant  à  l'histoire,  elle  est 
fidèle  à  la  langue  du  pays,  et  sa  prose,  é|)ique  dans  Villehar- 
douin,  naïve  dnns  Joinville,  a  gardé,  malgré  ses  rides,  une 
verdeur  et  une  grâce  qui  nous  charment  encore.  Dans  la  poésie, 
le  latin  se  maintient  un  certain  temps  auprès  de  la  langue 
usuelle  et  se  confond  avec  elle.  On  connaît  les  épîtres  farcies 
et  la  chanson  que  répétaient  les  écoliers  de  Paris  lors  du  dé[>art 
d'Abélard.  Mais  la  lutte  est  bientôt  décidée,  et  le  dactyle, 
vaincu  sans  appel ,  va  se  réfugier,  pour  n'en  plus  sortir,  au 
collège  de  Navarre.  Dès  lors  la  poésie,  accessible  à  tous,  court 
les  rues  et  les  châteaux  :  elle  s'inspire  confusément  de  tous  les 
grands  souvenirs,  de  tous  les  événements  qui  remuent  le  monde, 
de  tous  les  sentiments  humains,  de  toutes  les  croyances.  Elle 
chante ,  pour  les  défigurer,  les  traditions  historiques.  La  sébille 
d'une  main  et  le  chapelet  de  l'autre  ,  elle  célèbi  e  la  Vierge  et 
les  saints,  mais  sans  souci  du  martyrologe,  et  mêlant  tour  à 
tour  le  roman  à  la  légende,  la  dévotion  au  cynisme  et  à  l'ironie, 
elle  évoque  les  ombres  épiques  de  l'antiquité,  Alexandre  et  le 
roi  Priam.  Mais  hélas!  qu'est  devenue  l'inspiration,  qu'est  de- 
venue la  vérité  dans  cette  résurrection  barbare?  Le  héros 
macédonien  n'est  plus  le  vainqueur  d'Arbelles,  le  fils  glorieux 


REVUE  DE  PARIS.  9 

de  Jupiter  ;  c'est  un  chevalier  errant  qui  va  pêcher  des  perles 
au  bord  de  la  mer  sous  une  cloche  de  verre,  un  astrologue  qui 
voyage  dans  le  ciel  monlé  sur  un  griffon.  L'histoire  s'altère  et 
se  dégrade  comme  l'aM,  et  Mahomet  est  changé  par  les  trou- 
vères en  cardinal  romain.  C'est  une  nuit  profonde ,  mais  celte 
nuit  a  ses  éclairs  ;  et  la  poésie,  qui  est  éternelle  comme  l'amour, 
comme  la  douleur,  éclate  encore  çà  et  là  dans  ses  œuvres  im- 
parfaites, et  se  dégage  à  travers  les  aspérités  de  la  forme.  Les 
deux  langues  qui  se  partagent  la  France  ont  chacune  leur 
génie  propre.  Au  midi ,  les  fleurs  de  l'esprit,  les  langueurs  de 
la  passion,  l'idéal  de  la  vie,  et  quelquefois  l'aspiration  mys- 
tique} au  nord  la  verve  incisive,  la  gaieté  cyniiiue,  le  sentiment 
triste  et  railleur  des  réalités  humaines;  au  midi  la  poésie 
féodale,  au  nord  la  poésie  bourgeoise,  qui  reste  le  plus  souvent 
au  niveau  de  la  chronique  scandaleuse  des  petites  villes.  ]\I.  Am- 
père, dont  la  critique  est  toujours  sévère  et  continue,  me  paraît 
avoir  jugé  cette  poésie  avec  une  remarquable  sûreté  de  coup 
d'œil.  11  a  vu  dans  ces  débris  de  la  pensée  d  une  société  bar- 
bare des  essais  généralement  dépourvus  du  sentiment  réel  de 
l'art ,  sentiment  qui  ne  se  révèle  d'ailleurs  au  moyen  âge  ,  com- 
plet et  achevé ,  que  dans  l'architecture.  Les  cathédrales  seules 
sont  de  véritables  monuments  j  on  ne  trouve  à  leur  pied  que 
des  masures  ,  et  les  poëir.es  ,  dépourvus  d'ornements  ,  ressem- 
blent à  ces  salons  féodaux  qui  avaient  pour  tous  meubles  de  luxe 
un  banc  et  une  cage,  comme  cela  se  voit  dans  les  vignettes  du 
très-chevaleureux  comte  d'Artois. 

L'histoire  de  cette  littérature,  telle  que  l'a  conçue  M.  Am- 
père, telle  que  nous  la  promet  le  tableau  rapide  qu'il  en  trace 
dans  son  introduction,  est  une  œuvre  aussi  vaste  que  neuve. 
Il  fallait  d'abord  faire  connaître  la  langue  qui  lui  a  servi  d'ins- 
trument. Des  renseignements  nombreux  étaient  amassés  depuis 
longtemps  pour  l'histoire  de  cette  langue.  Mais  que  d'erreurs 
et  même  que  de  réjouissantes  folies  ;  car  il  est  à  remarquer  que 
toute  science  a  ses  fous  ,  et  pour  sa  part  la  linguistique  en 
fournit  un  contingent  assez  nombreux,  entre  autres  le  Hollan- 
dais Btkan  ,  qui  fit  un  gros  livre  pour  prouver  que  la  langue  du 
paradis  terrestre  est  le  flamand  d  Anvers.  Dans  les  travaux  les 
plus  sérieux  eux-mêmes  .  que  de  faux  systèmes  encore!  Bochart 
retrouve  le  phénicien  dans  toutes  les  langues,  dans  presque 

1. 


10  REVUE  DE  PARIS. 

lous  les  mots.  Henri  Etienne  est  atta(|ué  d'hellénisme.  Puis 
vient  la  manie  des  origines  hébraùjues;  babil  est  la  Iraduciion 
de  Babel ,  et  brioche  a  sa  racint^  dans  1  hébreu.  Que  faire  donc 
pour  se  retrouver  dans  ce  dédale?  Contrôler  sévèrement  tout 
ce  qui  a  été  dit,  se  délier  de  l'atlrait  des  découvertes,  vérifier 
la  migration  des  mots  par  la  migration  des  peuples,  les  rap- 
ports des  langues  par  les  rapports  de  la  politique  et  des  con- 
quéles ,  étudier  les  mœuis,  les  institutions,  pour  noler  les 
transformations  qu  un  mot  peut  subir  dans  ses  acceptions 
diverses ,  et  surtout ,  sous  peine  d'être  incomplet  et  exclusif, 
connaître  à  fond  toutes  les  langues  qui  se  sont  lait  de  mutuels 
emprunts. 

Ces!  ainsi  qu'a  procédé  M.  Ampère,  il  a  soumis  à  un  con- 
trôle sévère  toutes  les  opinions  émises  avant  lui  ;  il  a  écarté  de 
chaque  système  ce  qu'il  avait  de  taux  ou  d'exagéré  j  il  a  élendu, 
reclitié  les  découvertes  des  philologues  qui  l'ont  précédé  dans 
les  mêmes  études,  et  ajouté  des  vues  nouvelles  aux  notions 
successivement  acquises  par  les  esprits  positifs.  31.  Ampère,  qui 
procède  toujours  d  après  la  vraie  méthode  scientifique  ,  pose 
d'abord  par  des  exemples  empruntés  aux  idiomes  les  plus  divers 
de  .a  grande  famille  indo-européenne,  les  principes  généraux 
de  la  transformation  des  langues  ,  transformation  qui ,  dans  le 
passage  des  langues  anciennes  aux  langues  modernes ,  s'est 
accomplie  chez  presque  lous  les  peuples  d'une  manière  sem- 
biable  et  en  venu  des  mémts  tendances.  Ces  principes  une  fois 
posés ,  Tauteur  les  apjilique  avec  une  rigueur  extrême  aux 
langues  néo-latines,  et  par  le  détail  ses  assertions  se  confirment 
et  se  vérifient  exactement.  La  grammaire ,  ia  loi  organique, 
l'occupe  d  abord.  11  suit  avec  une  science  tout  académique  l'al- 
lé! atiou  progressive  du  latin  antique,  altération  ((ui  s'opère  par 
la  contraction  des  mots  ,  la  suppression  des  désinences,  la  con- 
lusiun  des  cas.  L'analyse  approfondie  de  tous  les  éléiuenls  de  la 
syntaxe  amène  M.  Ampère  à  conclure  que  la  grammaire  fran- 
çaise est  sortie  tout  entière  de  la  grammaire  latine,  et  qu'il 
n'est  aucune  de  ses  formes  dont  une  forme  latine  ne  soit  le  prin- 
cipe. Ainsi  se  tiouve  détruite  Cette  assertion  souvent  répétée 
que  la  conquête  germanique  a  donné  naissance  à  notre  langue. 
Ainsi  se  trouve  détruite  l'hypothèse  chancelante  de  31.  Ray- 
iiouarù  5  qui  affirme  lexistence  d'une  langue  romane  primitive, 


REVUE  DE  PARIS.  U 

intermédiaire  entre  le  lalin  et  les  langues  modernes,  et  qui  sé- 
rail, suivant  lui,  l'idiome  employé  par  les  troubadours.  Après 
avoir  combattu  M.  Raynouard  du  point  de  vue  exclusif  de  la 
philologie,  M.  Ampère  le  combat  encore  par  les  faits,  et  se  de- 
mande comment  une  langue  unique  aurait  pu  se  conserver  au 
milieu  du  morcellement  de  l'Europe,  quel  pouvoir  l'eût  im- 
posée aux  divers  peuples  ,  quelles  autorités  littéraires  en  eussent 
gardé  le  dépôt. 

La  partie  du  livre  qui  traite  du  vocabulaire  n'est  ni  moins  sa- 
vante ni  moins  curieuse.  Il  y  a  là  encore  d'immenses  recherches, 
une  érudition  vraiment  inépuisable,  et  ce  qui  est  plus  difficile 
à  rencontrer,  une  saine  critique  i)hiIosophi(iue.  Dans  celte  his- 
toire de  la  filiation  des  mots,  la  question  des  étymologies  se 
présente  la  première  ;  mais  la  science  étymologique  n'est-elle 
point  justement  décriée?  Il  faut  donc  la  réhabiliter  par  la  mé- 
thode, et  avant  d'affirmer  poser  les  bases  de  la  certitude.  Pre- 
mier principe  :  la  simple  dissemblance  des  mots  ne  doit  rien 
faire  préjuger  sur  la  question  de  leur  origine.  «  Ainsi,  dit 
M.  Ampère ,  amouran  a  ,  en  tartare  mantchoux,  un  sens  qui 
n'est  point  éloigné  d'amoureux  ;  faut-il  conclure  de  là  que  les 
Mantchoux  aient  donné  ou  emprunté  aux  Romains  le  nom  de 
l'amour  ?  »  N'y  a-t-il  point  entre  les  sons  comme  entre  les  vi- 
sages des  hasards  de  ressemblance?  Second  principe  :  l'extrême 
dissemblance  des  mots  ne  doit  rien  faire  préjuger  contre  leur 
parenté.  Ceux'qui  diffèrent  le  plus  par  le  son  peuvent  être  liés 
par  une  provenance  étymologique  incontestable.  Il  faut  donc 
chercher  un  autre  guide  que  la  simple  analogie }  il  faut  surtout, 
pour  connaître  l'origine  d'un  mot,  connaître  son  histoire j  et 
comme  le  français  est  une  langue  néo-latine,  cette  histoire  pour 
le  français  se  compose  de  deux  époques  :  le  passage  du  lalin  à 
la  langue  vulgaire  primitive  ,  et  la  Iransformaliou  que  celle-ci 
a  subie  pour  arriver  à  la  langue  moderne.  M.  Ampère,  fidèle  à 
celle  excellente  méthode  ,  étudie  donc  successivement  le  pas- 
sage du  français  au  latin  ,  la  transformation  du  vieux  français 
dans  le  fiançais  moderne,  raltéralion  du  sens ,  les  circonstances 
qui  ont  présidé  à  la  formation  des  mots  ,  les  mois  dans  leurs 
rapports  avec  les  idées,  la  confusion  des  sons. 

Une  telle  étude  pourra  peut-èlre  paraître  aride,  même  aux 
esprits  curieux  qui  n'ont  point,  pour  la  linguistique,  une  voca- 


12  REVUE  DE  PARIS. 

lion  toute  spéciale  ;  elle  n'est  pas  sans  attrait  cependant ,  et  l'on 
s'intéresse  aux  destinées  de  celte  belle  langue  comme  à  la  for- 
lune  du  grand  peuple  qui  Va  parlée.  On  juge  en  effet  les  nations 
par  le  langage ,  comme  les  hommes  par  la  conversation  ;  le 
caractère,  le  climat  même  se  reflètent  dans  l'idiome.  Les  lan- 
gues sont  musicales ,  chantantes,  vives,  sous  un  beau  ciel, 
tristes  et  gutturales  sous  un  ciel  âpre  et  nébuleux  ;  puis  dans 
chaque  langue,  chaque  mot  a  son  histoire  :  les  uns  meurent  sans 
retour  avec  la  génération  dont  ils  servaient  la  pensée  i  les  au- 
tres laissent  en  mourant  un  écho  qui  se  prolonge,  ou  revivent 
après  transformation  ,  comme  les  âmes  de  Pythagore  ,  dans  une 
condition  nouvelle.  Suivez  leur  généalogie,  que  de  fortunes  di- 
verses !  Ils  passent  tour  à  tour  de  la  noblesse  à  la  roture,  de  la 
roture  à  la  noblesse  ;  ils  changent  de  sexe  ou  se  mésallient. 
Ainsi  sade ,  qui  voulait  dire  doux  et  qui  a  péri  dans  son  accep- 
tion première,  s'unit .  pour  laisser  trace  ,  à  mal,  son  contraire, 
mal  se  change  en  mau,  el  de  cet  accouplement  naît  maussade. 
Souvent ,  comme  l'homme ,  comme  le  peuple  qui  vieillit ,  le  mot 
peid  son  énergie  première,  Éto?iné  signifiait,  dans  l'origine, 
frappé  de  la  foudre  .  ou  tout  au  moins  étourdi  par  le  bruit  du 
tonnerre;  celle  métaphore  fut  employée  pour  exprimer  l'état 
d'engourdissement  où  jette  la  surprise .  et  par  suite,  étonnement 
est  devenu  simplement  synonyme  de  surprise.  Quelles  sont 
donc  les  lois  qui  président  à  cette  altération?  et  comment,  se 
demande  M.  Ampère  ,  par  le  fait  seul  du  temps  ,  les  mots  pren- 
nent-ils une  acception  de  moins  en  moins  élevée,  souvent 
même  de  plus  en  plus  fâcheuse?  Le  mol  fille  et  quelques-uns 
des  synonymes  qui  l'ont  suivi  dans  sa  dégradation  sont  un 
exemple  de  cet  abaissement.  Il  en  est  de  même  de  bonhomme 
qui  signifiait,  au  moyen  âge.  magistral,  citoyen  éminent.  Tel 
mot  qui  a  fait,  ainsi  que  l'eût  dit  M.  de  Vaugelas,  les  délices 
delà  cour,  oserait  à  peine  aujourd'hui  se  montrer  dans  les 
halles;  pourquoi?  c'est  que  l'idée  et  le  mot  qui  l'exprime  s'use 
par  le  frottement;  c'est  que  l'altération  du  sens  correspond  à 
un  changement  dans  les  mœurs ,  et  que  la  langue  en  est  la  plus 
fidèle  image. 

En  suivant  les  mots  dans  leurs  migrations  et  pour  ainsi  dire 
dans  le  croisement  de  leurs  races  .  on  reconnaît  encore  qu'ils 
sont  soumis  aux  plus  bizarres  modifications.  Lorsqu'il  y  a  ri- 


REVUE  DE  PARIS.  15 

valité  ,  voisinage ,  et  par  cela  seul  antipathie  entre  deux  peu- 
ples ,  lorsqu'il  y  a  eu  conquête,  un  grand  nombre  de  mois,  en 
passant  d'une  nation  à  l'autre  ,  subissent  une  acception  défa- 
vorable. Buch,  en  anglais  book.  a  donné  naissance  à  bouquin, 
livre  sans  valeur  ;  de  ross ,  nom  poétique  du  cheval,  nous  avons 
fait  rosse;  de  herr,  seigneur,  nous  avons  fait  hère,  pauvre 
diable  Telle  est  même  TinHuence  des  haines  nationales  sur  le 
langage  ,  qu'une  foule  de  dénominations  injurieuses  ont  pour 
unique  origine  des  noms  de  peuples  qui  ont  fini  par  être  pris 
pour  des  noms  de  vices  ;  Juif ,  Arabe  ,  sont  restés  des  mots  in- 
sultants; Anglais  au  xve  siècle  signifiait  créancier  impitoyable; 
ce  mot  a  même  gardé  de  nos  jours  cette  acception  dans  l'argot 
des  habitués  de  Clichy. 

L'élude  des  circonstances  particulières  qui  ont  présidé  à  la 
formation  de  certains  mots  n'offre  pas  moins  d'intérêt;  mais  il 
faut  ici  ,  i)Oiir  ne  point  s'égarer  ,  une  singulière  érudition  de 
détail  Persona  vient  duper  et  de  sonare ,  résonner  A  travers. 
Comment  retrouver  là  l'origine  du  mot  personne  ,  individu  ,  et 
quel  vaste  champ  pour  les  spéculations  étymologiques ,  si  l'on 
ignore  que  le  mot  persona  a  été  dans  l'antiquité  appli(|ué  au 
masque  des  acteurs!  Comment  expliquer  le  mot  coq  à  râne  ou 
le  mot  liard^  si  1  on  ne  sait  le  conte  populaire  du  coq  ,  de  l'àne 
et  du  chat,  ou  si  l'on  n'a  point  lu  dans  Ménage  que  Liard  est 
le  nom  de  l'inventeur  de  cette  monnaie?  Théodore  de  Bèze  même 
n'a-t-il  point  fait  dériver  le  mot  huguenot  du  roi  Huyon,  per- 
sonnage mystérieux  qui  r;<ppelait  aux  environs  de  Tours  le 
grand  veneur  de  Fontainebleau  ,  faute  de  s'être  souvenu  qu'eiJ- 
gnoten  en  bas  allemand  signifie  confédérés?  Pour  comprendre 
le  mot  bonne  aubaine  ou  le  dicton  adresser  une  mercunale, 
il  faut  remonter  à  l'histoire  des  droitsde  la  royauté  ,  à  l'histoire 
des  parlements.  11  faut  se  placer  au  sein  des  idées  barbares  pour 
saisir  les  acceptions  diverses  du  mot  merci  et  traverser  tour  à 
tour  les  mœurs  germaniques,  les  mœurs  chevaleresques  et  les 
mœurs  chrétiennes. 

En  dernière  analyse ,  on  est  vite  amené ,  par  la  recherche  des 
élymologies  ,  à  conclure  que  l'immense  majorité  des  mots  fran- 
çais a  une  origine  latine ,  et  que  le  fond  du  vocabulaire  comme 
la  grammaire  est  entièrement  latin.  «  Cependant,  dit  M.  Ara- 
père,  à  cette  source  féconde  de  notre  langue  sont  venus  se 


U  REVUE  DE  PARIS. 

joindre  des  affluents  <iiii  Tout  grossie,  n  La  langue  des  Ibères, 
des  Celtes,  le  grec,  qui  fut  longtemps  populaire  dans  la  Gaule 
méridionale  ,  l'allemand  ,  Tarabe  ,  nous  ont  donné  tour  à  tour 
quelques  éléments  lexicographi(iues.  Les  croisades,  le  commerce 
et  ce  courant  d'idées  qui  flotte  entre  tous  les  peuples,  ont  mis 
la  France  en  rapports  pius  ou  moins  directs  avec  le  monde  ex- 
térieur du  moyen  âge ,  avec  ce  monde  même  de  l'Asie  dont  elle 
savait  à  peine  le  nom.  Mais  où  retrouver  le  til  de  ce  labyrinthe? 
a  II  faut  consulter,  avant  tout,  la  vraisemblance  hislori(iue  , 
se  demander  s'il  est  possible  ou  même  probable  que  tel  mot 
vient  de  telle  langue;  ne  repousser  absolument  aucune  source 
étymologique  ,  se  défier  de  celles  dont  il  est  historiquement  dif- 
ficile de  faire  dériver  la  langue  française,  et  surtout  ne  s'en- 
gouer d'aucune.  «  Rien  de  plus  judicieux  j  et  ici  encore,  comme 
toujours  ,  M.  Ampère  applique  la  loi  qu'il  a  posée  lui-même  avec 
une  sagacité  critique  et  une  rectitude  de  science  et  de  raison 
qui  laisse  peu  de  place  au  doute. 

Après  avoir  constaté,  comme  un  fait  hors  de  toute  suspicion, 
la  parenté  des  langues  indo-européennes,  M.  Ampère  assigne 
au  sanscrit  la  place  qu'il  doit  tenir  dans  l'élude  étymologique 
du  français  ;  il  compare  un  certain  nombre  de  racines  sans- 
crites aux  dérivés  latins ,  aux  dérivés  français  et  à  certains  mots 
celtiques  qui  n'ont  d'explication  que  dans  la  langue  des  Védas. 
L'analogie  est  incontestable  ;  mais  comment  se  fait-il  que  l'i- 
diome antique  et  sacré  qui  fut  sur  les  bords  du  Gange  la  langue 
de  la  science  et  de  la  prière  ,  ait  laissé  sur  le  sol  gaulois  des 
éléments  bien  dispersés  sans  doute,  mais  vivants  encore,  et  qui 
gardent ,  au  milieu  de  tant  de  décombres ,  leur  physionomie 
première?  C'est  un  mystère  qu'il  est  important  de  signaler, 
mais  qu'il  semble  impossible  d'approfondir.  M.  Ampère  ne  le 
tente  pas,  et  il  a  raison,  car  en  semblable  matière  on  arrive 
vile  à  la  famille  de  Japhet  ;  il  faut  donc  passer  en  courant  de- 
vant le  sphinx  ,  sans  s'arrêter  à  ses  énigmes.  Comment  se  fait- 
il  encore  que  l'idiome  des  habitants  primitifs  de  notre  France 
ait  laissé  j)armi  nous  si  peu  de  traces?  Quel(|ues  lettres  recueil- 
lies par  les  béui-^diclins  dans  la  diplomatique  ^  quelques  radi- 
caux dans  les  noms  des  lieux  ,  des  fleuves  et  des  montagnes, 
voilà  tout  ce  qui  reste  de  l'idiome  gaulois,  etiain  periere  rui- 
H(K.  Cette  langue  dont  la  rudesse  effrayait  Martial  était  déjà 


REVUE  DE  PARIS.  15 

morte  et  morte  sans  retour  au  temps  de  l'évêque  de  Crémone, 
Luitprand,  comme  le  témoigne  cetle  phrase  :  Qiiœ  autem  eis 
mite  natalis  fuerat  lingua  ignoratiir.  Mais  ici  le  mystère  est 
transparent  ;  c'est  le  résultat  de  la  con(|uêle.  Rome  ouvrait  ses 
temples  aux  dieux  des  vaincus;  elle  fermait  son  vocabulaire  à 
leurs  mots,  et  Tidiome  gaulois  disparut  de  la  Gaule,  comme 
l'idiome  carthaginois  de  l'Afrique,  sous  le  constant  et  impla- 
cable etfort  de  l'administration  romaine,  qui  voulait,  suivant 
l'expression  de  Rutilius,  ne  faire  qu'une  ville  de  l'univers  en- 
tier. Ainsi,  quoi  qu'en  ait  dit  Bullet,  qui  s'est  trompé  avec  une 
patience  et  une  science  surprenante,  il  reste  démontré  à  M.  Am- 
père que  le  celtique,  à  part  les  noms  qui  tiennent  au  sol ,  n'a 
laissé  à  la  langue  moderne  qu'un  héritage  vraiment  insigni- 
fiant. 

Les  dérivés  grecs  sont  plus  nombreux  ;  mais  il  faut  distinguer. 
Doit-on  faire  entrer  dans  l'inventaire  étymologique  de  notre 
langue  les  emprunts  de  la  terminologie  scientifique  moderne? 
Non  certes.  Il  restera  donc  trois  classes  de  dérivés  grecs  :  les 
dérivés  directs  ,  et  le  nombre  en  est  fort  restreint,  qui  ont  été 
importés  dans  le  midi  de  la  Gaule  par  les  colonies  phocéennes; 
Ciixw.  qui  ont  passé  jusqu'à  nous  par  l'intermédiaire  du  latin  an- 
tique, comme  héros  de  «p«3-,  poème  de  7ro/>»/*a  ,  ou  par  l'inter- 
médiaire du  christianisme,  Q.ommi'SXïiodeAe  <j-v*o^iç,  cimetière 
de  xoi^>,rip/or  ;  d'autrcs  enfin  qui  ont  été  introduits  par  suite  des 
communications  avec  l'empire  grec  au  moyen  âge,  tels  que 
/vtûo-caf ,  moustache. 

Quant  aux  idiomes  germaniques,  ils  forment  une  partie  nota- 
ble du  vocabulaire  français.  Après  le  latin  ,  mais  à  une  grande 
distance,  ce  sont  eux  qui  ont  donné  le  plus  de  mots  à  notre 
langue.  M.  Dietz  porte  à  mille  environ  le  nombre  des  mots  fran- 
çais qui  correspondent  à  un  mot  allemand,  et  M.  Ampère  ne 
croit  |»as  ce  nombre  exagéré.  Mais  de  ce  qu'un  mot  se  rencontre 
en  français  et  en  allemand,  il  ne  faut  poir)t  se  hâter  de  con- 
clure que  le  mot  français  dérive  du  mot  allemand  ,  et  sous  peine 
d'erreur  il  faut  se  rappeler  que  les  langues  germaniques  ont  de 
bonne  heure  grossi  leur  patrimoine  des  richesses  latines.  Il  y  a 
surtout  un  fait  remarquable  dans  les  emprunts  que  notre  langue 
a  faits  à  l'Allemagne,  c'est  que  le  caractère  âpre  et  sauvage  des 
vieilles  sociétés  ludesques  se  peint  dans  les  mots  qu'elles  nous 


16  REVUE  DE  PARIS. 

ont  donnés  avec  une  fidélité  qui  ne  se  trouve  que  là.  Ce  sont  des 
termes  de  gucne  ,  el  sauf  quelques  rares  exceptions ,  des  mois 
qui  expriment  la  haine,  la  colère,  la  mélancolie. 

Les  Anglais  nous  ont  prêté  un  grand  nombre  de  termes  de 
marine,  les  Italiens  plusieurs  termes  d'art;  les  Hongrois  nous 
ont  donné  hussard ,  les  Turcs  bazar  ,  les  Persans  layis ,  les 
Chinois  thé,  les  Caraïbes  tabac;  mais  ce  ne  sont  là  que  des  in- 
terpolations sans  imi)ortance  ,  et  qu'il  suffit  de  noter  pour  mé- 
moire. Les  mots  arabes  méritent  plus  d'attention  ;  ils  attestent 
la  grande  influence  scientifique  des  Arabes  ,  la  priorité  de  leurs 
connaissances  chimiques  ,  médicales  et  astronomiques ,  et  leurs 
rapports  fréquents  avec  l'Europe  chrétienne.  Ainiral,  cra- 
7noisi ,  magasin,  chiffre,  mesquin,  caraffe ,  chiffon,  sont 
des  mots  arabes.  Le  mot  caffard,  employé  pour  désigner  un 
faux  dévot,  est  dérivé  de  kafir^  impie,  blasphémateur,  nom 
que  les  musulmans  donnent  aux  infidèles  ,  et  qui ,  parmi  nous 
à  été  appliqué  aux  hypocrites,  comme  pour  témoigner  tout 
l'odieux  de  la  duplicité  en  matière  de  croyances.  Le  nom  fran- 
çais des  médecins  du  moyen  âge,  mire,  maître,  qui  vient 
{yéniir,  seigneur,  est  un  témoignage  delà  haute  renommée  des 
médecins  arabes. 

Après  avoir  examiné  la  formation  des  noms  propres,  mais 
rapidement ,  parce  que  la  question  a  vieilli ,  depuis  Gilles-Aridré 
de  La  Roque  jusqu'à  Eusèbe  Salverte;  après  avoir  montré  com- 
ment les  noms  aristocratiques  se  sont  formés  du  nom  de  la 
terre,  les  noms  bourgeois  des  professions,  les  noms  rustiques 
des  localités (Dupré  .  Dumont,  de  Launay)  .comment  au  moyen 
âge  l'avilissement  du  peuple  se  trahissait  dans  ses  noms  même, 
Jean  Brise- Miche  ,  Jean  qui  boit  de  l'eau  ,  etc. ,  M.  Ampère 
étudie  les  dialectes  el  les  patois  considérés  dans  leur>  rap|)orts 
avec  la  formation  de  la  langue.  Il  est  à  regretter  que  M.  Ampère 
n'ait  donné  que  peu  de  développement  à  cette  partie  de  son  tra- 
vail ;  espérons  qu'il  nous  dédommagera  dans  l'histoire  des  vi- 
cissitudes de  la  bingue,  car  les  patois  offrent,  sous  le  point  de 
vue  linguistique  el  historique,  un  intérêt  véritable.  Le  peuple 
en  effet  reste  fidèle  au  passé  tout  en  l'ignorant;  il  parle  la 
langue  de  ses  pères  comme  il  croil  aux  sorciers,  comme  il  a 
peur  du  diable.  N'e^t-il  pas  curieux  par  exemple,  pour  un  Pi- 
card qui  lit  Froissarl,  de  retrouver  souvent  dans  le  récit  du 


REVUE  DE  PARIS.  17 

chroniqueur  la  langue  du  berger  ou  de  l'adjoint  de  son  village  ? 
N'est-il  pas  singnlier  de  relroiiver  dans  un  faubourg  de  Dieppe 
une  corruption  du  patois  vénitien  ,  un  idiome  à  part  qui  n'a 
rien  pris  à  sa  patrie  adoptive,  et  dans  un  faubourg  de  Saint- 
Omer  le  flamand  du  xve  siècle?  Que  de  curiosités  sont  de  la 
sorte  enfouies  dans  nos  provinces  .  qui  fourniraient  h  l'Institut 
de  savants  mémoires,  et  qui  donnent  à  peine  quelques  pages 
fort  incomplètes  et  justement  dédaignées  à  l'annuaire  du  dé- 
partement, ou  aux  publications  de  la  société  d'agriculture  du 
lieu.  Pour  celte  étude  ,  d'ailleurs,  il  faut  se  hâter.  La  protes- 
tation de  M.  Nodier  ne  sauvera  pas  les  patois  qui  s'en  vont , 
proscrits  et  traqués  de  par  le  conseil  royal,  et  bientôt,  quand 
tous  les  Français  sauront  lire,  Noël  et  Chapsal  régneront  sans 
partage  dans  les  quarante  mille  communes. 

Le  chapitre  que  M.  Ampère  consacre  à  l'histoire  de  la  pro- 
nonciation n'est  pas  un  des  moins  curieux  du  livre  j  et  quoiqu'il 
soit  difficile  de  retrouver  après  tant  de  siècles ,  sous  la  lettre 
morte ,  un  écho  sonore  de  la  voix ,  l'auteur  est  parvenu  ce- 
pendant à  rendre  aux  voyelles  et  aux  consonnes  du  moyen  âge 
la  vie  et  la  parole.  M.  Ampère  pense  ,  et  ses  inductions  me  sem- 
blent très-plausibles  ,  que  rancienne  prononciation  était  plus 
pleine  ,  moins  contractée  .  qu'elle  se  rapprochait  davantage  de 
la  prononciation  latine  ;  que  dès  le  xii''  siècle  on  n'écrivait  pas 
toutes  les  lettres  qui  se  disaient  dans  les  mots  ,  et  qu'il  y  avait 
une  orlhographe  de  convention,  ou  plutôt  une  orthographe  éty- 
mologicjue.  Il  est  d'ailleurs  probable  que  nos  aïeux  ne  se  préoc- 
cupaient guère  de  Pharmonie,  et  qu'ils  avaient  gardé  dans  la 
parole  quelque  chose  de  la  rudesse  et  de  l'àprelé  de  leurs 
mœurs,  ce  qui  fit  dire  à  un  troubadour:  Ils  parlent  comme 
porcs  grognent. 

Ainsi,  pour  donner  complète  et  définitive  l'histoire  philolo- 
gique de  notre  langue  ,  M.  Ampère  a  traversé ,  depuis  le  Gange 
jusqu'au  Tibre  ,  le  monde  anlicpie.  Il  a  relevé  dans  les  décom- 
bies  du  moyen  âge  les  débiis  grecs  .  romains  ,  celtiques,  et  en 
remuant  dans  cette  fouille  profonde  toutes  les  couches  d'allu- 
vions  successivement  amonc»^lées  sur  la  Gaule  ,  il  est  descendu 
jusqu'aux  terrains  primitifs.  Sous  le  rapport  de  la  science  lexi- 
cogra|)hique,  M.  Ampère  n'a  rien  à  envier  aux  Allemands,  et 
en  se  condamnant  ainsi  à  des  questions  de  syntaxe  et  de  rudi- 
6  2 


18  BEVUE  DE  PARIS. 

ment ,  il  a  fait ,  on  peut  le  dire ,  une  œuvre  véritable  d'abnf'ga- 
tion.  Initié  aux  plus  lointaines  origines  de  notre  lillérature ,  à 
la  science  approfondie  des  langues,  il  a  toujours  pu  juger  sû- 
rement par  sa  propre  auloriié.  et  justifier,  éclairer  Thisloire 
des  mots  par  Phistoire  des  mœurs  .  de  la  politique  et  des  idées. 
Raynouaid  s'éiait  enfermé  dnns  la  France  du  midi  ;  M.  Amjière 
a  vu  la  France  loul  entière .  et .  dans  l'analyse  de  celle  mysté- 
rieuse génération  du  langage  moderne  ,  il  a  répandu  autant  de 
lumière .  autant  de  certitude,  que  la  curiosité  la  plus  exige  mte 
et  la  science  la  plus  étendue  en  peuvent  souhaiter.  Les  livres 
de  cette  portée  et  dn  cette  conscience  sont  de  jour  en  jour  i)!us 
rares;  car  il  en  est  de  Pérudition  comme  de  la  lillérature  :  elle 
s'est  vu'garisée,  et  ,  en  tombant  dans  le  domaine  public.  ('le 
est  devenue  banale  et  industrielle.  C'est  aujourd'hui  le  refuge 
des  médiocrités  laborieuses,  comme  autrefois  le  cloître  élait 
Tasile  des  femmes  déshéritées.  A  part  quelques  livres  d'élite ,  et 
qui  dureront,  les  uns  par  la  pensée  .  les  autres  par  la  forme  , 
quelques-uns  même  i)ar  la  pensée  et  la  forme  réunies;  à  part 
quelques  mémoires  où  vivent  encore  les  traditions  des  érudits 
du  XYiie  siècle  .  que  restera-t-il  de  ce  flot  de  publications  qui 
nous  inonde?  Défions-nous  un  peu  de  celte  vanité  qui  nous 
pousse  à  croire  en  toutes  choses  ,  même  en  érudition  ,  au  pro- 
grès indéfini.  L'école  des  chartes  devait  faire  oublier  les  béné- 
dictins, et  l'école  des  chartes  a  donné  M.  Capefigue.  Ruinart  , 
Baluze,  dom  Bouquet,  ont-ils  des  rivaux  sérieux  parmi  mes- 
sieurs les  publicaleurs  modernes?  Je  le  souhaiterais  pour  l'hon- 
neur de  la  scienc'^  française  ;  mais .  par  malheur  .  on  se  sou\  ient 
de  certaines  manièi-es  d'écrire  le  latin  qui  rappellent  l'ag/ea- 
bilis  d'un  spirituel  collègue  de  MM.  Flourens  et  Ancelot,  et  la 
comparaison  est  loin  de  tourner  à  l'avantage  des  paléographes. 
C'est  une  lactique  assez  générale  aujourd'hui,  d'affecter  pour 
tous  les  travaux  antérieurs  un  dédain  supeibe  ,  de  louer  les  vi- 
vants pour  en  être  loué,  et  de  mépriser  les  morts  tout  en  re- 
cueillant leur  héritage.  Que  dhonnéles  sav.inls  de  province, 
que  de  laborieux  bénédiclins.  ont  éié  de  la  sorte  indignement 
spoliés  sans  (lu'on  ail  daigné  même  rappeler  leurs  noms  !  Que 
de  travaux  originaux  et  neufs  ne  sont  autre  chose  que  de  vieux 
livres  épousseiés .  les  enfants  ,  sur  papier  de  coton ,  des  in-folio 
du  vieux  temps!  MM.  les  érudits  devraient  savoir  pourtant  que 


RKVUE  DE  PARIS.  19 

les  statuts  des  corporations  au  moyen  âge  prononçaient  la  perte 
du  métier  contre  les  maîtres  chaussetiers  qui  taillaient  des  ha- 
bits neufs  avec  de  vieux  draps.  Mais  je  m'arrête,  car  la  digres- 
sion m'entraînerait  vite  aux  personnalités  ,  et  l'histoire  des 
roueries  de  l'érudition  moderne  demanderait  plus  d'une  page. 


LOUANDRE. 


LES  PREVENTIONS. 


PERSONNAGES. 

Ernest  Doranton.  —  Le  Colonel  Gostave  de  Beauliec.  — 

Madame  de  Levalle  ,  sœur  d'Eraest, 
—  Madame  Renseterrb.  —  Emma,  sa  fille. 

(La  scène  se  passe  à  Saint-Germain  ,  dans  le  château  de 
Mme  Renaeterre.) 


SCENE  PREMIERE. 

MADAME  RENNETERRE,  ERNEST,  EMMA. 

Emma  examine  des  cartons  posés  sur  la  table ,  Ernest  lit  une  brochure, 
Moic  Rennelerre  donne  des  ordres  à  un  valet  au  fond. 

Madame  Renneterre.  au  valet.  —  Vous  avez  bien  compris, 
André?  La  table  sera  dressée  dans  le  pelil  salon  d'été,  et  ayez 
soin  que  rien  ne  manque. 

(La  valet  sort.) 

Ernest.  —  Mon  Dieu  !  ma  marraine,  je  suis  honteux  de  tout 
rembarras  que  nous  vous  donnons .  ma  sœur  et  moi ,  depuis 


REVUE  DE  PARIS.  21 

une  semaine  que  nous  habitons  votre  maison  de  campagne  ,  et 
j'ai  presque  regret,  maintenant,  d'avoir  invité  le  colonel  de 
Beaulieu  à  venir  y  passer  quelques  jours. 

Madame  Re^neterre.  —  Pourquoi  donc? 

Ernest.  —  Vous  vous  donnez  tant  de  peine  pour  le  rece- 
voir. 

Madame  Reihneterre.  —  Comment  !  ne  mérite-t-il  pas  tout 
ce  que  l'on  peut  taire  pour  lui?  Un  jeune  homme  charmant... 
à  ce  que  Ton  dit ,  car  nous  ne  l'avons  jamais  vu.  Puis  ,  l'empe- 
reur le  protège;  il  sera  bientôt  général ,  baron... 

Er\est.  —  Oli  î  c'est  un  héros  !  Je  lisais  là  le  bulletin  de  la 
dernière  campagne  ;  il  n'est  question  que  de  lui.  Ce  cher  Gus- 
lave  !  il  a  traité  les  Prussiens  comme  il  me  Irailait  autrefois. 

Madame  Ren.neterre.  —  Vous  vous  battiez? 

Ernest.  —  Oh  !  comme  d."S  frères.  Nous  annoncions  dès  lors 
nos  vocations  respectives  d'avocat  et  de  soldat;  c'était  toujours 
moi  qui  avais  le  dernier  mol,  et  lui  le  dernier  coup.  Je  ne  l'a-- 
vais  pas  revu  depuis  notre  sortie  du  collège  ,  lorsqu'il  y  a  trois 
jours,  en  traversant  les  Tuileries,  je  hi-urleun  officier  en  grand 
uniforme;  nous  levons  la  tête  en  même  temps,  et  nous  nous 
reconnaissons. 

Madame  Renneterre.— J'espère  que  nous  le  garderons  quel- 
que temps  à  Saint-Germain.  Nous  allons  avoir  des  fêtes  dans  tous 
les  châteaux  voisins ,  et  nous  pourrons  y  conduire  le  colonel.  Il 
fera  danser  Emma. 

Emma,  qui  a  fouillé  dans  tous  les  cartons.  —  Ah  !  mon 
Dieu  !  mon  Dieu! 

Madame  Rejîneterre.  —  Qu'y  a-t-il? 

Emma.  —  J'étais  sûre  que  cela  arriverait! 

Ernest.  —  Quoi  donc? 

Emma.  —  On  ne  m'a  pas  envoyé  de  fleurs  pour  ma  coif- 
fure. 

Madame  Renneterre.  —  Ciel! 

Emma.  —  Regardez. 

Madame  Renneterre.  —  Pas  de  fleurs  ! 

Emma.  —  Pas  de  fleurs! 

Ernest.  —  Ah  ça  !  mais  c'est  donc  un  bien  grand  malheur? 

Emma.  —  Si  c'est  un  grand  malheur,  monsieur?  Mais  je  ne 
pourrai  pas  aller  ce  soir  au  bal  chez  le  sénateur. 

2. 


22  REVUE  DE  PARIS. 

Erxest.  —Pourquoi  donc?  Vous  mettrez  des  plumes,  ou  le» 
diamants  de  votre  mère. 

Madame  Re^> lierre,  se  récriant.  —  Mes  diamants  ! 

Emma,  de  uiéme.  —  Des  plumes  ! 

Madame  Res>eterre.  —  Pour  que  Ton  croie  ma  fille  mariée. 
A  quoi  servirait  alors  de  la  conduire  au  bal  ? 

Er>est.  —  Ali  !  j'entends.  Les  lîeurs  sont  une  enseigne. 

£mma.  —  0  mon  Dieu  !  Une  fêle  où  je  me  promettais  tant  de 
plaisir! 

Madame  Re:^?îeterre.  —  Où  il  devait  y  avoir  une  foule  de 
jeunes  officiers  supérieurs  ,  d'excellents  partis! 

Emma  ,  d'un  ton  pleureur.— Eacove ,  si  j'étais  veuve...  j'au- 
rais pu  mettre  un  luri>an. 

Er.xest.  —  Ah  !  pauvre  enfant,  qui  n'a  pas  le  bonheur  d'être 
veuve  ! 

Emma.  —  Et  dire  que  je  n'ai  même  pas  apporté  ma  parure  de 
perles  ! 


SCENE  ZI. 

Les  mêmes  ,  MADAME  DE  LEVALLE. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  mon  Dieu  !  qu'y  a-t-il  donc  ? 

Madame  Ren.xeterre.  —  Ah  !  madame  de  Lfvalle  ! 

Madame  de  Levalle,  donnant  la  viain  à  Ernest.  —  Bon- 
jour ,  frère  !  [A  Et/iina.  )  Vous  avez  besoin  de  perles  pour  ce 
soir ,  ma  belle  ;  je  vous  donnerai  les  miennes. 

Emma.  —  Se  peut-il? 

Madame  Ren.neterre  ,  Embrassant  A/™'  de  Levalle.  —  Ah  ! 
chère  Agathe  .  quel  service  ! 

Emma.  —  Mais  vous  même...  pour  ce  bal... 

Madame  DE  Levalle.  —  Chez  le  sénateur?  Je  n'irai  pas. 

Madame  Re>.>eterre.  —  Est-ce  vrai  ? 

Erînest.  —  Ignorez-vous  qu'il  est  l'ennemi  personnel  de  ma 
sœur  ? 

Madame  Rejoeterre.  —  Comment  cela  ? 

Ernest.  —  Il  passe  pour  avoir  conseillé  à  l'enipereur  son  di- 


REVUE  DE  PARIS.  23 

vorce,  pour  y  avoir  travaillé ,  et  vous  savez  qu'aux  yeux  d'A- 
gathe c'est  un  crime. 

Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien  !  quand  cela  serait?  Mon  an- 
tipathie ne  serait-elle  point  justifiée  par  ma  reconnaissance  pour 
cette  bonne  impératrice  Joséphine ,  qui  fut  la  meilleure  amie  de 
notre  mère,  et  qui,  aux  plus  beaux  jours  de  son  pouvoir,  se 
l'est  rappelé  ? 

Ernest.  —  Oh  !  sans  doute.  Mais  tu  pousses  cela  si  loin  ,  que 
tu  ne  peux  même  entendre  prononcer  le  mot  de  divorce,  et  que 
tu  as  pensé  te  brouiller  avec  moi  parce  que  je  le  défendais. 

Madame  de  Levalle.  —  Mon  Dieu  !  sans  cette  cause  même, 
j'aurais  refusé  l'invitation  de  ce  soir.  Je  suis  guérie  de  l'amour 
du  bal  pour  longtemps. 

Madame  Re:*>eterre.  —  Vous  ? 

Mauaue  de  Levalle.  —  Le  souvenir  de  celui  de  l'ambassade 
d'Autriche  est  encore  trop  récent  pour  moi.  Je  crois  toujours 
voir  les  flammes,  entendre  les  cris.  Et  quand  je  me  rappelle  tant 
de  victimes  que  la  mort  est  venue  saisir  là  ,  le  front  joyeux  et 
couronné  de  fleurs...  Oh  î  la  seule  idée  d'une  fête  me  fait  froid 
jusqu'au  cœur. 

Emma.  —  Mon  Dieu  !  cela  me  ferait  le  même  effet  si  j'y  pen- 
sais; mais  je  n'y  pense  pas. 

Madame  de  Levalle  ,  souriant,  —  L'oubli  est  la  sagesse  de 
votre  âge ,  chère  Emma.  Mais  moi ,  je  me  rappelle  le  danger  au- 
quel, il  y  a  un  mois  à  peine,  nous  avons  échappé  par  hasard  , 
sans  savoir  comment  j  car  aucune  de  nous  ne  pourrait  dire  qui 
l'a  retirée  des  flammes. 

Emma.  —  Oh  !  certainement  ;  nous  avions  toutes  deux  perdu 
connaissance,  et  quand  nous  sommes  revenues  à  nous,  nous 
nous  sommes  trouvées  loin  de  l'incendie. 

ER?iEST.  —  Et  c'est  alors  que  je  vous  ai  retrouvée.  Oh  !  c'est 
une  nuit,  celle-là,  que  je  n'oublierai  point  non  plus.  Mais  par- 
lons d'autre  chose,  je  vous  en  prie.  J'ai  peur  des  conversations 
sérieuses;  j'aime  à  mener  fa  vie  comme  un  plaidoyer,  vivement, 
bruyamment,  et  sans  penser.  D'autant  que  nous  attendons  un 
hôte  auijuel  il  faut  faire  bon  visage. 

Madame  de  Levalle.  —  Le  colonel  de  Beaulieu?  Je  suis  cu- 
rieuse de  le  voir,  car  je  ne  le  connais  point;  je  sais  seulement 
que  c'était  ton  meilleur  ami ,  ton  Pylade. 


24  REVUE  DE  PARIS. 

Ernest.  —  Du  tout  :  c'était  moi  le  Pylade;  je  faisais  tous  les 
pensums.  Lui  était  TOresle  ,  chargé ,  pour  la  forme  ,  de  la  dis- 
trjhiilion  dfs  coups  de  poing. 

Madame  Re>>eterre  ,  qui  a  achevé  de  faire  emporter  les 
cartons.  —  Ah  '  c'était  l'annonce  dé  sa  bravoure.  Dieu  !  que 
c'est  beau  de  re  brave  !  Si  j'étais  ma  fille  ,  je  ne  voudrais  jamais 
épouser  qu'un  mililaire. 

Madame  de  Levalle.  —  Quant  ù  moi ,  j'avoue  que  j'ai  moins 
d'enthousiasme. 

Emma.  —  Ah  '  vous  pensez  encore  à  cet  officier  que  vous  avez 
rencontré  chez  M"ie  de  Seroulle,  et  qui  vous  a  tant  déplu? 

Madame  de  Levalle.  —  Je  ne  l'oublierai  de  ma  vie;  il  m"'a 
dégoûtée  des  héros. 

Ernest.  —  Je  réponds  du  colonel  pour  les  réhabiliter.  Du 
reste  ,  vous  pourrez  le  juger  bientôt,  car  il  ne  peut  tarder. 

Madame  de  Levalle,  regardant  la  pendule.  —  En  effet, 
déjà  une  heure. 

Madame  Re^îneterre.  —  Une  heure  !  Ah  !  mon  Dieu  !  le  co- 
lonel va  arriver ,  je  me  sauve.  (  A  Emma.  )  Et  vous ,  mademoi- 
selle ,  allez  tout  préparer  pour  voire  toilette  du  soir. 

Emma.  —  Oui,  maman. 

(Elle  sort.) 

Madame  Res:^eterre  lui  crie.  —  Et  revoyez  vos  papillottes. 
—  Je  vais  donner  les  derniers  ordres.  Vous  m'excusez,  Aga- 
the? 

Madame  de  Levalle.  — •  Faites ,  je  vous  en  prie. 

(Mme  Renneterre  sort  par  le  fond.) 


SCENE   ZZI. 

ERNEST  ,  MADAME  DE  LEVALLE. 

Madame  de  Levalle.  —  Il  paraît  que  cette  bonne  M'^e  Renne- 
terre  a  des  |)rojets  sur  le  colonel. 

ER>tsT.  —  Comn;e  toujduis.  Mon  excellente  marraine  n'a 
qu'une  idée  :  marier  sa  fille.  Elle  va  partout ,  comme  le  philo- 


REVUE  DE  PARIS.  25 

sophe  grec,  cherchant  un  homme  ;  seulement  elle  n'a  pas  de 
lanferne  ,  ce  qui  fait  qu'elle  ne  trouve  rien. 

Madame  de  Levalle.  —  Mais  Emma  est  charmante. 

Erivest.  —  Comment  donc;  delà  sensibilité,  de  la  grâce, 
une  naïveté  ravissante.  C'est  un  ange...  qui  danse,  car  elle 
danse  toujours. 

Madame  de  Levalle.  —  Et  avec  cela  une  foule  de  qualités 
précieuses. 

Ernest.  —  El  une  foule  de  défauts  rassurants. 

Madame  de  Levalle.  —  Comment? 

Ernest.  —  Oh  !  il  n'y  a  rien  qui  m'effraye  comme  une  femme 
parfaite.  On  ne  sait  pas  ce  qu'elle  cache. 

Madame  de  levalle.  —  Mais  alors ,  mon  frère,  comment  se 
fait-il  que  (u  n'aies  point  songé  à  Emma? 

Ernest.  —  Moi?  j'y  ai  songé. 

Madame  de  Levalle.  —  En  vérité  ? 

Ernest.  —  Pendant  trois  jours,  avant  ton  arrivée.  Je  m'en- 
nuyais ,  et  il  n'y  a  rien  de  dangereux  comme  l'ennui.  Je  me  suis 
demandé  si  je  ne  devais  pas  devenir  amoureux.  J'ai  fait  plus  ; 
j'ai  tiré  ma  résolution  à  la  plus  belle  letlre. 

Madame  de  Levalle,  riant.  —  Quelle  folie. 

Ernest.  —  Du  tout;  c'était  dans  le  Code  civil  :  je  suis  tombé 
justement  au  chapitre  Séparation,  Cela  m'a  fait  réfléchir  ,  et  je 
rae  suis  décidé  à  attendre. 

Madame  de  Levalle,  sérieusement.  —  Tu  as  tort,  Ernestj 
la  liberté  qui  te  séduit  aujourd'hui  te  prépare  l'isolement  pour 
l'avenir.  Quelque  malheureuse  qu'ail  été  pour  moi  une  première 
épreuve,  je  le  sens ,  ce  n'est  que  dans  une  union  choisie  que 
l'on  peut  trouver  des  joies  sincères. 

Ernest.  —  Bitin  ,  ma  sœur  ,  voilà  précisément  ce  que  je  rae 
dis  pour  toij  aussi  je  ne  pense  plus  à  autre  chose  qu'à  te  ma- 
rier. 

Madame  de  Lavalle  ,  souriant.  —  Oh  !  je  sais  que  toute  la 
famille  y  songe  pour  moi,  qui  n'y  songe  pas  assez  peut-être. 
Ma  tante ,  qui  est  à  Paris ,  vient  encore  de  m'écrira  pour  ce  ma- 
riage depuis  si  longtemps  projeté. 

Ernest.  —  Avec  le  baron  de  Massol? 

Madame  de  Levalle.  —  Ouij  elle  me  demande  la  permission 
de  nous  l'amener. 


26  REVUE  DE  PARIS. 

Ernest.  —  Mais  ce  serait  déclarer  que  lu  agrées  sa  recherche, 
l'engager  presque. 

Madame  de  Levalle.  —  Sans  doute  ;  aussi ,  quoiqu'uu  pareil 
choix  sennble  en  lout  convenable  ,  j'hésite. 

Ernest.  Et  tu  as  raison. 

Madame  DE  Levalle.  —  Comment!  mais  il  y  a  huit  jours  à 
peine  que  lu  me  pressais  en  faveur  du  baron. 

Ernest.  —  Il  y  a  huit  jours ,  c'est  possible  j  mais  depuis,  je 
l'ai  trouvé  un  autre  prétendu. 

Madame  de  Levalle.  —  Bah  ! 

Ernest.  —  Et  le  mariage  est  arrangé. 

Madame  de  Levalle.  —  Sans  moi  ? 

Ernest.  —  On  le  demandera  ta  signature. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  fort  bien.  Mais  ce  prétendu... 

Ernest.  —  A  vingt  ans,  une  position  brillante,  un  esprit 
distingué,  et  beaucoup  de  morts  en  perspective...  ce  qu'on  ap- 
pelle des  espérances  ! 

Madame  de  Levalle,  riant.  —  Mais  ce  sont  des  renseigne- 
ments de  grands  parents  que  tu  donnes-là. 

Ernest.  Tu  en  veux  de  plus  intimes?  En  voici.  Gustave... 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  ! 

Ernest.  —  C'est  un  joli  nom  ,  n'est-ce  pas?  Gustave  est  doux 
comme  un  lion  apprivoisé,  et  romanesque  comme  une  pension- 
naire qui  sort  du  couvent  ;  il  ctoit  à  la  sympathie  ,  à  la  mélan- 
colie, enfin  à  tous  ces  contes  bleus  du  cœur  dont  tu  raffoles. 
Les  femmes  sont  pour  lui  des  fées,  des  anges  ailés.  Je  suis  sûr 
qu'il  le  verra  des  ailes. 

Madame  de  Lxvalle.  —  Et  ce  phénix? 

Ernest.  —  Commande  le  4^  hussards  dans  l'armée  d'Alle- 
magne. 

Madame  de  Levalle.  —  Le  colonel  de  Beaulieu  ! 

Ernest.  —  Lui-même  ,  ma  sœur. 

Madame  de  Levalle.  —  Oh  !  je  m'en  doulais  !  je  suis  curieuse 
de  voir  jusqu'à  quel  point  l'amitié  peut  exagérer.  J'espère  au 
moins  ,  Ernest ,  que  lu  ne  lui  as  rien  dit  de  les  folh  s  idées? 

Ernest.  —  Rien  ;  mais  c'est  un  projel  sérieux.  Tu  sais  com- 
bien je  l  aime ,  chère  Agathe.  Je  voulais  te  trouver  un  mari  dont 
tu  pusses  élre  à  la  fois  lière  et  heureuse.  C'est  te  ciel ,  vois-lu , 
qui  nous  a  envoyé  le  colonel.  Vous  êtes  les  deux  êtres  que  j'aime 


REVUE  DE  PARIS.  27 

le  plus.  Je  veux  que  vous  ne  fassiez  qu'uu ,  pour  vous  aimer 
le  double.  Aussi  je  te  prie  d'écrire  dès  aujourd'hui  à  ta  tante, 
pour  que  M.  de  Massol  ne  prenne  pas  la  peine  de  se  déranger. 

Madame  de  Levalle.  —  Allons ,  lout  ceci  est  une  plaisan- 
terie. 

Ertïest.  —  Du  lout.  Je  tiens  à  mon  projet,  et  rien  ne  m'y 
ferait  renoncer. 

Madame  de  Levalle.  —  Le  colonel  ne  peut  pas  plus  penser  à 
moi  que  je  ne  pense  à  lui  ;  et  à  moins  d'un  miracle  !  {Elle  passe 
devant  le  miroir).  Oh  !  je  suis  horrib'ement  coiffée.  {Avec 
humeur ^  En  vérité,  Justine  ne  sait  plus  ce  qu'elle  fait.  Mais 
qui  vient  là? 

Ernest.  —  Eh  !  c'est  lui. 

Madame  de  Levalle.  —  Le  colonel  î 


SCENE  IV. 

Les  mêmes  ,  LE  COLONEL  DE  BEAULIEU. 

Ernest.  —  Enfin  ! 

Le  Colonel.  —  Eh  !  bonjour,  cher  ami. 
Er?«est  ,  présentant  M^^''  de  Levalle.  —  Ma  sœur ,  M"»*  de 
Levalle. 
Le  Colonel.  —  Madame... 

(Mme  (le  Levalle  et  lui  se  saluent;  puis,  en  levant  les  yeux 
l'un  sur  l'autre,  ils  s'écrient  :) 

Madame  de  Levalle.  —  Dieu  ! 

Le  Colonel.  —  Ciel  ! 

Madame  de  Levalle,  à  part ,  en  s'écartant.  —  C'est  lui  ! 

Le  Colo?«el,  à  pctrt ,  en  s'éloignant.  —  C'est  elle  ! 

Ernest.  —  Qu'est  ce  donc  ?  {Au  colonel).  Est-ce  que  (u  aurais 
déjà  rencontré  ma  sœur  dans  le  monde? 

Le  Colonel  ,  d'un  ton  contraint.  —  Je...  le  crois... 

Ernest  ,  à  7)f™"=  de  Levalle,  —  Comment,  lu  avais  vu  le  co- 
lonel? 

Madame  de  Levalle.  —  II...  rae  semble... 


28  REVUE  DE  PARIS. 

Ertîest  ,  joyeusement .  —  Mais  c'est  un  coup  du  ciel ,  alors; 
la  connaissance  est  toute  faite. 

Le  CoLoivEL  ,  bas  à  Ernest ,  en  lui  serrant  la  main.  —  Mon 
cher  ami,  il  faut  que  je  reparle. 

Ebnest.  —  Hein  !  qu'est-ce  qu'il  dit  donc  ? 

Madame  de  Levalle,  bas  à  Ernest.  —  Si  le  colonel  reste 
ici,  je  retourne  à  Paris. 

Erivest.  —  Comment  !  mais  que  signifie?  {A  part.).  Ah  ça  ! 
mais  il  faut  qu'ils  m'expliquent...  {Haut.)  Gustave,  écoute- 
moi. 

Le  Coloisel.  —  Pardon  ,  mon  ami ,  je  suis,  je  crois,  chez 
M""^  Renneterre  ;  je  voudrais  la  saluer. 

Madame  de  Levalle.  vivement.  —  La  voilà  dans  le  parc, 
monsieur.  Par  cette  porte  vous  pouvez  la  rejoindre. 

(Elle  montre  la  porte  à  gauche.) 
Le  Colonel.  —  Mille  grâces. 

(Il  fait  un  salut  cérémonieux  à  M'^e  de  Levalle,  qui  y  répond 
de  même.  ) 

Ernest.  —  Mais  non  ,  permets,  Gustave... 

Le  Colonel,  kà  donnant  la  main,  —  Adieu  ,  mon  ami. 

(Il  sort.) 
Madame  de  Levalle.  —  Nous  en  voilà  débarrassés. 


SCENE    V. 

ERNEST  ,  MADAME  DE  LEVALLE. 

Ernest  ,  regardant  sa  sœur  avec  stupéfaction.  —  Ali  ç.\  ! 
qu'est-ce  que  tout  cela  veut  dire  ? 

Madame  ue  Levalle.  —  Cela  veut  dire  que  ta  merveille,  ton 
phénix,  ton  lion  apprivoisé,  est  précisément  l'officier  inconnu 
que  j'avais  rencontré  chez  M'"<=  de  Seroulle. 

Ernest.  ~  Eh  bien? 


REVUE  DE  PARIS.  29 

Madame  de  Levalle.  —  Conimeni  !  Mais  je  ne  t'ai  donc  pas 
raconté? 

Ernest.  —  Nullement.  ' 

Madame  de  Levalle.  —  Imagine-toi  que  je  fus  invitée ,  il  y 
a  quinze  jours  environ  ,  à  une  soirée  que  donnait  M°^^  de  Se- 
roulle.  J'arrivai  un  peu  tard  ,  et  je  trouvai  en  entrant  les  salons 
déjà  remplis.  Tu  connais  l'excellent  ton  de  la  société  qui  les 
fréquente,  j'étais  occupée  à  répondre  aux  témoignages  de  bien- 
veillance de  chacun ,  lorsqu'au  milieu  de  cet  empressement  gé- 
néral mes  yeux  tombèrent  sur  un  étranger,  debout  contre  la 
cheminée,  et  qui  n'avait  même  pas  daigné  s'apercevoir  que  quel- 
qu'un venait  d'entrer.  C'était  ton  ami. 

Ernest.  —  Il  était  peut-être  occupé. 

Madame  de  Levalle.  —  Oh  !  du  tout.  Il  était  seul ,  promenant 
autour  de  lui  des  regards  distraits,  et  tournant  à  chaque  ins- 
tant les  yeux  vers  la  porte.  Je  ne  puis  pas  souffrir  les  gens  qui 
regardent  toujours  vers  la  porte  ;  c'est  un  mauvais  compliment 
pour  ceux  qui  sont  présents. 

Ernest.  —  A  la  bonne  heure  ;  mais  je  ne  vois  pas  quel  grand 
crime... 

Madame  de  Levalle.  —  Attends.  J'avais  pris  mon  parti; 
comme  tu  peux  le  croire  ,  sur  l'immobilité  de  ce  personnage  , 
pensant  que  c'était  quelque  Allemand  occupé  d'idéologie,  lors- 
que ,  je  ne  sais  comment,  on  se  mit  à  parler  du  divorce. 

Ernest.  —  Ah  diable  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Alors  cet  homme,  qui  avait  gardé 
un  silence  obstiné  ,  se  mit  à  approuver  la  loi  qui  légitime  ainsi 
l'inconstance.  Tu  sais  que  je  ne  puis  garder  mon  sang-froid 
sur  cette  question  ;  je  répondis  ,  comme  malgré  moi... 

Ernest.  —  Eh  bien? 

Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien  !  la  simple  politesse  eût 
voulu  que  le  colonel  cédAt  à  une  femmej  mais,  le  croirais-tu, 
il  résista,  il  répondit. 

Ernest  ,  souriant.  —  Ah  !  il  a  osé  répondre  ? 

Madame  de  Levalle.  —  Oh!  des  raisons  détestables,  que  je 
n'ai  pas  même  écoulées.  Mais  on  avait  fait  silence,  tout  le 
monde  prêtait  l'oreille;  j'étais  à  la  fois  confuse,  irritée;  je 
sentais  la  rougeur  me  monter  au  front  et  ma  parole  s'embar- 
rasser. Et  lui,  il  était  toujours  calme,  froidement  poli;  il  sem- 
6  3 


30  REVUE  DE  PARIS. 

blail  me  ménager.  Ob  !  dans  ce  moment  J'aurais  voulu  être  un 
homme,  pour  pouvoir  lui  chercher  querelle.  Enfin,  voulant 
couper  court  à  une  discussion  que  je  ne  pouvais  plus  soutenir , 
j'en  appelai  au  cœur  de  toutes  les  femmes  qui  étaient  présentes  : 
toutes  s'écrièrent  qu'elles  pensaient  comme  moi.  Sais-tu  ce  que 
fit  alors  ton  colonel? 

Eri^est.  —  Non. 

Madame  de  Levalle.  —  Il  éclata  de  rire. 

EarsEST.  —  Bah  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Oui  ,  mon  ami  î  Oh  !  il  y  avait  dans 
ce  rire,  à  propos  d'une  telle  question ,  tant  de  légèreté,  de  du- 
reté ,  que  je  compris  à  l'instant  que  cet  homme  n'avait  pas  de 
cœur. 

Erjiest.  —  Allons  ,  parce  qu'il  n'est  pas  de  ton  opinion. 

Madame  de  Levalle.  —  Il  ne  s'agit  pas  de  mon  opinion  ;  mais 
il  faut  être  sans  principes. 

Er!vest.  —  Et  du  tout.  Tu  verras,  lorsque  tu  le  connaîtras 
mieux... 

Madame  le  Levalle.  —  Je  ne  veux  pas  le  connaître. 

ER?fEST.  —  Comment  ?  et  mes  projets  de  mariage? 

Madame  de  Levalle.  —  Avec  le  colonel? 

Ertsest.  —  Mais  sans  doute. 

Madame  de  Levalle.  —  Écoute,  mon  frère  ,  je  n'ai  qu'un 
mot  à  te  dire ,  vois-tu  ;  c'est  que  j'aimerais  mieux  vieillir  veuve. 

—  ERNEST.  —  Oh  ! 

Madame  de  Levalle.  — J'aimerais  mieux  avoir  mon  premiei' 
mari. 

Ernest.  —  Ah!  mon  Dieu!  Mais  c'est  donc  une  haine  à 
mort? 

Madame  de  Levalle.  —  C'est  au  moins  une  antipathie  ins- 
tinctive, invincible.  Tout  me  déplaît ,  vois-tu,  dans  ion  colo- 
nel ;  son  air,  sa  voix,  jusqu'à  sa  réputation  de  bravoure,  dont 
on  me  fatigue  partout. 

Ernest.  —  Mais  c'est  delà  foliecela  ,  ma  sœur. 

Madame  de  Levalle  ,  piquée.  —  Soit.  Mais  alors  je  veux 
rester  folle. 

Ernest.  —  Allons,  ma  chère,  réfléchis  donc,  loi  qui  es 
bonne  ,  raisonnable. 

Madame  de  Levalle  ,  impatientée.  —  Du  tout.  Je  ne  suis  pas 


REVUE  DE  PARIS.  51 

raisonnable ,  je  ne  suis  pas  bonne,  et  je  ne  veux  plus  entendre 
parler  de  M.  de  Beaiilieu. 

Ernest  ,  impatienlé.  —  Ah  !  c'est  trop  fort.  Je  te  dis  ,  moi , 
que  c'est  un  liomme  cliarmant. 

Madame  de  Levalle,  vivement.  —  Insupportable! 

Ebnest.  —  Le  seul  qui  puisse  te  rendre  heureuse. 

Madame  de  Levalle.  —  Je  le  déleste. 

Ernest,  s' animant.  — Des  préventions  ridicules. 

Madame  de  Levalle.  —  C'est  toi. 

Ernest  ,  très-animé.  —  Mais  ce  ne  sera  pas  pour  rien  que  je 
me  serai  occupé  huit  jours 'entiers  d'un  projet,  que  j'aurai  tout 
prévu  ,  tout  arrangé...  et  tu  l'épouseras. 

Madame  de  Levalle.  —  Par  exemple  ! 

Ernest.  —  Quand  ce  seraii  malgré  toi. 

Madame  de  Levalle.  —  Oh  !  c'est  ce  que  nous  verrons. 

Ernest.  —  Nous  verrons. 

Madame  de  Levalle.  —  D'abord ,  je  vous  déclare  que ,  toutes 
les  fois  que  votre  colonel  entrera  par  une  porte  ,  je  sortirai  par 
l'autre. 

Ernest.  —  Et  moi ,  je  vous  déclare  que  je  ne  le  quitterai  pas. 

Madame  de  Levalle.  —  A  votre  aise. 

Ernest.  — Et  que  je  vais  de  ce  pas  le  rejoindre. 

Madame  de  Levalle.  —  Allez. 

ER?iEST.  —  Certainement.  Adieu  ,  ma  sœur. 

Madame  de  Levalle.  —  Au  revoir  ,  mon  frère. 

(Ernest  sort,) 


SCENE  VZ. 

MADAME  DE  LEVALLE ,  seule. 

Comprend-on  une  pareille  tyrannie?  Vouloir  marier  les  gens 
au  premier  venu  !  Et  ils  sont  tous  ainsi,  ma  tanle,  M"»»  Ren- 
neterre,  mon  frère.  Oh  !  je  suis  sûre  qu'Ernest  ne  renoncera 
point  à  son  idée  ;  il  va  m'amener  le  colonel .  me  faire  solliciter 
en  sa  faveur,  me  persécuter  de  toute  manière  ;  et  nul  moyen 
d'empêcher...  Ah!  si  j'avais  pu  prévoir...  j'aurais  accepté  le 


52  BEVUE  DE  PARIS. 

baron  deMassoI  pour  avoir  du  repos.  Mais  j'y  pense.  Il  est  tou- 
jours temps.  Pourquoi  ne  pas  écrire  ci  ma  tante  de  conduire  ici 
le  baron  ?  Cela  me  délivrera  des  autres  au  moins...  oui...  kpiès 
tout .  M.  de  Massol  me  convient  à  tons  égards ,  et  je  prouverai 
ainsi  à  Ernest  que  je  fais  ma  volonté  (£'//eécnY.)  Quelques  lignes 
suffisent...  là.  {Elle  sonne j  un  domestique  entre.)  Etienne  , 
cette  lettre  à  la  poste. 

Étie>:^e.  —  Elle  ne  pourra  partir  que  ce  soir ,  madame. 

Madame  de  Levali.e.  —  C'est  bien.  {Etienne  sort.)  Mainte- 
nant, je  suis  tranquille...  Et  cependant...  Ernest  est  sorti  fâché; 
c'est  noire  première  querelle.  Et  quand  je  pense  que  cet  bomme 
est  la  cause...  Oh  !  décidément,  c'est  un  mauvais  génie.  Il  va 
revenir  ici,  sans  doute.  Je  ne  veux  pas  l'attendre.  Je  vais  des- 
cendre au  petit  bois  pour  l'éviter.  {Elle  va  vers  la  porte  du 
fond.)  Bon...  le  voilà  sur  la  terrasse  ,  maintenant...  impossible 
de  sortir  sans  le  rencontrer!  Mais  c'est  une  persécution,  celaj 
il  le  fait  exprès.  En  définitive  ,  pourvu  que  je  ne  le  voie  pas  , 
que  je  ne  l'entende  pas ,  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut.  Je  puis  tra- 
vailler. 

(Elle  s'assied  et  fait  de  la  tapisserie.) 


SCENE  VXI> 

MADAME  DE  LEVALLE,  EMMA. 

Emma.  —  Oh  !  je  vous  cherchais. 

Madame  de  Levalle.  —  Moi? 

Emma.  —  Oui.  (Elle  s'approche  et  prend  un  ton  confiden- 
tiel) Eh  bien  !  vous  Tavez  vu  ? 

Madame  de  Levalle.  —  Qui? 

Emma.  —  Le  colonel. 

Madame  DE  Levalle,  à  part ,  avec  impatience.  —  J'étais 
sûre  qu'elle  allait  m'en  parler.  Il  est  dit  qu'on  ne  s'occupera 
point  d'autre  chose  aujourd'hui. 

Emma.  —  N'est-ce  pas  qu'il  est  bien? 

Madame  de  Levalle.  — Mon  Dieu  .  il  m'a  paru...  comme  les 


REVUE  DE  PARIS.  30 

autres...  des  éperons,  des  moustaches  et  une  figure...  d'ofR- 
cier... 

Emma..  —  Eh  bien  ,  moi ,  il  me  plaît  beaucoup  ' 

Madame  de  Levalle  ,  à  part.  —  Ces  jeunes  tilles  ont  mauvais 
goût! 

Emma.  —  Et  puis  il  paraît  que  c'est  un  héros  ;  il  a  déjà  reçu 
trois  blessures.  A  son  âge,  comme  c'est  beau  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Certainement...  pour  les  chirur- 
giens. 

Emma.  —  Aussi ,  c'est,  dit-on  ,  le  favori  de  l'empereur. 

Madame  de  Levalle  ,  contenant  son  iîupatience  et  travail- 
lant très-vite.  —  Ah  ! 

Emma.  —  Il  va  être  nommé  général. 

Madame  de  Levalle,  travaillant  plus  vite.  —  Ah!  ah  ! 

Emma.  —  Mais  vous  ne  répondez  rien.  Ah  !  je  vois  ce  que 
c'est j  le  colonel  vous  déplaît,  parce  que  vous  n'aimez  pas  les 
militaires. 

Madame  de  Levalle.  —  J'ai  tort.  Des  gens  si  utiles...  qui 
gagnent  leur  vie  à  s'entre-tuer. 

Emma.  —  Mais  tout  le  monde  les  admire. 

Madame  de  Levalle,  dont  l'impatience  est  allée  croissant, 
dit  à  Emma  d'une  voix  altérée.  —  Vous  avez  là  une  jolie 
broderie ,  ma  chère. 

Emma.  —  C'est  un  plumetis.  On  dit  d'ailleurs  que  le  colonel 
est  plein  d'humanité. 

Madame  de  Levalle,  à  part.  —  0  mon  Dieu  !  mon  Dieu  ! 

Emma.  —  Et  tenez ,  votre  frère  me  racontait  hier  un  trait  de 
lui. 

Madame  de  Levalle,  impétueusement  en  se  levant.  —  Mon 
Dieu  !  ma  chère  ,  est-ce  que  vous  ne  pourriez  pas  parler  d'autre 
chose  ?  Votre  colonel  ,  depuis  qu'il  est  arrivé"  il  remplit  le  châ- 
teau, on  ne  prononce  que  son  nom,  on  n'entend  que  son 
éloge  ;  c'est  comme  une  cloche  qui  sonne  toujours  le  même 
son  ;  j'en  ai  mal  aux  nerfs. 

Emma  ., ^déconcertée .  —  Pardon  ,  madame  ,  mais  le  voici. 

Madame  de  Levalle.  —  Encore  !  Quand  on  n'en  entend  plus 
parler ,  il  faut  qu'il  arrive.  Maintenant  il  est  trop  tard  pour  l'é- 
viter. Il  croirait  me  faire  peur. 


34  REVUE  DE  PARIS. 

BCÈNB  VIXX. 

Lesmê«es,  madame  RENNETERRE  ,  LE  COLONEL,  ERNEST. 

Madame  Rei^-^eterre,  avec  enthousiasme.  —  Ah  !  vous  êtes 
un  homme  élonnanl  ,  colonel. 

Le  Colo.^el,  —  Moi,  madame?  je  n'ai  pas  plus  fait  que  cent 
mille  autres  qui  ont  été  moins  heureux. 

Madame  Re>>eterre.  —  Oh  !  c'est  de  la  modestie. 

Madame  de  Levalle  ,  à  pari.  —  Si  fausse  ! 

Madame  Re-sseterre  ,  à  iW^e  de  Levalle.  •—  Ah  !  ma  chère  , 
j'aurais  voulu  que  vous  entendissiez  le  colonel  raconter  sa  der- 
nière campagne. 

Madame  DE  lEYkiLi.,  froidement.  —  J'ai  le  malheur,  ma- 
dame ,  de  ne  rien  comprendre  à  la  stratégie. 

Le  Colonel.  —  Madame  s'est  plus  occupée  de  législation. 

Madame  DE  Levalle.  —  Comment? 

Le  Coloî^el.  —  J'ai  eu  l'honneur  de  l'entendre  attaquer  nos 
nouvelles  lois  ,  chez  M™^  de  Seroulle. 

Madame  de  Levalle,  à  part,  avec  dépit,  —  Il  raille  en- 
core. 

Er:sest,  au  colonel.  —  Votre  campagne  a  vraiment  été  bril- 
lante; j'en  lisaisce  matin  le  récit.  {Il prend  la  brochure  laissée 
sur  le  guéridon.)  J'ai  été  fraj)pé  du  grand  nombre  d'actions 
d'éclat...  11  y  a  surtout  la  défense  d'un  passage... 

Le  Colo.'^el.  —  D'un  passage? 

Ernest.  —  Oui...  par  un  chef  de  bataillon...  qu'on  ne  nomme 
pas...  près  du  Rhin. 

Le  Colonel.  —  Ah  !  oui. 

Ernest.  —  Sais-tu  que  c'est  un  moderne  Léonidas? 

Le  Colonel.  —  Mon  Dieu  !  il  n'a  fait  que  son  devoir. 

Madame  de  Levalle  ,  à  part.  —  11  est  envieux  de  la  gloire 
des  autres. 

Ernest.  —  Oh  !  tu  ne  connais  peut-être  pas  toutes  les  circons- 
tances. (//  cherche  dans  la  brochure.)  Du  reste,  tiens,  voici. 
(  mit.)  «  Un  chef  de  bataillon  s'était  placé  avec  quelques  corn- 


REVUE  DE  PARIS.  35 

pagnies  à  l'entrée  de  la  plaine  pour  arrêter  la  seconde  division 
ennemie  forte  de  quinze  mille  hommes.  » 

Le  Colonel.  —  Dix  mille  seulement. 

Madame  Rejtneterre.  —  Voilà  comme  on  exagère. 

Madame  de  Levalle,  à  part.  —  Quelle  petitesse  ! 

Erjîest,  coîitinuant.  —  «  Prendre  un  pareil  poste,  c'était 
accepter  une  mort  presque  certaine  j  mais  le  résultai  de  la 
journée  devait  en  dépendre. 

Le  Colo.'^el.  —  C'est  une  supposition. 

Madame  Ren?îeterre.  —  Certainement. 

Madame  de  Levalle  ,  avec  mépris.— Oh  !  {J  Ernest.)  Con- 
tinuez donc ,  mon  frère. 

Ernest,  continuant.  —  «  La  lutte  fut  terrible  j  l'ennemi  était 
vingt  fois  plus  nombreux,  et,  à  diverses  reprises  ,  les  Français 
reculèrent  ;  mais  ils  furent  ramenés  au  combat  par  leur  clief. 
Enfin,  quand  des  renforts  arrivèrent  le  soir  ,  ils  le  trouvèrent 
entouré  seulement  de  quelques  soldats,  frappé  de  trois  blessures, 
mais  répée  haute  et  coinbaltant  toujours  !  » 

Madame  de  Levalle,  avec  exaltation,  —  Oh  !  que  cela  est 
beau! 

Madame  Renneterre.  —  Mais  je  ne  trouve  rien  d'extraordi- 
naire ,  n'est-ce  pas  ,  Emma  ? 

Madame  de  Levalle  ,  vivement.  —  Quoi  !  vous  n'êtes  point 
émue  d'un  tel  courage?  vous  ne  sentez  pas  le  désir  de  con- 
naître ce  chef  de  bataillon  ,  ne  fùl-ce  que  pour  lui  serrer  la 
uiaiu? 

Le  Colonel.  —  Ah!  madame... 

Madame  de  Levalle,  plus  vivement.  —  Oui,  monsieur  5  je 
ne  suis,  à  la  vérité,  qu'une  faible  femme  ,  aucune  rivalité  ne 
peut  me  rendre  injuste 5  mais,  je  le  répète,  je  voudrais  pou- 
voir témoigner  à  un  tel  homme  mon  admiration,  mou  res- 
pect. 

Le  Colonel.  —  Oh  !  c'est  trop  ! 

Madame  Renneterre  ,  en  riant»  —  Pourquoi  pas  votre 
amour .-' 

Madame  de  Levalle,  avec  impatience.  —  Eh!  mon  Dieu! 
madame,  on  pourrait  être  fière  d'en  inspirera  un  tei  cœur. 
Mais  cette  action  a-t-elle  été  au  moins  récompensée? 

Le  Colonel.  —  Oui ,  madame. 


36  REVUE  DE  PARIS. 

Madame  de  Levalle.  —  Et  comment  ? 

Le  Colonel.  —  Par  le  fjrade  de  colonel. 

Ernest.  —  De  colonel  ?Esl-ce  que  par  hasard  tu  serais.... 

Le  Colonel.  —  J'ose  à  peine  Tavouer  maintenant. 

Madame  de  Levalle.  —  Quoi!  vous! 

Madame  Remseterre.  —  Lui  ! 

Le  Colonel.  —  Mais  lout  autre  officier  eût  agi  comme  moi. 

Madame  Renneterre,  vivement.— Du  tout.  C'est  une  action 
sublime. 

Ernest.  —  Vous  disiez  le  contraire  tout  à  l'heure. 

Madame  Renneterre.  —  C'était  l'émolion  j  j'étais  si  atten- 
drie. (  Bas  à  Emma  ).  Allendrissez-vous  donc ,  mademoi- 
selle. 

Madame  DELETALLE,arecew6arras.— Pardon...  monsieur... 
si  j'avais  pu  soupçonner... 

Le  Colonel.  —  Vous  eussiez  gardé  le  silence?  Oh!  ne  re- 
grettez point,  madame,  les  bienveillantes  paroles  que  vous 
avez  prononcées.  Tous  les  éloges  ne  caressent  point  la  vanitéj 
il  en  est  qui  vont  jusqu'au  cœur,  et  l'approbation  de  certaines 
personnes,  lors  même  qu'on  n'en  a  mérité  qu'une  partie,  en- 
courage à  s'en  rendre  plus  complètement  digne. 

Madame  Renneterre,  qui  a  pa7ié  à  un  domestique  au 
fond.  —  Colonel,  vous  aviez  accepté  quelques  rafraichisse- 
ments. 

Le  Colonel.  —  Je  suis  à  vos  ordres ,  madame. 

Madame  Reivneterre  ,  à  3/*"^  de  Levalle.  —  Ne  voulez-vous 
point  nous  suivre? 

Madame  de  Levalle.  ~  Mille  grâces. 

Madame  Renneterre  ,  bas  à  Emma^  —  Placez-vous  près  du 
colonel. 

(  Elle  sort  avec  le  colonel  et  Emma.  ) 


SCENE  XZ. 

MADAME  DE  LEVALLE,  ERNEST. 
Ernest  ,  à  part.  —  La  preoiière  glace  est  brisée  des  deux 


REVUE  DE  PARIS.  37 

côtés  ;  j'ai  déjà  ébranlé  les  préventions  du  colonel.  A  ma  sœur , 
maintenant. 

Madame  de  Levalle  ,  l'apercevant.  —  Eh  bien  ,  vous  n'ac- 
compagnez pas  votre  ami  comme  vous  l'aviez  annoncé? 

Ernest.  —  Non,  ma  sœur;  je  veux  te  parler. 

Madame  de  Levalle.  —  A  moi? 

Ernest.  —  Oui.  Tout  à  l'heure  j'ai  été  trop  brusque. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  vous  en  convenez. 

Ernest.  —  J'ai  eu  tort.  Voyons  ,  Agathe  ,  est-ce  que  tu  m'en 
veux? 

Madame  de  Levalle.  —  Je  crois  que  oui. 

Ernest.  —  Eh  bien  !  voyons.  Faisons  la  paix...  Ta  main, 
sœur. 

Madame  de  Levalle.  —  Oh  !  que  lu  sais  bien  faire  de  moi  ce 
que  tu  veux. 

(Ils  se  donnent  la  main.) 

Ernest.  —  C'est  qu'en  vérité  je  ne  sais  pas  comment  nous 
avons  pu  nous  quereller.  Moi  qui  t'aime  tant  !  Ce  sont  ces  mau- 
dites préventions.  {Mouvement  de  M^^  de  Levalle.  )  Oh!  je 
ne  t'en  parlerai  plus!  Qu'est-ce,  après  tout,  qu'un  ami,  près 
d'une  sœur  que  l'on  chérit?  Aussi  j'ai  voulu  en  finir  tout  de 
suite  à  cet  égard. 

Madame  de  Levalle.  —  Comment? 

Ernest.  —  Oui  ;  je  n'avais  pas  osé  te  Tavouer  ce  matin  ;  mais 
j'avais  eu  l'imprudence  de  communiquer  mes  projets  de  mariage 
au  colonel  avant  son  arrivée. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  mon  Dieu  ! 

Ernest.  —  Oh  !  ne  crains  rien.  J'ai  senti  qu'il  fallait  s'expli- 
quer franchement.  Aussi  je  ne  lui  ai  rien  caché. 

Madame  de  Llyalle.  —  Que  dis-tu  ? 

Ernest.  —  Je  viens  de  lui  déclarer  à  l'instant  que  lu  l'avais 
en  horreur. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  mon  Dieu  ! 

Ernest.  —  El  que  tu  aimerais  mieux  voir  ressusciter  ton  pre- 
mier mari. 

Madame  de  Levalle.  —  Quoi  !  tu  lui  as  répété... 

Ernest.  —  Tout  ce  que  tu  m'avais  dit. 

Madame  DE  Levalle.  —  Mais  c'est  de  la  folie! 


3»  REVUE  DE  PARIS. 

Erxest.  —  Nullement  ;  il  fallait  cela  pour  couper  court  à 
toute  espérance  ;  car  lu  ne  sais  pas  le  plus  curieux  de  l'affaire  ? 

Madame  de  Le\  allé.  —  Quoi  donc? 

£r:v£st.  —  Cet  homme  que  tu  re^jardes  comme  un  monstre, 
que  tu  fuirais  jusqu'au  bout  du  monde... 

Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien  ? 

Ernest.  —  Eh  bien...  il  l'adore  ! 

Madame  de  Leyalle.  —  Moi  ? 

Ernest.  —  Toi. 

Madame  de  Levalle.  —  C'est  impossible  ! 

Ernest.  —  Veux-tu  que  je  le  lui  fasse  dire! 

Madame  de  Levalle,  vivement.  —  Non  ,  non,  tu  te  seras 
trompé. 

Ernest.  —  Trompé  ?  Ah  !  pardieu ,  il  n'y  avait  qu'à  voir  sa 
consternation  quand  je  lui  ai  fait  connaître  ton  opinion  à  son 
égard;  il  a  pris  une  figure...  oh!  une  figure... 

Madame  de  Levalle.  —Comment?  et  cela  vous  fait  rire,  mon 
frère  ? 

Ernest.  —  II  n'y  a  pas  de  quoi  peul-élre?  Coraprends-lu  rien 
de  plus  bouffon  que  celte  maladresse  qui ,  au  milieu  de  tant  de 
femmes  disposées  à  lui  vouloir  du  bien  ,  lui  fait  choisir  préci- 
sément la  seule  qui  le  déteste?  Oh  !  je  lui  croyais  plus  de  tact, 
plus  d'esprit.  C'est  qu'il  était  vraiment  désespéré. 

Madame  de  Levalle,  énuie.  —  Se  peut-il? 

Ernest.  —  Oh!  du  reste,  sois  tranquille;  c'est  un  amour 
dont  il  se  guérira  facilement. 

Madame  de  Levalle,  piquée.  —  Je  vous  remercie,  mon 
frère. 

Ernest.  —  Almerais-tu  donc  mieux  qu'il  ne  se  guérît  pas? 

Madame  de  Levalle.  —  Je  ne  dis  point  cela  ;  mais  je  ne  con- 
çois pas  que  vous,  Ernest,  qui  avez  de  la  sensibilité,  de  la 
bonté  ,  vous  tourniez  en  ridicule  le  chagrin  d'un  ami. 

Ernest.  —  Veux-tu  que  je  me  désole?  A  quoi  bon?  Il  va  d'ail- 
leurs repartir. 

Madame  de  Levalle.  —  Le  colonel  ? 

Ernest.  —  Certainement;  dès  qu'il  a  appris  que  sa  présence 
te  déplaisait,  il  m'a  déclaré  qu'il  allait  reloiirner  à  Paris. 

Madame  de  Levalle  ,  vivement.  —  El  vous  ne  vous  y  êtes  pas 

opposé? 


I 

I 


REVUE  DE  PARIS.  39 

Erisest.  —  Pourquoi? 

Mabame  de  Levalle.  —  Pourquoi  !  Mais  l'hospitalité,  la  plus 
simple  politesse  vous  en  faisait  un  devoir. 

Ernest.  —  Puisqu'il  te  déplaît. 

Madame  de  Levalle.  —  11  ne  s'agit  pas  de  moi,  mon  frère. 
Nous  sommes  chez  M™^  Renneterre,  et  si  elle  sait  que  je  suis  la 
cause  de  ce  départ ,  Dieu  sait  quels  commentaires  ,  que  de  sup- 
positions! C'est  me  compromettre. 

Eruest,  —  Mais  il  me  semble  que  c'est  plutôt  en  restant  que 
le  colonel  pourrait... 

Madame  de  Levalle,  vivement.  —  Du  tout;  je  ne  veux  chas- 
ser personne  du  château.  En  définitive ,  le  colonel  est  un  homme 
bien  né,  qui  mérite  des  égards. 

Ernest.  —  Alors ,  ma  chère  amie,  parle-lui  toi-même;  moi 
je  ne  puis  changer  ainsi  de  rôle  à  chaque  instant.  J'ai  l'air  de 
jouer  la  comédie  bourgeoise,  d'autant  que  je  ne  fais  que  des 
maladresses. 

Madame  de  Levalle.  —  Oh!  cela... 

Ernest.  —  Justement  voici  le  colonel. 

Madame  de  Levalle.  —  Lui  ! 

Ernest.  —  Dis-lui  de  rester  si  tu  veux. 

Madame  de  Levalle.  —  Mais  non. 

Ernest.  —  Je  ne  m'en  mêle  plus. 

Madame  de  Levalle.  —  Ernest,  je  t'en  prie. 

Ernest.  —  Adieu. 

(Il  sort.) 

Madame  de  Levalle  ,  sew/e.— Peut-on  me  laisser  ainsi.  Voilà 
le  colonel  qui  monte  le  peiron.  Il  a  la  tête  baissée;  il  réfléchit, 
sans  doute.  Pauvre  jeune  homme  !  Ah  !  mais  non ,  il  lit  le  jour- 
nal !  {On  eniettd  le  colonel  qui  /redonne).  On  dirait  qu'il 
chante...  Ah!  oui,  pour  s'i  touidir  !  Il  faut  que  je  luj  niOulie 
moins  de  froideur.  Ce  n'est  pas  pour  moi ,  car  je  ne  reviendrai 
jamais  sur  son  compte,  mais  par  considération  pourM"""  Ken- 
neterre. 

(Elle  va  se  placer  près  de  la  table,  et  prépare  son  mélicr 
à  taf^isserie»  ) 


40  REVUE  DE  PARIS. 

SCÈNE  X. 
MADAME  DE  LEVALLE ,  LE  COLONEL. 

Le  Colonel,  entrant  un  journal  à  la  main,  sans  voir 
3/ine  (Iq  jievalle.  —  C'est  singulier.  Si  j'en  croyais  quelques  pa- 
roles échappées  tout  à  l'heure  à  Ernest,  l'apparente  froideur 
de  M™e  de  Levalle  à  mon  égard  cacherait  une  sympathie  que 
malheureusement  je  ne  partage  point. 

Madame  de  Levalle  ,  à  part.  —  Le  voici. 

Le  Colonel.— N'impoi  te  j  c'est  la  sœur  d'un  ami  ;  montrons- 
nous  au  moins  poli. 

Madasie  de  Levalle,  se  détournant.  —  Ah  !  monsieur  le  co- 
lonel. 

Le  Colonel.  —  De  grâce ,  madame ,  ne  vous  dérangez 
point. 

Madame  de  Levalle. —Monsieur  cherchait  sans  doute  M^'Ren- 
ueterre  ? 

Le  Colonel.  —  Nullement,  je  parcourais  le  journal. 

Madame  de  Levalle.  —  Continuez  ,  je  vous  en  prie. 

Le  Colonel  ,  à  part.  —  Elle  affecte  toujours  la  même  froi- 
deur. 

Madame  de  Levalle.  àpart.  —  Il  cherche  à  cacher  son  émo- 
tion. 

(Mme  de  Levalle  travaille  près  de  la  table  ;  le  colonel  s'assied 
près  du  guéridon  de  Tautre  côlé  du  théâtre.  Ua  silence, 
pendant  lequel  ils  se  regardent  à  la  dérobée.  ) 

Le  Colonel.  —  Si  madame  était  curieuse  de  connaître  les  der- 
nières nouvelles? 

Madame  de  Levalle.  —  Volontiers. 

Le  Colonel  .  lisant.  —  KouveUesextérieures  :  Les  journaux 
anglais  continuent  leurs  injures  contre  l'empereur  des  Français 
à  propos  de  son  divorce. 

Madame  de  Levalle  ,  se  détournant  vivement.  ■—  Ah  î 


KLVUE  DE  PARIS.  41 

Le  Colonel  ,  qui  s'est  arrêté  un  peu  embarrassé.  —  Mon 
Dieu!  j'ai  la  main  maiiieureiise. 

Madame  de  Levalle.  —  Pourquoi  donc  ?  Le  journaliste  doit 
justifier  cet  acte. 

Le  Colo.nel.  —  En  effet ,  madame. 

Madame  de  Levalle.  —  N'esl-ce  point  votre  opinion? 

Le  Coloxel.  —  A  moi  ?  Nullement. 

Madame  ue  Levalle.  —  Comment  ?  Mais  il  me  semble  avoir 
entendu  monsieur  le  colonel  défendre  le  divorce. 

Le  CoLO?iEL.  —  En  principe  et  au  profit  de  l'être  faible  ,  c'est 
(oujours  mon  avis  ,  madame  ;  mais  non  dans  rinlérèt  de  l'in- 
cojistance  ou  de  Tambiiion. 

Madame  de  Levalle.  —  Je  ne  comprends  pas. 

Le  Colonel.  —  Dans  l'état  de  nos  mœurs,  l'homme,  quoi 
qu'il  arrive,  est  libre,  maître  de  ses  actions  5  sans  briser  une 
union  ,  il  peut  la  dénouer ,  tandis  que  la  femme  qui  souffre  ne 
peut  pas  même  fuir  son  persécuteur  ,  la  loi  ^n  fail  l'esclave  de 
Sun  mari.  C'est  là  ce  que  je  ne  puis  supporter. 

Madame  de  Levalle,  vivement.  —  Ainsi,  vous  voudriez  que 
le  divorce  tût  i^ermis. 

Le  Colonel.  —  Seulement  aux  femmes. 

Madame  de  Levalle  ,  d'un  ton  aimable,  —  Mais  c'est  très- 
raisonnable  ,  cela.  Je  n'avais  point  du  tout  compris  ainsi. 

Le  Colonel.  —  Madame... 

Madame  de  Levalle  ,  amicalement.  —  Ma  corbeille ,  je  vous 
en  prie ,  colonel. 

(Le  calonel  prend  sur  le  guéridon  la  corbeille  où  se  trouvent 
les  laines,  et  les  apporte  à  Mme  Je  Levalle.) 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  c'est  là  voire  raison  pour  sou- 
tenir le  divorce?  Mais  c'est  bien  différent.  Je  m'explique  à  pré- 
sent voire  généreuse  chaleur.  J'avais  cru,  au  contraire,  que, 
comme  homme  ,  vous  défendiez  un  moyen  d'inconstance  et  d'a- 
bandon. 

Le  Colonel,  avec  chaleur.  —  Moi,  madame  !  Ah  !  pour  ma 
part ,  je  ne  Sriuiais  comprc^ndre  ainsi  le  divorce.  Après  avoir 
confié  à  une  femme  toutes  ses  espérances ,  après  avoir  vécu  de 
sa  vie  ,  comment  songer  à  un  nouvel  amour?  Comment  pouvoir 
déménager  ainsi  son  cœur?  C'est  impossible. 

6  4 


i3  REVUE  DE  PARIS. 

Madame  deLeyalle,  ravie.  —  N'est-ce  pas?  Asseyez-vous 
donc,  colonel. 

Le  Colonel,  tnstement.  —  Du  reste , nous  autres  militaires, 
nous  ne  devons  point  avoir  de  pareilles  idées. 

Madame  de  Levalle.  —  Et  pourquoi? 

Le  Coio?fEL.  —  Parce  que  le  bonheur  de  la  famille  nous  est 
interdit,  et  que  notre  profession  nous  condamne  à  de  conti- 
nuelles séparations. 

Madame  de  Levalle  ,  vivement.  —  El  qui  empêche  de  suivre 
le  mari  qu'on  aime? 

Le  Colo:vel  .  virement.  —  Quoi  !  vous  comprenez  donc 
qu'une  femme  brave  la  fatigue,  le  danger? 

Madame  de  Levalle  .  vivement.  —  Qu'importe  le  danger  .  la 
fatigue  .  lorsqu'on  les  pai  tage  avec  celui  qu'on  a  choisi ,  quand 
on  a  la  joie  de  veiller  sur  lui,  de  le  consoler,  d'être  sa  provi- 
dence ? 

Le  CoLoi^Ei.  ravi  et  se  rapprochant.  — Oh!  oui,  c'est 
cela. 

Madame  de  Levalle,  avec  chaleur.  —  Mais  qu'est-ce  que  la 
/vie  d'une  femme  sans  le  dévouement?  N'est-ce  pas  son  bon- 
heur, son  plus  beau  privilège?  Ne  doit-elle  pas  tout  braver, 
plutôt  qu'une  séparation. 

Le  C0L05EL,  se  rapprochant  encore.  —  Certainement.  Con- 
tinuez donc  .  je  vous  en  prie .  madame  ! 

Madame  de  Levalle  ,  un  peu  confuse  et  souriaM,  —  Par- 
don, je  ne  sais  pourquoi  je  vous  parle  avec  cette  chaleur. 

Le  Colonel.  —  Ah  !  madame  ,  j'étais  si  heureux  de  vous  en- 
tendre !  Pourquoi  vous  interrompre?  11  semble  que  vous  m'en 
veuillez  encore  de  cette  discussion  chez  M™*  de  Seroulle. 

Madame  de  Levalle.  —  Moi?  nullement  j  et  la  preuve,  c'est 
que  je  voudrais  vous  prier  de  ne  point  repartir  aujourd'hui. 

Le  Colonel.  —  Il  se  pourrait! 

Madame  de  Levalle.  —  Vous  consentez  ? 

Le  Colo?«el.  —  Madame  ! 

Madame  de  Levalle  ,  vile.  —  C'est  convenu. 

Le  Colo>el.  — r  Si  vous  l'exigez? 

Madame  de  Levalle.  —  Au  nom  de  M™e  Renneterre.  {Regar- 
dant par  la  fenêtre.)  Mais  volre  cheval  vous  attend.  Vous  me 
permettez  de  prévenir? 


REVIE  DE  PARIS.  45 

Le  Colonel.  —  Restez  .  de  (îràcy  ,  madame'.  Je  vais  domiei'  de 
nouveaux  ordres. 

(Il  sort  en  saluant,  ) 


SCENE  ZX. 

MADAME  DE  LEVALLE,  le  regardant  s'en  aller. 

Décidément,  il  est  mieux  que  je  ne  croyais;  il  n'est  même  pas 
mal;  il  est  même  très-bien.  Oli  !  si  mon  frère  m'entendait  faire 
cet  aveu,  quel  triomphe  pour  lui!  Je  ne  lui  donnerai  pas  cet 
avantage;  d'autant  qu'il  voudrait  revenir  à  ses  projets,  à  ses 
folies.  Non,  toute  réflexion  faite  ,  je  crois  que  M.  de  Massol  est 
le  mari  qui  me  convient.  Maintenant  ,  d'ailleurs  que  j'ai  écrit  , 
je  suis  presque  engagée,  £ii  bien!  tant  mieux;  cela  m'ôtera 
l'ennui  des  hésitations.  Qu'il  vienne,  et  je  l'épouse. 

(Elle  reste  assise  et  rêveuse.  ) 


SCENE  ZIX. 
MADAME  DE  LEVALLE,  ERNEST. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  c'est  toi ,  Ernest? 

EnriEST.  —  Oui.  Le  colonel  vient  de  te  quitter? 

Madame  de  Levalle.  — A  l'instant. 

Erivest.  —  Eh  bien  ? 

Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien!  je  suis  tout  à  fait  revenue 
sur  son  compte. 

Ernest  ,  vivement  et  avec  joie.  —  En  vérité? 

Madame  de  Levalle.  —  Oh!  c'est  un  homme... 

Ernest.  —  N'est-ce  pas? 

Maeame  de  Levalle.  —  Un  homme...  très-estimable. .. 

Ernest  ,  désappointé.  —  Ah  !  tu  trouves  ? 

Madame  de  Levalle.  —  Il  a  l'air  de  connaître  parfaitement 
sa  profession. 


U  REVUE  DE  PARIS. 

Erm9t,  étonné.  —  Ah  çà  !  mais  de  quoi  avez-vous  donc 
parlé  ? 

î\Ud\me  de  Levai.le.  —  Mon  Dieu  !  il  m'a  lu  la  Gazette. 

ER5EST.  —  Le  colonel  ?  {J  part.)  C'était  bien  la  peine  de  lui 
ménager  un  lête-à-lêle.  {Haut.)  Mais,  enfin,  tu  l'as  prié  de 
rester. 

Madame  de  Levai-i-E,  —  TA  il  reste. 

Ernest.  —  a  la  bonne  heure.  (J  part.)  II  faudra  bien  qu'ils 
causpDi  et  qu'ils  se  fassent  connaître  l'un  à  l'autre.  {Haut.)  A 
propos ,  lu  as  écrit  à  notre  tante ,  M""=  de  Neuville? 

Madame  de  Levalle.  Quoi  !  lu  sais  ? 

Ernest.  —  J'ai  vu  la  letlre  tout  à  l'heure  entre  les  mains 
d'Etienne.  Tu  t'excuses  sans  doute  de  ne  pouvoir  recevoir  M.  de 
Massol  ! 

Madame  de  Letalle.  —  Au  contraire. 

Er:vest.  —  Comment? 

Madame  de  Levalle.  —  Je  permets  à  ma  tante  de  l'amener. 

Ernest.  —  Que  dis-tu!  mais  tu  n'as  pas  réfléchi  que  c'était 
presque  une  promesse. 

Madame  de  Levalle.  —  Mon  Dieu  !  je  le  sais ,  mon  frère. 

Ernest.  —  Mais  songe. 

Madame  de  Levalle  ,  vivement.  —  Je  songe  que  vous-même, 
mon  frère,  vous  me  donniez,  il  y  a  quelques  jours,  d'excel- 
lentes raisons  pour  recevoir  M.  de  Massol. 

Ernest.  —  Sans  doute,  mais  depuis... 

Madame  de  Levalle.  —  Depuis ,  rien  n'est  changé...  J'ai  été 
persécut  e  par  ma  tante,  par  vous  ,  mon  frère,  par  toute  la 
famille  enfin  .  pour  ce  mariage  ;  je  veux  en  finir  ,  et  puisqu'on 
l'exige  .je  consens  à  tout. 

Ernest.  —  Mais  non. 

Madame  de  Levalle.  —  J'épouserai  M.  de  Massol. 

Eknest.  —  Toi  ! 

Madame  de  Levalle,  émue.  —  Et  si...  je  suis  malheureuse... 

Ernest.  —  Ma  sœur  ! 

MADA3IE  DE  Levalle.  —  Ce  Sera  de  votre  faute! 

Ernest.  —  A  moi  !  Ah  !  par  exemple  ,  Agathe  ! 

(Mme  de  Levalle  sort.  ) 


REVUE  DE  PARIS.  45 

SCÈNE  ZIII. 

I 

ERKEST ,  seul. 

Eh  bien  î  que  signifie?...  Ah  !  au  diable  les  sœurs,  les  amis, 
les  mariages!  C'est  vrai,  je  ne  sais  pas  pourquoi  je  m'obsline, 
moi,  à  vouloir  les  rendre  heureux  malgré  eux.  A-t-on  jamais 
vu  pareil  enlélement?  Accepler  M.  de  Massol  ,  changer  d'avis 
justement  au  moment...  où  j'en  fais  autant...  C'est  du  dépit,  je 
n'en  i)uis  douter.  Mais  comprend-on  l'autre  ,  qui  lui  lit  la  Ga- 
zette? Je  les  croyais  plus  forts  dans  le  4^  hussards.  Mais  avec 
tout  cela  M.  de  Massol  va  venir  demain  peut-être.  Et  je  connais 
ma  tante  :  c'est  la  sosie  de  M™^  Rennelerre.  Deux  heures  après 
son  arrivée  ,  le  mariage  sera  conclu.  Encore  si  l'on  pouvait  la 
prévenir  ,  trouver  un  moyen  de  forcer  le  colonel  et  Agathe  à 
un  rapprochement,  à  une  déclaration.  Mais  il  faudrait  une  oc- 
casion. 

SCÈNE   ZXV. 


ERNEST ,  LE  COLONEL. 

Ernest.  —  Ah  !  c'est  toi? 

Le  Colonel.  —  Oui.  Je  croyais  M™'  de  Levalle  ici. 

Ernest.  —  Tu  venais  peut-être  lui  lire  encore  le  journal. 

Le  Colonel.  —  Quelle  idée  !  je  venais  m'excuser  de  nouveau 
de  celte  malheureuse  rencontre  chez  M""*  de  Seroulle  ;  car  je  ne 
sais  comment  j'ai  vu  ta  sœur  ce  jour-là  ;  je  lui  ai  trouvé  l'air 
froid  ,  dédaigneux. 

Ernest.  —  Elle  en  disait  autant  de  toi. 

Le  Colonel.  —  Sans  doute;  on  m'avait  fait  d'elle  tant  d'éloges 
avant  son  airivte  que  jéiais  mal  disposé.  Oui,  je  n'aime  pas 
que  Ton  m'impose  Tudmiration,  ttjr  croyais  faire  acie  d'indé- 
pendance en  lu'  i)lianl  pas  le  geiion  devant  l'idole.  Mais  aujour- 
d'hui nous  avons  causé,  et  je  l'ai  trouvée...  adorable. 

4. 


4«  REVUE  DE  PARIS. 

Ernest.  —  Vraimenl? 

Le  Colo?îel.  —  J'ai  du  reste,  un  reproche  à  le  faire.  Tu  ne 
m'avais  pas  dil  qu'elle  allait  se  marier. 

Ernest.  —  Ma  sœur? 

Le  Colo.vel.  —  Oh!  M™«  Renneterre  vient  de  m'en  faire  con- 
lidence. 

Ernest.  —  Mais  du  tout.  C'est  un  projet  abandonné. 

Le  Colonel.  —  Eu  vérité?  Alors ^  mon  cher  ami ,  je  ne  reste 
pas  ici. 

Ernest.  —  Pourquoi  donc  ? 

Le  Colonel.  —  Parce  que  je  finirais  par  devenir  amoureux 
de  M"»'  de  Levalle. 

Er.\£St.  —  Eh  bien,  quand  cela  serait?  Ne  t'ai-je  pas  dit... 

Le  Colonel.  —  Qu'elle  était  bien  disposée  en  ma  faveur. 
Mais  ,  ouire  que  je  n'en  crois  rien,  je  n'oserai  jamais  épouser 
la  sœur. 

Ernest.  —  Comment? 

Le  Colonel.  —  Non.  Oh  !  je  sais  bien  que  tu  me  traiteras  de 
tête  folle,  romanesque,  comme  autrefois;  mais  la  beauté  de 
M""=  de  Levalle,  son  nom,  sa  fortune,  lui  donnent  droit  à  un 
plus  brillant  mariage. 

Ernest.  —  Mais  songe  donc... 

Le  Colonel.  —  Je  songe  que  je  ne  m'estime  pas  assez  pour 
accepter  un  sacrifice  ;  que  je  voudrais  que  ma  femme  reçût  tout 
(le  moi,  que  la  reconnaissance  la  préparât  à  un  sentiment  plus 
it.-ndie.  Oh!  tu  peux  rire  à  ton  aise.  Mais  je  vais  plus  loin, 
vois-tu  ;  je  voudrais  lui  avoir  rendu  quelque  grand  service. 

Ernest.  —  C'est  cela.  Comme  dans  Ma  tacite  Aurore,  tu 
Noudiaii  l'avoir  sauvée  des  brigands  ,  de  l'eau  ou  des  flammes. 

Le  Colonel.  —  Eh  ?  mais  ce  ne  serait  pas  si  mal. 

ErneîsT.  —  Eh  bien  !  mais  dis  donc  ,  c'est  un  plaisir  que  tu 
aurais  dû  te  procurer  dernièrement,  à  l'incendie  de  l'ambas- 
sade. 

Le  Colonel.  —  Tu  crois  plaisanter,  mais  c'est  ce  que  j'ai 
Tait. 

Ernest.  —  Toi? 

Le  Colnel.  —  Certainement.  J'ai  arraché  une  femme  du 
milieu  des  flammes.  Malheureusement  ,  après  l'avoir  mise  en 
sûreté,  j'ai  été  obligé  de  la  laisser  là  pour  courir  à  l'incendie. 


REVUE  DE  PARIS.  4T 

Ernest,  àpart.  —  Dieu  î  si  c'était  ma  sœur  !  Pourquoi  pas? 
C'est  Toccasion  que  je  cherchais. 

Le  Colojïel.  —  Tout  ce  que  je  sais  d'elle ,  c'est  que  je  l'ai 
trouvée  près  de  l'entrée  du  pavillon. 

Ernest.  —  Près  de  l'entrée  ? 

Le  Colonel.  —  J'ai  aperçu  à  mes  pieds  une  femme  évanouie. 

Ernest.  —  Jeune  ? 

Le  Colonel.  —  Je  le  suppose  à  sa  taille  élégante  et  syelte. 

Ernest.  —  Mais  ses  traits? 

Le  Colonel.  —  Il  faisait  nuit  ;  je  n'ai  pu  les  voir. 

Ernest.  —  Tu  ne  les  as  point  vus?  {Ouvrant  ses  bras.)  Ah  ! 
mon  ami. 

Le  Colonel.  —  Eh  bien  !  qu'as-tu  donc? 

Ernest  ,  Vemhrassant.  —  Mon  ami,  laisse-moi  te  serrer  dans 
mes  bras. 

Le  Colonel  ,  se  dégageant  avec  peine.  —  Mais  il  devient 
fou. 

Ernest.  —  Oui ,  de  joie. 


SCENE   XV. 

Les  mêmes,  MADAME  RENNETERRE ,  EMMA,  MADAME 
DE  LEVALLE. 

MADA.ME  DE  Levalle.  —  Mou  Dicu  !  quels  cris  ! 
Ernest.  —  Ah!  madame  Renneterre  ,  mademoiselle  Emma, 
ma  sœur... 
Madame  de  Levalle.  —  Qu'y  a-t-il  donc? 
Ernest.— Tu  cherchais  celui  qui  t'avait  sauvée  des  flammes? 
Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien  ? 
Ernest,  montrant  le  colonel.  —  Le  voilà. 
Le  Colonel.  —  Moi! 
Tois.  —  Lui  ! 

Ernest.  —  Oui.  {J part.)  Si  ce  n'est  pas,  ça  aurait  pu  être. 
Madame  de  Levalle.  —  Se  peut-il ,  colonel  ? 
Le  Colonel.  ~  J'ose  encore  à  peine  croire  à  ce  bonheur. 
Ernest.  —  C'est  lui ,  te  dis-je,  il  m'a  donné  tous  les  détails. 


48  REVUE  DE  PARIS. 

{L'embrassant  encore).  Oh  !  cher  ami ,  va  ;  crois  bien  que  mon 
cœur...  mon  cœur...  {Il  s''arrête  comme  étouffé  par  l'émotion, 
et  dit  à  M'^^  de  Letalle  d'un  ton  sérieux  .)  Agathe,  il  n'y  a 
que  vous  qui  puissiez  payer  le  colonel  d'un  pareil  service. 

Madame  le  Levalle,  baissant  les  yeux.  —  Mon  frère... 

Madaîie  RE^^ETERRE.  —  Mais  je  n'en  reviens  pas...  et  vous 
êtes  certfiin .  Einest? 

Ernest.  —  Certain. 

Le  C0L05EI.  — Il  y  a  d'ailleurs  un  moyen  facile  de  s'as- 
surer. 

Ernest.  —  C'est  inutile. 

Le  CoLoi^EL.  La  femme  que  j'ai  sauvée  portait  des  bracelets. 

Ernest.  —  Comme  ma  sœur. 

Le  Colonel.  —  L'un  d'eux  m'est  resté. 

Ernest,  à  part.  —  Ah  !  diable! 

Le  Colonel.  —  Et  le  voici. 

Madame  Renneterre.  —  Montrez.  [Jetant  un  cri.)  Ah! 

Ernest.  Quoi  donc  ? 

Madame  Renneterre.  —  C'est  le  bracelet  de  ma  fille. 

Madame  de  Levalle.  —  D'Emma. 

Emma.  —  Oui. 

Ernest.  —  Son  bracelet  ! 

Madame  Renneterre. —  Ainsi,  c'est  vous,  colonel,  qui 
avez  sauvé  mon  enfant? 

Le  Colonel  ,  embarrassé.  —  Madame... 

Madame  Renneterre  ,  à  Enwia.  C'est  ton  sauveur  !  {Bas.) 
Évanouissez-vous ,  mademoiselle. 

Emma.  —  Mais  ,  maman... 

Madame  Renneterre  .  feicjnant  de  s'évanouir.  —  Éva- 
nouissez-vous donc  ,  ou  il  sera  trop  tard...  Ah  !.. 

Emma.  —  Ah  !  mon  Dieu  !  ma  mère  ! 

Ernest.  —  C'esi  cela  ,  elle  perd  connaissance  pour  sa  fille. 

Madame  Renneterre,  revenant  à  elle.  —  Ah  !  ah  !  une  telle 
émotion. 

Le  Colonel.  —  Remettez-vous,  de  giâce,  madame. 

Madame  Renneterre  ,  assise.  —  Oui ,  colonel ,  oui.  {Elle 
lui  do7ine  la  mani  et  prend  celle  de  sa  fille.)  Ma  fille,  rap- 
ptlletoi  ce  (ju'Ei  np.<t  disait  tout  à  1  heure  :  il  n'y  a  que  toi  qui 
puisses  payer  un  tel  service. 


REVUE  DE  PARIS.  49 

Erîîest,  à  part.  —  C'est  cela  ,  je  lui  ai  fourni  jusqu'à  la  for- 
mule! 

Madame  de  Levalle  ,  d'une  voix  troublée.  —  Je  me  réjouis 
de  ce  ([u'une  erreur  de  mon  frère  ait  amené  une  découverte... 
aussi  heureuse...  jiour  tout  le  monde. 

Madame  Rem^eterre  ,  à  Ernest.  —  Ah  !  oui ,  c'est  vous  que 
nous  devons  remercier. 

Ernest  ;  avec  humeur.  —  Il  n'y  a  pas  de  quoi. 

Madame  Renneterre  ,  se  levant.  —  Ah  ! 

Emma.  —  Vous  devriez  rentrer  ,  maman. 

Madame  Re^neterre.  —  Non,  non  ,  j'aime  mieux  prendre 
l'air,  et  si  le  colone!  veut  bien  me  donner  le  bras... 

Le  CoLO?fEL.  —  Madame,  je  suis  à  vos  ordres. 

Madame  Re?«>eterre  ,  embrassant  sa  fille.  —  Chère  enfant. 
{Au  colonelavec  sentiment.)  Elle  vous  doit  la  vie.  (Le  colonel 
salue.)  Venez. 

(Emma  les  conduit  jusqu'à  la  porte  ;  Mme  Je  Levalle  s'est  assise, 
pensive  5  à  gauche,  Ernest  est  à  droite.) 


SCENB  ZVX* 

MADAME  DE  LEVALLE ,  EMMA  ,  ERNEST, 

Ernest  ,  à  part  et  regardant  J/™^  de  Levalle.  —  Ma  sœur 
est  touie  pensive 5  elle  l'aime  peut-être,  maintenant...  Et  c'est 
moi...  Oh  !  sot  que  je  suis  ! 

Emma  ,  qui  est  à  la  fenêtre  à  gauche,  —  Oh  !  comme  ma 
mère  cause  vivejnent  avec  le  colonel. 

Madame  de  Levalle  .  sortant  de  sa  rêverie.  —  Ah!  oiicela  ? 

Ernest  ,  à  part.  —  Parbleu  !  elle  arrange  le  mariage. 

Madame  de  Levalle  ,  agitée.  —  Le  colonel  a  l'air  de  la  re- 
mercier; il  lui  baise  la  main. 

Ernest,  à  part.  —  Allons,  c'est  une  chose  faite,  et  nul 
moyen  d'empêcher  ;  cette  petite  sotte  n'a  même  pas  une  incli- 
nation ,  pas  un  amant  jaloux  qui  puisse  s'opposer...  Ah  !  quelle 
idée!  Oui ,  c'est  cela. 


5d  REVUE  DE  PARIS. 

Madame  de  Leyalle  .  quiltant  la  fenêtre.  —  Ils  disparaissent. 

Emma.  —  Oh  !  il  taul  que  j'aille  rejoindre  maman  pour  sa- 
voir... 

Er:«est  .  qui  a  pris  un  air  sombre  et  s'est  placé  devant  la 
porte  les  bras  croisés,  —  Restez,  mademoiselle. 

Emma.  —  Comment? 

Er:^£St  ,  avec  emportement.  —  Vous  n'irez  pas. 

E3IMA  ,  reculant  effrayée.  —  Qu'est-ce  qu'il  y  a  donc? 

Madame  de  Levalle.  —  Que  signi&e? 

Ernest  ,  d'une  voix  sombre.  —  Ah  !  vous  avez  deviné.  N'est- 
ce  pas  que  dans  ce  moment  votre  mère  arrangeait  votre  mariage 
avec  le  colonel  ? 

Emma  ,  reculant.  —  Ah  !  n'ouvrez  donc  pas  les  yeux  comme 
cela  ,  monsieur  Ernest,  vous  me  faites  peur. 

Madame  dl  Levalle.  —  Qu'avez-vous  ,  mon  frère  ? 

Er>est  .  avec  sentiment.— Ei\e  me  le  demande  !  {A  Emma.) 
Et  vous  aussi,  vous  n'avez  point  lu  dans  mon  cœur. 

Emma.  —  Comment?  Esl-ce  que... 

Ernest.  —  Eh  bien  !  oui ,  je  vous  aime. 

Emma.  —  Moi  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Emma  ! 

Ernest.  —  Comme  un  insensé  ! 

Emma.  —  Ah  !  mon  Dieu  ■' 

Madame  de  Levalle.  —  Mais  c'est  incroyable.  Vous  me  disiez 
ce  malin... 

Er:^est  ,  l'interrompant.  —  Ce  matin ,  je  voulais  cacher  ma 
passion. 

Emma.  — Mais  pourquoi? 

Ernest.  —  Pourquoi  !  [Avec  sentiment.  )  Vous  me  demandai 
pourquoi,  vous  .  Emma  ,  a  qui  je  croyais  de  la  sensibilité?  Ah! 
je  ne  m'attendais  pas  à  cette  question. 

Madame  de  Levalle  ,  à  Ernest.  —  Avant  de  partir ,  tu  vou- 
lais donc  Rassurer  de  ses  sentiments? 

Er:s£St,  vivement.  —  Justement ,  c'est  cela. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  je  comprends. 

tR^tST.  —  ÎN"est-ce  pas,  ma  sœur?  {A  part.)  Elle  est  plus 
heureuse  que  moi. 

Emma.  —  Mon  Dieu  !  mais  si  ma  mère  au  moins  avait  été 
avertie... 


REVUE  DE  PARIS.  ol 

Ernest.  —  Votre  mère  ,  Emma  !  Ainsi ,  vous  ra'aimez? 

Emma  ,  vwement.  —  Je  ne  dis  pas  cela. 

Ernest,  sombre.  —  Alors  vous  ne  m'aimez  pBs? 

Emma,  embarrassée.  —  Je  ne  dis  pas  cela  non  plus. 

Ernest.  —  Non  ;  mais  je  le  vois  trop  bien... 

Madame  de  Levalle.  —  Mais  du  tout,  mon  frère. 

Ernest  ,  avec  désordre.  —  Oh  !  ne  cherche  point  à  me  trom- 
per; c'est  l'autre  que  Ton  préfère  !  (  A  Evima.  )  Votre  mère, 
d'ailleurs,  s'est  expliquée  assez  clairement  tout  à  l'heure.  Dans 
ce  moment  même  .  voire  main  est  accordée  au  colonel  sans 
doute;  mais  qu'il  n'espère  pas  détruire  impunément  toutes  mes 
espérances  ! 

Madame  de  Levaile.  —  Que  diles-vous  î 

Ernest.  —  Ce  mariage  ne  se  fera  point  tant  que  je  vivrai. 

Emma.  —  Ah  !  monsieur  Ernest  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Un  duel  !  mon  frère  ! 

Ernest,  —  Oui ,  et  je  punirai  en  même  temps  les  impertinen- 
ces de  cet  homme  à  ton  égard. 

Madame  de  Levalle.  —  Mais  non. 

Ernest.  —  Un  homme  qui  ose  te  contredire  dans  un  salon, 
qui  défend  le  divorce  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Mon  frère  ! 

Ernest.  —  Oh  !  je  le  hais  autant  que  toi  maintenant. 

Madame  de  Levalle.  —  De  grâce  ! 

Ernest,  parcourant  le  théâtre.  —  Non,  cela  ne  peut  point 
se  passer  ainsi. 

Madame  de  Levalle,  le  suivant  d'un  côté.  —  Calme-toi, 
mon  frère. 

Emma,  le  suivant  de  Vautre  côté.  —  De  grâce,  monsieur 
Ernest. 

Ernest,  de  même.  —  11  faut  que  je  le  voie  sur-le-champ, 

Emma.  —  Non  ,  je  vous  en  prie. 

Madame  de  Levalle.  —  Mon  frère  ,  écoule-moi. 

Ernest.  —  Je  le  forcerai  à  me  rendre  raison. 

Madame  de  Levalle.  —  Mon  frère  ! 

Emma.  —  Monsieur  Ernest  ! 

Ernest  ,  s'arrêiant.  —  Laissez-moi. 

Emma  ,  Joignant  les  7nains.  —  Oh  !  mon  Dieu  !  mon 
Dieu  ! 


62  REVUE  DE  PARIS. 

Madame  de  Letalie  ,  cheixhant  à  le  retenir.  —  Je  l'en  prie, 
mon  ami  ? 

Ernest.  —  Ma  sœur!  {Il  Vembrasse,  et  dit  à  part  :  )  Cela 
va  bien.  {Haut.  )  Adieu  ! 

Madame  de  Levalle  ,  cherchant  à  le  retenir.  —  Non  ,  tu  ne 
sortiras  pas,  Ernest!  Il  ne  mVnlend  plus  ! 

Emma  .  effrayée.  —  Ah  !  madame,  il  veut  se  battre  ! 

Madame  de  Levalle.  —  Non.  Oh  !  je  l'empêcherai  à  tout 
prix. 

Emma.  —  Dites-lui  que  je  suis  prête  à  l'épouser,  madame. 

Madame  de  Levalle.  —  Est-ce  vrai  ? 

Emma.  —  Sans  doute.  Mais  le  colonel? 

Madame  de  Levalle.  —  Je  m'en  charge. 

Emma.  —  Le  voici. 

Madame  de  Levalle.  —  Ah  !  Laissez-moi  avec  lui ,  Emma. 

Emma.  —  Oui .  madame.  Mais  ils  ne  se  battront  pas? 

Madame  de  Levalle  —  Non. 

Emma.  —  C'est  que  je  m'intéresse  à  fous  deux. 

Madame  de  I.evalle.  —  Ne  craignez  rien.  Mais  il  faut  que  je 
pnrie  à  M.  de  Bpaulieu. 

Emma.  —  C  est  cela.  {A  part.)  Et  moi,  je  vais  tout  dire  à  ma 
mère. 

Madame  de  Levalle,  à  part.—Xh  !  il  faut  que  j'assure  à  tout 
prix  le  bonheur  de  mou  frère.  Voici  le  colonel. 


SCENE  XVXI. 

MADAME  DE  LEVALLE,  LE  COLONEL. 

Le  Colonel  ,  à  part.  —  Je  croyais  ne  jamais  pouvoir  quitter 
celte  excellente  dame,  {^percevant  M""'de  Levalle.  )  Ah  !  ma- 
dame. 

(Il  la  salue.  ) 

Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien  !  monsieur,  M»"*  Rennelerre 
est-elle  entièrement  remise  ? 
Le  Colo.iel.  —  Entièrement ,  madame. 


KEVUE  DE  PARIS.  Ji3 

Madame  de  Lèvalie.  —  Je  conçois,  du  resle,  son  émotion 
et  sa  surprise.  Il  y  a  dans  loiil  ce  (jui  vient  de  se  passer  quelque 
chose  de  si  imprévu.  Et  vous  avez  dû  être  heureux.... 

Le  Colonel.  —  Oui,  d'abord. 

Madame  de  Levalle.  —  La  précipitation  de  mon  frère  a  failli 
pourlant  causer  une  erreur. 

Le  Colonel,  vivement.  —  Ah!  que  je  regrette. 

Madame  de  Levalle  —  Pourquoi  cela  ? 

Le  Colonel.  —  Parce  qu'il  m'eût  été  bien  doux  de  penser, 
madame,  que. j'avais  pu  mériter  votre  reconnaissance. 

Madame  de  Levalle,  souriant.  — ■  Mon  Dieu!  monsieur, 
qui  sait  si  vous  n  êtes  point  également  mon  sauveur  inconnu? 
Dans  tous  les  cas,  je  suis  prête  à  le  supposer. 

Le  Colonel.  —  Prenez  garde,  madame,  la  reconnaissance 
impose  cerlains  devoirs. 

Madame  de  Levalle.  —  Me  croyez-vous  incapable  de  les  rem- 
plir ? 

Le  Colonel.  —  Je  ne  dis  point  cela  ,  mais  on  ne  peut  rien  re- 
fuser à  un  sauveur. 

Madame  de  Levalle.  —  Encore  faut-il  qu'il  demande. 

Le  Colonel.  —  Mais  s'il  demande  heaucoup? 

Madame  de  Levalle.  —  Beaucoup  n'est  point  trop. 

Le  Colonel  —  Et  si  en  retour  du  service  rendu  il  demandait 
plus  que  de  la  gratitude? 

Madame  de  Levalle.  —  Eh  bien!  on  lui  donnerait  de  l'a- 
mitié. 

Le  Colonel.  —  Et  s'il  désirait  plus  que  de  l'amitié  ? 

Madame  de  Levalle.  — Plus  ([ue  de  l'amitié?  ah!  mais  alors 
ce  serait  un  service  placé  à  usure. 

Le  Colonel.  —  S'il  demandait  enfin  qu'on  lui  consacrât  la 
vie  qu'il  a  conservée? 

Madame  de  Levalle.  —  Oh!  mais  vous  faites  des  supposi- 
tions. 

Le  Colonel.  —  Eh  bien  !  non ,  madame  ;  il  n'y  a  de  supposé 
que  mes  droits  à  un  tel  bonheur ,  et  cependant  je  donnerais  ma 
vie  pour  l'obtenir! 

Madame  de  Levalle.  —  Que  dites-vous? 

Le  Colonel.  —  Ce  que  je  voulais  cacher,  ce  que  vos  encou- 
ragemeuts  m'ont  arraché?  Ah!  ne  me  dites  pas  que  c'était  un 
6  5 


54  '  ,   REVUE  DE  PARIS. 

jeu  de  votre  esprit,  madame;  ne  me  punissez  point  d'un  mal- 
heureux hasard.  Vous  détournez  les  yeux,  vous  paraissez  émuej 
de  grâce  ,  ah  !  dites  que  vous  ne  me  repousserez  point  j  j'at- 
tends voire  réponse  à  genoux. 

Madame  de  Levalle.  —  Que  faites-vous? 

Le  Coloel,  —  Un  mot,  un  regard  ,  ou  je  penserai  que  vous 
m'en  voulez  encore. 

Madame  deLevalle.  —  De  grâce  ! 

Le  Colowel.  —  Je  croirai  que  cette  querelle  à  propos  de  di- 
vorce... 

Madame  de  Levalle  ,  lui  mettant  la  main  sur  la  bouche.— 
Ah  !  ne  prononcez  donc  pas  ce  mot-là. 

Le  Colo>"el,  se  relevant.  —  Cette  main,  vous  me  ia 
donnez. 

Madame  de  Levalle.  —  Puisque  vous  l'avez  prise. 

Le  Coloml.  —  Ah  !  chère  Agathe! 

(  Il  serre  les  mains  de  Mme  Je  Levalle  sui"  son  cœur.) 


8CENB  XVIU. 

Les  MÊMES,  ERNEST. 

Ernest.  —  Ah! 

Madame  de  Levalle  ,  sans  se  déranger.  —  Mon  frère... 

Le  Colonel,  le  bras  de  M'""  de  Levalle  .sous  le  sien,  —  Eh  ! 
c'est  ce  cher  Ernest. 

Ernest.  —  Que  signifie? 

Le  Colowel.  —  Cela  signifie,  monsieur  Ernest,  que  vous 
n'êtes  plus  mon  meilleur  ami... 

Er>est.  —  Comment  ! 

Le  Colonel  ,  lui  tendant  la  main.  —  Mais  mon  frère. 

Erihest.  —  Il  se  pourrait! 

Madame  de  Levalle,  en  souriant,  un  peu  confuse.  — 
Oui. 

Ernest  ,  au  colonel.  —  Ah  çà  !  mais  je  croyais  que  tout  à 
rheure  M""'  Reunelerre... 


REVUE  DE  PARIS.  55 

LeColoxel.  —  Elle  avait  eu,  en  effet,  quelques  idées.  Mais 
moi ,  j'étais  déjà  pris  ,  et  je  rae  suis  expliqué  franchement. 

ERTiEST.  —  Très-bien.  (  Bas  à  M"""  de  Levalle.)  Et  moi  j*ai 
repris  à  Etienne  la  lettre  adressée  à  notre  tante. 

Madame  de  Levalle  ,  bas.  —  Ah  !  merci! 

Ernest  ,  donnant  la  main  au  colonel.  —  De  sorte  que  tout 
le  monde  est  content. 

Madame  de  Levalle.  —  Oui,  même  vous,  jaloux;  car  rien 
ne  s'oppose  plus  maintenant  à  votre  mariage  avec  Emma. 

Ernest  ,  vivement.  —  Nous  en  reparlerons  plus  tard. 


SCENE  DERNIERE. 

Les  mêmes,  MADAME  RENNETERRE ,  EMMA. 

Madame  Renneterre  ,  gravement.  —  C'est  inutile. 

Madame  DE  Levalle.  — Madame  Renneterre... 

Ernest.  —  Oh!  ma  marraine... 

Madame  Renneterre,  de  même.  —  Emma  vient  de  m'avouer 
tout. 

E  iNEST  ,  à  part.  —  Aïe! 

Madame  Rennete  re,  de  tnême. —Yous  avez  gardé  avec  moi 
un  silence  offensant,  Ernest. 

Ernest.  —  Ma  marraine... 

Madame  Renneterre  ,  de  même.  —  Vous  savez  en  outre  que 
je  trouve  Emma  trop  jeune  pour  se  marier. 

Emma  ,  à  part.  —  Comment  ? 

Ernest,  vite.  —  J'attendrai,  ma  marraine. 

Madame  Renneterre  ,  très-vite.  —  Non  ,  non  ,  mon  cœur 
ne  sait  point  résister  aux  prières.  Je  vous  la  donne. 

Ernest,  stupéfait.  —  Oh  !  ma  m^jrraine  !  {J part.  )  En  défi- 
nitive ,  elle  est  charmante.  (Haut.)  Votre  main,  ma  petite  Emma. 
(  j4  ili'"<=  /Renneterre.  )  Et  vous,  maman,  embrassez-moi. 

Madame  Renneterre.  —  Oui.  {Avec  eaialtation.)  J'ai  un 
gendre  ! 

Ernest.  —  Les  deux  noces  se  feront  en  même  temps. 


e  REVUE  DE  PARIS. 

Le  Coio?fEL.  —  C'est  cela  ! 

Madame  tœ  Levalie.  —  Et  surlout ,  fâchons  d'être  heureux. 
{Montrant  Ernest.)  Nous  lui  avons  donné  assez  de  peine  pour 
cela. 

Emile  Socvestre. 


LE 


POEME  DU  CID. 


A  M.  8.  DE  T. 


La  langue  espagnole,  fille  delà  latine,  ainsi  que  toutes  celles 
du  midi  de  PEurope,  ne  fut  d'abord  qu'un  mélange  confus  du 
latin  et  de  l'idiome  des  nations  du  Nord  qui  se  ruèrent  sur  la 
Péninsule  lors  de  l'immense  calasliophe  qui  balaya  delà  sur- 
face de  la  lerre  la  puissance,  la  civilisation  (;t  les  vices  deRome. 
Avant  Pirruplion  des  baibares,  la  langue  latine  était  générale- 
ment parlée  en  Espagne  ;  mais  certes  elle  ne  l'y  était  pas  aussi 
purement  qu'au  forum,  tl  Ion  peut  même  assurer  qu'elle  y  fut 
toujours  corrompue  par  l'alliage  impur  d'un  grantl  nombre  de 
mots  libériens,  phéniciens  et  carthaginois  :  de  là  les  mots  évi- 
demment dérivés  de  ces  vieilles  langues  que  les  savants  y  dé- 
couvrent encore  aujourd'hui.  Pour  les  preuves,  je  vous  ren- 
voie, monsieur,  à  VOn'gj'ne  et  commencement  delà  langue 
castillane.  d'Aldret»',  et  au  Trésor  de  la  langue,  de  Covarru- 
bias;  et  si  vous  tenez  absolument  à  ai)profondir  cette  (|uestion, 
vous  pouvez  consulter  Pellicer  dans  sa  Primitive  population 
et  langue  d'Espagne,  et  le  révérend  père  Sa:  mienlo,  dans  ses 
Mémoires  pour  servir  à  l'histoire  de  la  poésie  et  des  poètes 


58  REVUE  DE  PARIS. 

espagnols.  Ces  deux  écrivains,  de  même  que  Mayans,  Sanchez 
et  Cdpmani  (1).  ont  malheureusement  poussé  leurs  recherches 
sur  ces  arides  matières  plus  loin  que  ne  le  voudrait  souvent  la 
patience  du  lecteur.  Et  puis  vous  trouverez  chez  eux  de  singu- 
lières opinions  :  en  voici  deux  dont  vous  ne  serez  pas  peu  étonné, 
j'en  suis  sûr.  AIdrete  prétend  que  déjà,   du  temps  des  apôtres, 
existait  dans   des  livres  la  langue  vulgaire  castillane,    bien 
qu'elle  ne  fût  nullement  parlée.  Pellicer,   homme  si  éminent 
d'ailleurs,  va  encore  plus  loin;  il  affirme  que  notre  langue,  loin 
d'être  dérivée  de  la  latine   en  est  au  contraire  la  mère,  comme 
étant  une  des  soixante-douze  qu'on  parlait  à  la  tour  de  Babel. 
Ces  absurdités  ne  méritent  pas  d'être  réfutées  sérieusement. 
Tout  prouve  que  le  castillan  est  né  du  latin,  et  qu'il  ne  fut  dans 
le  principe  qu'un  mélange  formé  par  cette  langue,  mêlée  déjà 
d'ibérien,  de  phénicien  et  de  carthaginois,  et  les  idiomes  des 
Celtes  et  des  Golhs.  C'est  à  ce  mélange,  où  le  latin  dominait 
presque  exclusivement,   qu'on  doit  appliquer  le  nom  de  ro- 
mance, ou  langue  romane.  Deux  autorités  des  plus  respecta- 
bles viennent  à  l'appui  de  cette  opinion  j   ce   sont  Marineus 
Sicuhis  et  Mariana  (2).  Le  x^  siècle  est  l'époque  que  nos  meil- 
leurs critiques  assignent  à  la  formation  du  romance  castillan. 
Pas  un  seul  monument  écrit  du  romance  primitif  n'est  arrive 
jusqu'à  nous.  Ce  ne  fut  que  lorsque  l'élément  arabe  se  fut  in- 
troduit dans  celte  langue  qu  e.le  fut  employée  dans  la  plus  an- 
cienne œuvre  écrite  eu  prose  qui  nous  soit  parvenue  (le  Pcêiiie 
du  Cid  est  évidemment  antérieur).  Cette  œuvre,  qui  remonte 
d'après  l'opinion  la  plus  générale  au  règne  de  Ferdinand  III, 
est  la  traducUon  du  Fuero  juzgo   Forum  judicutn),  qui  ou- 
vrit la  voie  à  la  grande  œuvre  des  Partidas.  Vers  la  tin  du 
règne  des  Goths,  on  réunit  les  lois  de  cette  nation  dans  un  seul 
code,  divisé  en  douze  livres  ,  à  Timilation  sans  doute  du  Code 
(le  Justinien.  On  trouve  ce  code  dans  le  troisième  volume  de 


(1)  Origines  de  la  langue  espagnole.  —  Collection  des  poésies  an- 
térieures au  quinzième  siècle.  —  Théâtre  liistorico-critique  de  l'élo- 
quence espagnole. 

[2)  De  Jiebus.  Hisp,,  lib.  V.  —  «  Ex  latin*  degenefanlis  corrup- 
lione  conflaram.  »  i^Hist.  Hisp.,  lih.  ]IJ,  cap.  I.} 


REVUE  DE  PARIS.  59 

VHïspaîiia  illustrata,  ainsi  que  dans  le  Codex  legutn  anti- 
quaruin ,  de  Lindenihoigiiis ,  qui  le  plaça  en  lèle  de  son  re- 
cueil, sous  le  litre  de  Leges  fFisigoUioruin ,  ces  lois  étant  les 
plus  anciennes  connues  après  les  lois  romaines.  La  traduction 
de  ce  code  fut  mise  au  jour  en  1600  par  Alonso  de  Villadiego , 
avec  des  notes  et  des  commentaires.  Quelques  écrivains  ont 
supposé  que  cette  traduction  est  contempoiaine  de  la  forma- 
tion du  code.  Aldrete  la  croit  posléi  ieure  de  quatre  siècles  au 
texte  latin,  opinion  très-vraisemblable ,  partagée  par  le  révé- 
rend père  Sarmiento,  qui  pense  qu'elle  fut  faite  entre  l'an- 
née 1100  et  l'année  150  ,  entre  le  règne  de  don  Alphonse  VI  et 
celui  de  don  Alphonse  le  Sage.  Il  prouve  même  que  ce  travail 
s'accomplit  sous  le  règne  et  par  Tordre  de  Ferdinand  III,  et 
t'est  ce  que  dit  encore  positivement  le  savant  père  Burriel,  dans 
\mQ  lettre  à  don  Juan  d'Amaya,  datée  du  30  septembre  17ol. 
(Je  fait  est  donc  acquis  à  l'histoire  littéraire. 

Entre  la  prose  de  celte  version  et  celle  des  Partidas,  on 
dirait  que  deux  siècles  de  prospérité  pour  les  lettres  durent 
s'écouler  :  elles  ne  sont  séparées  cej)endaut  que  par  l'espace  de 
quelques  années.  Aucune  langue  vivante  d'Europe  n'avait  en- 
core atteint  un  tel  degré  de  splendeur,  pas  même  l'italienne, 
bien  que  l'Italie  marchât  déjà  à  la  télé  de  la  civilisation.  Le 
Decameron  est  postérieur  aux  Partidas  de  près  d'un  siècle. 
Ce  code  immortel  fut  rédigé  par  don  Alphonse  le  Sage  lui-même. 
Ce  grand  roi,  comme  toutes  les  intelligences  d'élite ,  ne  vivait 
ni  dans  le  passé  ni  dans  le  présent ,  mais  dans  l'avenir.  Ce  fut 
un  génie  hors  de  ligne  que  ce  roi  de  Caslille,  cet  empereur 
d'Allemagne,  dont  la  figure  colossale  se  dresse  si  majestueuse 
sur  le  seuil  de  notre  histoire  du  moyen  âge.  Ce  n'est  pas  comme 
législateur  que  j'ai  à  le  considérer  ici,  encore  moins  comme 
astrologue  et  comme  alchimiste.  Nous  n'avons  à  examiner  en 
don  Alphonse  que  le  grand  prosateur  et  le  grand  poêle.  Sous 
le  premier  rapport ,  il  nous  a  laissé  d'abord  el  Fuero  real  et 
las  Partidas^  où  la  langue  castillane  apparaît  déjà  portée  à 
un  admirable  degré  d'élégance,  de  force  et  de  pureté;  puis  les 
Tables  Astronomiques,  dites  Alphonsines,  une  traduction  du 
Quadripartitus  de  Ptolémée  eL  des  Canons  d'Abalegnius  ;  le 
livre  des  Armellas  (annelets),  une  paraphrase  de  la  Bible,  une 
Chronique  générale  d'Espagne,  el  la  Conquête  d'Outre-Mer 


60  REVUE  DE  PARIS. 

jusqu'à  l'an  1264,  tirée  de  l'histoire  de  Guillaume  de  Tyr.  Ce 
dernier  ouvrage  esl  un  des  plus  curieux  monuments  de  la  lan- 
gue. Ses  travaux  inédits  sont  :  El  Repartimiento  de  Seviile^ 
les  quatre  livres  du  Fuero  de  Falladolid,  la  Fie  de  saint 
Ferdinand,  el  le  Septénaire,  qu'on  dit  être  un  mélange  de  |>IhIo- 
sophie,  d'astrologie  et  de  théologie;  puis  encore  les  T^raZ/é^d'Avi- 
nez  et  d'Averroès.  Quelques  auteurs,  tels  que  Prielo  Sotelo  par 
exemple,  ont  nié  que  don  Alphonse  eût  écrit  tous  ces  livres,  el 
principalement  les  deux  codes  ci-dessus  mentionnés,  s'appuyant 
sur  l'exemple  de  Juslinien,  qui,  on  le  sait,  ne  fut  pas  l'auteur  du 
code  qui  porte  son  nom;  mais  d'abord  ils  ne  nous  font  point 
connaître  le  Tribonien  des  Partidas ,  et  le  principal  argument 
dont  ils  se  servent,  qu'il  est  impossible  qu'un  seul  homme 
eût  tant  écrite  nous  conduirait  à  ce  beau  résultat,  que  les  œu- 
vres de  Lope  de  Vega,  de  Voltaire,  etc.,  ne  leur  appartiennent 
pas.  Ensuite  il  est  de  toute  évidence  que  le  Fuero  real  et  las 
Parlidas  furent  écrits  par  don  Alphonse  lui-même.  Le  premier 
de  ces  ouvrages  se  termine  ainsi  :  «  Ci  se  tei  mine  le  Fuero  Real, 
que  fit  le  noble  roi  don  Alonso  le  neuvième»  (c'est-à-dire  neu- 
vième de  Castille,  cardon  Alphonse  IX,  père  de  saint  Ferdi- 
nand, n'avait  été  que  roi  de  Léon.  C'est  pourquoi  don  Alphonse 
le  Sage  se  trouve  désigné  dans  nos  chroniques  sous  ces  deux 
dénominations).  Quant  aux  Partidas,  les  initiales  de  chacune 
des  divisions  du  livre  réunies  foiment  une  sorte  d'acrostiche  de 
son  nom  (1)  qui  ne  permet  pas  de  douter  qu'Alphonse  n'en  soit 
l'auteur,  car  ce  serait  trop  accorder  au  hasard  que  de  supposer 
que  ce  singulier  assemblage  de  lettres  esl  fortuit. 
Comme  poète,  il  nous  a  laissé  ses  Cantigas  (2)  (chansons), 


(1)  La  première  commence  ainsi  :  Al  servicio... 
La  deuxième,  —  —  La  Fé... 

La  troisième  ,  —  —  Fizo  IS.  S... 

La  quatrième ,  —  —  Onràs... 

La  cinquième,  —  —  Nascen... 

La  sixième,  —  —  Sesudamente... 

La  septième,  —  —  Olvidanza... 

(2)  Dans  le  recueil  des  Canl'ujas ,  on  remarque  des  chansons  con- 
sacrées à  la  Vierge,  qtion  conserve  encore  avec  la  musi(|ue  que  le 


REVUE  DE  PARIS-  61 

ses  Querelles  (plaintes),  et  son  livre  du  Trésor  (1),  traité  delà 
pierre  philosophale.  Malheureusement  la  plus  grande  partie  de 
cet  ouvrage  esl  écrite  en  chiffres  dont  on  n'a  pas  encore  trouvé 
la  clef.  Ce  trailé  d'alchimie  est  appelé  par  quelques  auleurs  le 
Livre  du  Cadenas,  sans  doute  parce  que  le  plus  ancien  exem- 
plaire connu  (je  me  rappelle  de  l'avoir  vu  à  la  Bihiiolhèque 
royale  de  Madrid)  se  ferme  par  un  cadenas.  J'ai  mentionné 
celte  circonstance  parce  qu'il  y  a  des  écrivains,  tels  qu'Ortiz 
de  Zùniga.  dans  ses  Jnnales  de  Séville,  qui  pensent  à  lort  que 
ces  deux  titres  différents  désignent  deux  ouvrages  distincts. 
Don  Alphonse  écrivit  ses  Cantigas  dans  le  dialecte  gallicien, 
qui  ressemhie  beaucoup  au  portugais  moderne  ;  mais  il  n'en 
faut  pas  conclure,  ainsi  que  le  fait  le  révérend  père  Sarmiento, 
que  c'était  alors,  comme  depuis  deux  siècles,  l'usage  d'écrire 
les  poésies  dans  cette  langue.  Sanchez  combat  fort  savamment 
cette  fausse  opinion  dans  le  premier  volume  de  son  ouvrage 
déjà  cité,  n°  272  et  suivants.  Don  Alphonse  avait  passé  sa  jeu- 
nesse en  Gallice,  et  naturellement  il  devait  affectionner  la  lan- 
gue de  cette  province;  mais,  sauf  ses  Cantigas,  tous  ses  vers 
sont  en  castillan.  Les  autres  podtes  du  temps,  ainsi  que  nous 
le  verrons  bientôt,  écrivaient  de  même  généralement  dans  la 
langue  de  Gastille. 


roi  lui-tnéme  composa  pour  qu'elles  fussent  chantées  dans  la  cathé- 
drale de  Séville, 

(1;  Dans  ces  deux  livres,  on  trouve  pour  la  première  fois  en  cas- 
tillan le  vers  de  douze  syllabes.  Moralin  ,  dans  la  note  ome  du  Discours 
historique  qui  précède  son  excellent  ouvrage  intitulé  :  Origines  du 
Théâtre  espagnol,  s'exprime  ainsi  :  «  Qu'il  me  soit  permis  d'exposer 
mon  opinion  sur  le  livre  des  Querelles  et  celui  du  Trésor.  Je  ne  crois 
pas  que  ces  compositions  soient  d'Alphonse  X.  Quiconque  connaîtra 
les  progrès  de  la  langue  et  de  la  poésie  castillane  leur  donnera  deux 
siècles  de  moins  d'anliqullé.  »  Et  il  penche  pour  les  attribuer  à  don 
Henri  de  Villena,  parmi  les  manuscrits  duquel  ils  furent  trouvés. — 
L'opinion  de  Moratin  est  des  plus  respectables;  mais  sur  ce  point  je 
me  permets  de  ne  point  la  partager,  car,  d'après  son  raisonnement, 
le  code  des  Sept  Fartklas  doit  également  appartenir  au  commence- 
ment du  xve  siècle  ,  puisque  la  langue  y  apparaît  aussi  avancée  ,  peut- 
être  davantage  ,  qu?  chez  les  meilleurs  prosateurs  de  cette  époque. 


&t  REVUE  DE  PARIS. 

Le  plus  ancien  ouvrage  écrit  en  vers  que  nous  possédions  est 
le  poème  du  Cùl ,  divisé  en  deux  chants.  On  ne  saurait  indi- 
quer l'époque  précise  où  ce  poëine  fut  écrit.  Quelques  critiques 
ont  supposé  qu'il  est  antérieur  à  la  traduction  du. Fuerojuzgo, 
s'appuyant  sur  ce  point,  que  la  langue  y  apparaît  plus  grossière 
que  dans  celle-ci  ;  ce  n'est  point  là  pourtant  un  fait  concluant, 
car,  outre  qu'on  doit  tenir  compte  au  poète  inconnu  des  en- 
traves de  la  mesure  et  de  la  rime,  tout  porte  à  croire  que  la 
rédaction  du  code  visigoth  fut  l'ouvrage  de  quelques  esprits 
d'élite  qui  pouvaient  fort  bien  être  de  quelques  dizaines  d'an- 
nées en  avant  de  leurs  contemporains.  La  prose  du  commen- 
cement du  xv«  siècle,  je  l'ai  déjà  dit,  n'est  pas  plus  belle  que 
celle  employée  par  don  Alphonse  le  Sage  dans  ses  Partidas, 
C'est  que  les  grands  hommes,  est-il  besoin  de  le  répéter?  sont 
rarement  au  niveau  de  leur  siècle.  Ils  ne  reçoivent  pas  d'im- 
pulsion :  ils  la  donnent. 

Le  Poème  du  Cid  n'a  été  publié  qu'en  1775.  Le  savant  bi- 
bliothécaire don  Tomas  Antonio  Sanchez  l'a  inséré  dans  le 
premier  volume  de  ses  Poésies  casti/laîies  antérieures  au 
quinzième  siècle.  Le  père  F.  Prudencio  de  Sandoval  en  avait 
déjà  fait  mention  dans  ses  Fondations  de  saint  Benait ,  en 
parlant  de  celle  de  saint  Pierre  de  Cardena ,  ainsi  que  Berganza 
dans  ses  antiquités  d'Espagne.  Tous  les  deux  assuraient  que 
le  manuscrit  se  trouvait  à  Bivar,  patrie  du  Cid.  Sanchez  par- 
vint à  se  le  procurer,  et  en  fit  une  copie  d'une  scrupuleuse 
exactitude.  L'époque  qu'il  assigne  au  poëme  est  le  milieu  du 
xiie  siècle;  mais  le  manuscrit  dont  il  tira  sa  copie  est  bien  pos- 
térieur. Voici  la  note  qu'il  dit  avoir  trouvée  à  la  suite  du  der- 
nier vers  :  a  Que  Dieu  donne  le  paradis  à  celui  qui  écrivit  ce 
livre.  Amen.  Ce  fut  Fer  Abbat  (abbé)  qui  l'écrivit  dans  l'ère 

de  mille  et  CC XLV  ans.  »0n  pourrait  croire,  d'après  la  si- 

gnitkation  moderne  du  mot  écrire,  que  Pierre  Abbat  (qui  de- 
vait être  probablement  un  moine  bénédictin,  à  moins  qu'Abbat 
ne  soit  un  nom  de  famille)  en  fut  l'auteur;  mais  alors  écrire 
était  synonyme  de  transcrire,  et  l'on  ne  peut  douter  qu'il  n'en 
fût  que  le  copiste.  Sanchez  prétend  qu'entre  les  deux  C  et  le  X 
de  la  date  il  n'y  avait  dans  le  manuscrit  que  l'espace  suffisant 
pour  un  troisième  Cj  mais  cet  espace  pouvait  également  être 
rempli  par  une  autre  conjonction  et  (e),  grattée  par  le  copiste 


RKVUE  DE  PARIS.  63 

lui-même,  comme  inutile.  Toujours  est-il  que,  même  en  suppo- 
sant à  ce  codex  le  moins  d'antiquité  possible,  il  remonte  à  l'ère 
espagnole  de  1345,  qui  correspond  à  l'année  1307  de  Jésus- 
Christ;  ce  qui  suffirait  pour  délruire  l'idée  de  toute  fraude  lit- 
téraire dans  le  genre  de  celles  de  Macpherson  et  de  Rowley. 
Ce  fait  une  fois  constaté,  il  est  non  moins  évident  que  le  lan- 
gage du  poërae  ne  peut  appartenir  qu'au  xii"  siècle.  Il  suffit  de 
le  comparer  à  celui  des  |)oemes  de  don  Gonzalo  de  Berceo.  qui 
écrivit  vers  l'année  1220,  pour  se  convaincre  qu'il  a  dû  s'écou- 
ler entre  ces  productions,  l'espace  de  près  d'un  siècle. 

Pour  en  linir  avec  cette  question,  je  ferai  une  remarque  que 
je  m'étonne  de  n'avoir  trouvée  dans  aucun  des  auteurs  qui  ont 
écrit  sur  cette  matière,  et  que  je  soumets  humblement  au  juge- 
ment des  savants.  A  la  fin  du  poëme,  l'auteur  dit  à  propos  de 
la  mort  du  Cid  :«II  trépassa  le  jour  de  fa  Pentecôte  de  ce  siè- 
cle. «  Que  faut-il  entendre  ici  par  ce  siècle,  este  siglo?  serait- 
ce  le  siècle  où  les  événements  que  l'auteur  vient  de  raconter 
se  sont  passés ,  ou  bien  celui  où  il  écrivait?  La  signification 
précise  et  nette  du  prénom  démonstratif  es/e  {hic,  iste) ,  qui 
indique  toujours  une  chose  présente,  comme  le  celui-ci  fran- 
çais (1),  l'antiquité  et  la  rudesse  du  langage,  et  puis  cette  con- 
viction qui  vient  à  quiconque  lit  ce  poème  ,  qu'il  a  été  écrit 
très-peu  de  temps  après  la  mort  du  héros,  tout  me  fait  pencher 
pour  la  seconde  des  deux  hypothèses  posées  plus  haut.  Ce  se- 
rait donc  alors,  ainsi  que  nous  le  verrons  plus  tard ,  à  la  fin 
du  xii«  siècle  que  ce  poëme  aurait  été  écrit.  Mais  que  signifie 
celle  façon  de  désigner  une  date,  la  Pentecôte  de  ce  siècle? 
Autant  vaudrait  dire/e  dimanche  de  cette  année.  Il  y  a  ici  évi- 
demment une  lacune  sur  laquelle  le  consciencieux  don  Tomas 
Santhez  ne  dit  mot.  Chose  assez  étrange. 

Voilà  donc,  monsieur,  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  première 
pierre  de  ce  vaste  édifice  de  la  littérature  espagnole,  que  tant 
de  beaux  génies  ont  concouru  à  élever.  Quand  ce  ne  serait  qu'à 


(1)  Pour  indiquer  un  autre  siècle  que  le  présent,  l'auteur  aurait 
naturellement  dit  aquel  [ille),  celui-là,  car  en  espagnol  il  n"y  a  au- 
cune raison  pour  donner  lieu  au  doute  qui  peut  résulter  en  français 
de  la  double  signification  du  mot  ce. 


G4  KEVLL  DL  PAUIS. 

cause  do  sa  vt:îiéral)le  cinliqiiité,  le  Poème  du  Cid  aurait  fou- 
jours  droit  à  une  îilleiiiiori  spéciale  de  nuire  p^rt  :  je  vais  donc 
en  faire  un  examen  succinct. 

Le  Poème  du  Cid  est  écrit  en  vers  alexandrins.  La  mesure 
n'est  pas  loujours  rigoureusementigardée.  Tel  vers  de  sept  syl- 
labes y  est  précédé  ou  suivi  d'un  auire  qui  en  a  quinze;  ceux 
qui  en  ont  vingt  ne  sont  pas  rares  non  plus  ;  mais  en  général 
les  vers  ont  quatorze  syllabes.  Ce  sont  des  vers  nionorimes , 
où  cej  endanl  la  nme  n'est  pas  p!us  respectée  que  la  mesure, 
ce  qui  donne  lieu  à  des  asonatites  continuels. 

Pour  les  conditions  d'une  p0|)ée  classique,  le  Poème  du  Cid 
ne  les  remplit  pas  loules  rigoui'eusement ,  comme  vous  le  pen- 
sez bien  ;  le  surnaturel  ne  s'y  tiouve  pas.  mais  des  réalités 
merveilleuses  y  su|)pléenl  largement.  L'auleur  n'y  soutient  pas 
toujours  le  ton  baul  qu'aime  la  muse  épique  ;  des  plaisanteries 
fines,  des  avenlures  bizarres  et  même  eomiijues  déridrnt  sou- 
vent le  front  du  lecteur,  lassé  de  tant  de  récils  de  batailles  et 
surtout  de  la  difficulté  immense  de  comprendre  un  langage  qui 
ressemble  si  peu  à  celui  de  nos  jours.  Suivons  rapidement  la 
marche  du  poëme. 

Il  commence  au  moment  où  le  Cid,  exilé  de  Bivar,  sa  patrie, 
par  Alphonse  VI  (1),  en  1066.  arrivé  à  Burgos,  suivi  de  son 
loyal  ami  Alvar  Fanez  et  de  soixante  bannières. 

Dieu!  quel  bon  vassal ,  s'il  avait  un  bon  seigneur  .' 

s'écrient  les  Burgalais,  hommes  et  femmes,  en  le  voyant  pas- 
ser au  milieu  de  son  cortège  j  mais  quoique  chacun  pleure  son 


(1)  Voici  en  peu  de  mots  les  causes  de  cet  exil.  Ferdinand  1er,  lors 
de  sa  mort,  divisa  son  royaume  entre  ses  fils,  il  laissa  la  Castille  à  don 
Sanche  ,  le  royaume  de  Léon  à  don  Alphonse  ,  la  Galice  à  don  Garcia, 
la  ville  de  Zamore  à  don  Urraoa  ,  et  celle  de  Toro  à  dona  Elvire.  Don 
Sanche  attaque  Alphonse,  le  défait,  et  le  force  à  se  réfugier  chez  le 
roi  maure  de  Tolède.  Il  dépouille  successivement  Garcia  et  dona 
Urraca,  et  tombe  arrêté  par  le  poignard  dun  assassin.  Alphonse  re- 
vient alors  dans  ses  États  ;  mais  le  fratricide  n'étant  pas,  dans  ce  bon 
vieux  temps ,  chose  bien  rare  autour  du  trône ,  les  grands  de  Castille 


REVUE  DE  PARIS.  65 

départ,  personne  n'ose  le  recevoir;  «  car,  dit  le  poë'e,  telle  et 
si  grande  est  la  colèie  du  roi,  <iu'aii)si  que  Tavail  annoncé  une 
charte  royale  arrivée  la  veille,  quiconque  hébergerait  le  Cid 
perdrait  tous  ses  biens  ,  et  puis  les  yeux  du  visage,  et  puis  en- 
core son  corps  ,  et  puis  encore  son  âme.  »  Le  Cid  sort  de  Bur- 
gos.  et  après  avoir  fait  son  fameux  emprunt,  en  donnant  pour 
hypothèque  deux  bahuts  reirplis  de  gravier,  il  entreprend  la 
longue  suite  de  ses  combats,  qui  sont  autant  de  victoires  et  de 
conquêtes,  jusqu'au  jour  où  enfin  le  roi  lui  fait  grâce.  Le  récit 
deces  batailles  est  mêlé  de  plusieurs  scènes  louchantes;  d'abord 
celle  de  l'entrevue  du  héros  dans  le  monastère  de  Saînt-Pierre 
de  Cardena  avec  Chimène  et  ses  deux  tilles  en  sortant  de  Bur- 
gos,  qui  est  une  dessins  belles  du  poème,  et  qui  ra|)pelle,  sans 
trace  d'imitation  assurément,  les  adieux  d'Hecîor  et  d'Andro- 
maque.  La  veille  du  départ  arrivent  au  monastère  les  Castil- 
lans qui  vont  suivre  le  Cid  dans  son  exil  ;  voici  les  douces  et 
simples  paroles  qu'il  leur  adresse  :  «  Je  prie  Dieu  et  le  Père 
spirituel,  ô  vous  qui  allez  quitter,  pour  Tamour  de  moi,  vos 
maisons  et  vos  terres,  qu'il  me  soit  permis  de  vous  faire  quel- 
que bien  avant  ma  mort.  Puissé-je  vous  rendre  le  double  de  ce 
que  vous  perdez  pour  moi  !  »  Arrive  enfin  le  moment  du  dé- 
part j  le  délai  accordé  par  le  roi  va  expirer.  Au  point  du  jour, 
une  messe  réunit  tous  ces  guerriers  ,  et  Chimène  prie  Dieu  pour 
son  Cid  «  du  mieux  qu'elle  sait.  »  Puis  viennent  les  adieux  des 
deux  époux,  délicieuse  scène  empreinte  d'une  grâce  d'expres- 
sion et  d'un  caractère  de  vérité  qu'on  trouve  rarement  dans  des 
sujets  d'une  nature  si  simple.  Remarquez  ici  l'habileté  ou  plu- 
tôt le  talent  du  poêle;  au  lieu  de  s'évertuer  ù  peindre,  par  de 
longs  discours,  toute  l'amertume  d'un  pareil  moment,  au  lieu 
de  placer  dans  la  bouche  de  ses  acteurs  des  tirades  sentimen- 


cxigent  que  leur  serment  d'obéissance  soit  précédé  d'un  autre  ser- 
ment. Alphonse  doit  jurer  sur  les  autels  qu'il  n'a  eu  aucune  part  à  la 
mort  «le  don  Sanche.  C'est  Rodrigue  de  Bivar  qui  porte  la  parole  pour 
exiger  du  roi  ce  serment,  qui  provoque  dans  l'àme  d'Alphonse  un 
dépit  amer  contre  le  jeune  héros.  La  malveillance  et  l'envie  eurent 
donc  peu  de  peine  à  obtenir  de  kii  l'arrêt  d'exil  dont  il  est  question 
au  commencement  du  poëme.  Le  poète  ne  fait  aucune  mention  de  ces 
circonstances.  D'ailleurs  le  texte  est  incomplet  au  commencement. 
6  6 


66  REVUE  DE  PARIS. 

taies,  écoutez  comme  il  raconte  cette  douloureuse  séparation. 
La  prière  de  Chimène  terminée,  longue  et  humble  prière  dans 
laquelle  elle  rappelle  à  Notre  Seigneur  Jésus-Christ  Fes  dou- 
leurs de  sa  passion,  comme  pour  Taltendrir  sur  ses  douleurs  à 
elle  ;  celle  prière  terminée,  dis-je,  et  la  messe  dite,  «  ils  sortent 
tous  de  réglise,-  et  chacun  s'apprête  à  cheval.  Le  Cid  tend  ses 
bras  à  dona  Chimène  pour  l'embrasser  ;  elle  lui  baise  les  mains, 
pleurant  des  yeux  sans  savoir  que  faire.  Lui,  il  veut  voir  encore 
ses  enfants  :  —  Mes  filles,  leur  dit-il,  je  vous  recommande  à 
Dieu  et  à  la  Mère  et  au  Père  spirituel  ;  nous  nous  quittons  au- 
jourd'hui, Dieu  sait  quand  nous  devons  nous  rejoindre  !  —  I[ 
pleurait  :  jamais  on  n'avait  vu  chose  pareille.  Ainsi  ils  se  sépa- 
rent les  uns  des  autres  comme  l'ongle  de  la  chair.  Alors  le  Cid 
monte  à  cheval  ainsi  que  ses  vassaux,  et  se  met  en  marche.  Il 
va.  tournant  la  tête  en  arrière...  ^ 

Nos  poètes  ne  devraient-ils  pas  étudier  la  douce  et  naïve  vé- 
rité d'une  telle  scène,  de  même  que  nos  peintres  étudient  les 
charmantes  miniatures  des  vieux  livres  d'heures ,  pour  appren- 
dre à  se  renfermer  dans  le  simple  et  dans  le  vrai?  Celte  sim- 
plicité, qui  est  le  sublime  de  l'art,  c'est  ce  que  Moralin  appelle 
la  facilité  difficile: 


«  Nadie  acierta  conaquella 
»  Dificil  facilidad.  » 


Le  Cid  part,  et  bientôt  de  nouveaux  partisans  augmentent  sa 
suite.  C'est  alors  que  commence  la  merveilleuse  série  de  ses 
conquêtes  sur  les  Maures ,  auxquels  il  enlève  successivement 
les  villes  de  Jérica,  Ondra,  Almenara  ,  Murviedro  (Pancienne 
Sagonte,  si  célèbre  dans  l'histoire  romaine),  Cebola,  Casiejon, 
Pena  Cadiella,  et  enfin  Valence.  Non  moins  pieux  que  le  héros 
de  Virgile,  le  Cid  dit  alors  à  son  ami  Alvar  Fanez  :  «  Lorsque 
Dieu  veut  nous  prêter,  il  faut  que  nous  lui  en  soyons  bien  re- 
connaissant. Je  veux,  dans  les  terres  de  Valence,  instituer  un 
évêché  et  le  donner  à  cebon  chrétien.  »  Ce  bon  chrélien,  appelé 
don  Jérôme,  était,  selon  le  père  Mariana  ,  natif  de  Périgueux. 
Ce  fut  après  la  prise  de  Valence  que  le  Cid  ,  songeant  déjà  à  se 
réconcilier  avec  le  roi,  lui  envoya  son  fidèle  Fanez  avec  un  pré- 


REVUE  DE  PARIS.  OT 

sent  deceot  chevaux  richement  caparaçonnés,  pour  le  prier  de 
lui  permellre  d'amener  dans  ses  nouveaux  Étals  sa  femme  et 
ses  tilles  qu'Alphonse  avait  gardées  en  otages.   Il  envoie  en 
même  temps  cent  marcs  d'argent  à  l'abbé  don  Sanche,  qui  les 
a  gardées  dans  son  monastère  de  Cardena  pendant  le  cours  de 
ses  exploits.   Fanez  de  Minaya  part  avec  une  escorte  de  cent 
hommes;  il  remet  son  message  au  roi,  lequel  agréa  le  présent 
et  fut  satisfait  des  victoires  de  son  vassal.  Aussi,  il  lui  octroya 
non-seulement  la  grâce  de  lui  rendre  Chimène  et  ses  filles,  mais 
encore  il  permit  à  ceux  de  ses  sujets  qui  seraient  tentés  de  se 
joindre  à  lui,  d'aller  le  trouver  dans  ses  États.  Alléchés  par 
l'espoir  du  profit  qui  résulterait  pour  eux  d'une  alliance  avec 
l'heureux  conquérant,  les  infants  de  Carrion  forment  le  projet 
d'épouser  ses  filles,  mais  ils  n'y  donnent  pas  suite  pour  le  mo- 
ment, et  le  poëte  se  plaît  à  décrire  fort  au  long  le  voyage  de 
Chimène  à  Valence,  la  joie  du  Cid  qui  revoit,  ses  combats  con- 
tre les  Maures  de  Maroc,  et  sa  nouvelle  ambassade  au  roi  ac- 
compagnée de  l'envoi  de  nouveaux  et  de  plus  riches  présents. 
Alors  le  roi  lui  demande  ses  deux  filles  pour  les  infants  de 
Carrion,  les  comtes  don  Diego  et  don  Fernando.  «  Ils  sont  or- 
gueilleux et  courtisans,  dit  le  Cid,  ces  mariages  ne  m'auraient 
pas  convenu  \  mais  puisque  celui  qui  vaut  mieux  que  nous,  nous 
les  conseille,  parlons-en,  et  prions  Dieu  de  nous  éclairer.  »  Re- 
marquez en  passant  comme  le  poêle  est  habile  à  préparer  le 
lecteur  aux  lâchetés  des  infants  de  Carrion ,  par  cette  aversion 
pour  ainsi  dire  instinctive  (car  il  ne  les  connaît  presque  pas) 
que  le  Cid  leur  témoigne.  Dans  une  magnifique  entrevue  du 
roi  avec  le  Cid,  qui  a  lieu  sur  le  Tage  et  que  le  poëte  décrit 
admirablement ,  le  roi  fait  au  Cid  la  demande  solennelle  de  ses 
deux  filles,  dona  Elvira  et  doua  Sol,  pour  les  infants  de   Car- 
rion. Le  Cid  y  accède,  mais  à  contre-cœur.  «  C'est  vous  qui  ma- 
riez mes  filles  et  non  pas  moi,  »  lui  dit-il  comme  possédé  d'un 
triste  pressenliment.  Le  poêle  insiste  sur  celle  idée  :  «  Ces  ma- 
riages, dil  le  héros  à  ses  filles,  nous  rapporteront  de  l'honneur, 
mais  sachez  en  vérité  que  ce  n'est  pas  moi  qui  vous  les  ai  pro- 
curés. Monseigneur  le  roi  Alphonse  vous  a  demandées  à  moi...; 
croyez  bien  que  c'est  lui  qui  vous  marie  et  non  pas  moi.  » 
Comme  s'il  eût  craint  que  son  intention  ne  fût  pas  encore  suf- 
fisamment comprise,  le  poêle  ajoute  une  nouvelle  circonstance 


68  REVUE  DE  PARIS. 

qui  vient  à  l'appui  des  paroles  du  Cid  ;  ce  n'est  pas  le  Cid ,  en 
effet,  qui  livre  ses  filles  awx  infants,  mais  bien  Fanez  de  Mi- 
naya  .  lui  présent.  Les  deux  noces  se  font  à  la  fois  nvec  des 
mafînificences  inouïes;  deux  années  de  bonheur  s'écoulent  pour 
le  Cid  entouré  de  ses  enfants,  de  Cliimène  et  de  ses  fidèles  com- 
pagnons d'armes;  et  l'auiôUi'  termine  son  premier  cantar 
(chant)  par  ces  deux  vers  : 

a  Las  copias  deste  cantar  aquis'  van  acabando  ! 
»  El  Criador  vos  valla  cou  lodos  los  sos  sanctos. 

Ici  se  terminent  les  couplets  de  ce  chant  :  «  que  le  Créateur 
vous  soit  en  aide  avec  tous  ses  saints.  » 

Le  second  chant  commence  par  le  récit  de  la  singulière  aven- 
ture que  le  Romancero  du  Cid  a  rendue  populaire.  Un  lion 
échappé  de  sa  cage  pénètre  fout  à  coup  dans  le  palais  où  les 
infants  de  Carrion  étaient  à  table,  tandis  que  le  Cid  faisait  sa 
sieste.  Les  infants  s'enfuient  honteusement  :  ils  se  cachent  dans 
un  lieu  qu'on  ne  saurait  nommer.  Le  Cid  s'éveille,  va  droit  au 
lion,  le  terrasse  du  geste  et  du  regard  ,  le  saisit  par  le  cou  ,  et 
le  rattache  à  ses  liens.  C'est,  comme  vous  voyez,  une  aventure 
assez  semblable  à  celle  qui  valut  à  don  Quichotte  le  surnom  de 
chevalier  des  Lions.  Mais  certes  il  est  peu  probable  que  Cervan- 
tes ait  (u  l'intention  delà  parodier,  carde  son  temps  le  vieux 
poee  gisait  enseveli  dans  la  poussière  des  bibliothèques.  Celle 
aventure  met  à  nu  le  caractère  civil  et  lâche  des  infants,  qui  se 
soutient  ad  imum.  de  façon  à  contenter  le  préceptiste  le  plus 
exigeant.  Puis  les  combats  recommencent  :  ils  se  suivent  tou- 
jours sans  jamais  se  ressembler,  et  ce  n'est  pas  assurément  un 
des  moindres  mérites  de  lauleur  que  de  parvenir  à  mettre  tant 
de  variété  dans  des  sujets  qui  n'en  comportent  guère.  Le  Cid 
tue  le  roi  maure  Bucar  dans  une  bataille,  et  s'empare  de  tous 
ses  trésors,  qu'il  partage  avec  ses  gendres  et  ses  principaux 
chevaliers.  Les  infants  de  Carrion  demandent  alors  au  Cid  la 
permission  de  retourner  dans  leurs  États  et  d'y  conduire  leurs 
femmes;  le  Cid  y  consent ,  bien  éloigné  de  soupçonner  la  tra- 
hison infâme  que  méditent  ses  gendres.  Ils  p.nrlent.  Arrivés  h 


REVUE  DE  PARIS.  69 

un  bois  isolé,  ils  allachent  au  tronc  d'un  arbre  les  filles  du  Cid, 
dépouillées  de  leurs  vêlements.  Après  les  avoir  largement  fus- 
tigées avec  les  sangles  de  leurs  chevaux ,  d'une  indigne  ma- 
nière, ils  les  abandonnent  à  la  merci  du  ciel.  L'auteur  explique 
celte  infamie  par  la  honle  que  causait  aux  infants  l'idée  d'a- 
mener dans  leurs  États  des  témoins  de  la  lâcheté  dont  ils  avaient 
fait  preuve  lors  de  l'aventure  du  lion  ,  et  par  l'espoir  de  con- 
tracter tous  les  deux  de  nouveaux  mariages  qui  augmenteraient 
encore  leurs  richesses  déjà  immenses.  Donc  ils  les  laissent  pour 
raorles  dans  la  forêt.  Fêlez  Munoz,  neveu  du  Cid,  les  y  trouve 
privées  de  sentiment;  il  les  place  sur  son  destrier,  et  les  con- 
duit au  château  de  dona  Urraca ,  puis  à  Santisteban  de  Gor- 
maz;  le  Cid  envoie  Alvar  Fanez  à  leur  rencontre  pour  les  ac- 
compagner à  Valence.  Après  avoir  reçu  cette  affreuse  nouvelle, 
le  héros  est  resté  rêveur  durant  une  heure  entière;  puis  il  lève 
la  main ,  saisit  sa  barbe,  et  s'écrie,  après  avoir  bien  réfléchi  : 
o  II  y  a  du  déshonneur  ici  pour  moi,  mais  il  y  en  a  bien  plus . 
encore  pour  le  roi ,  car  c'est  lui ,  et  non  pas  moi ,  qui  a  marié 
mes  filles.  »  Il  envoie  sur-le-champ  demander  au  roi  de  les  met- 
tre en  présence,  de  quelque  manière  que  ce  soit,  lui  et  les  com- 
tes de  Carrion,  afin  qu'il  en  puisse  tirer  vengeance,  u  Quant  à 
celle  du  roi,  dil-il,  elle  peut  bien  se  borner  à  lui  octroyer  celte 
demande.  «  Le  roi  fait  assembler  des  corlès  à  Tolède,  et  décide 
que  quiconque  manquerait  de  s'y  rendre  serait  mis  hors  la  loi. 
Les  infanls  sou|)çonnenl  que  le  but  de  ces  cortès  n'est  autre  que 
les  amener  à  une  entrevue  avec  le  Cid,  et  prient  le  roi  de  les 
dispenser  d'y  assister.  La  réponse  du  roi  est  bien  belle  :  «  Non , 
leur  dil-il,  je  ne  saurais  vous  en  dispenser,  car  mon  Cid  x 
sera.  <«  Les  corlès  s'assemblent  ;  le  Cid  accourt  avec  une  es- 
corte de  cent  hommes  d'armes,  il  est  reçu  en  souverain.  Aussi- 
tôt après  l'arrivée  du  Cid,  le  roi  se  lève,  et  dit  :«  Écoutez , 
preux  chevaliers,  el  (jue  Dieu  soit  avec  vous.  Depuis  que  je  suis 
roi,  je  n'ai  assemblé  des  coi  lès  que  deux  fois,  â  Burgos  et  à 
Carrion;  celles  que  jejiens  aujourd'hui  à  Tolède  ont  pour  but 
de  faire  que  raison  soit  rendue  à  mon  Cid,  que  les  infants  de 
Carrion  ont  gravement  offensé,  ainsi  que  nous  le  savons  tous. 
Le  comte  don  Henri  et  le  comte  don  Raymond  sont  nommés 
juges  dans  celte  querelle.  Mais,  cependant,  prêtez-y  loule  vo- 
tre attention,  vous  tous,  car  vous  êtes  connaisseurs  crj  matière 

6. 


70  REVUE  DE  PARIS. 

d'honneur ,  et  je  veux  que  vous  jugiez  qui  a  tort  et  qui  a  rai- 
son... Exposez  voire  demande,  mon  Cid  Campeador;  nous  ver- 
ions  ce  que  les  infanls  ont  à  y  lépondre.  »  Ainsi  invité  à  parler, 
le  Cid  se  borne  à  dire  en  |)eu  de  mots  que  l'injure  faite  à  ses 
filles  regarde  d'abord  le  roi,  qui  les  a  mariées;  que,  pour  sa 
part,  tout  ce  que  pour  le  moment  il  demande,  c'est  que,  attendu 
que  les  infants  ont  agi  en  félons,  et  qu'ils  ont  perdu  l'amitié 
qu'il  leur  portait,  ils  aient  à  lui  rendre  sans  délai  leurs  épées  : 
il  leur  en  avait  fait  présent  quand  ils  étaient  encore  ses  gen- 
dres, a  Je  les  leur  avais  données,  dit-il,  dun  ton  calme,  pour 
qu'ils  s'en  servissent  dignement.  «Les  infants,  surpris  d'en  être 
quittes  à  si  bon  marché,  n'hésitent  pas  ù  rendre  leurs  épées  au 
Cid.  Celaient  les  deux  fameuses  épées,  Colada  ei  Tison,  ga- 
gnées par  le  Campeador  au  roi  Bucar  et  au  comte  Bérenger. 
Quand  il  prit  dans  sa  main  les  deux  épées  si  bien  connues, 
u  tout  son  corps  en  fut  réjoui ,  son  cœur  sourit ,  »  dit  le  poëie. 
Puis  il  remit  à  son  neveu  Pero  Bermudez  l'épée  Tizon,  en  lui 
disant  :  Prenez-la,  mon  neveu,  elle  gagne  à  changer  de  maître.» 
Et  il  donne  à  Martin  Anlolinez  l'épée  Colada.  Alors  il  reprend 
la  parole:  «  .le  rends  grâces  à  Dieu  et  à  vous,  dit-il  au  roi,  j'ai 
repris  mes  deux  bonnes  épées;  maintenant  il  me  reste  à  faire 
une  nouvelle  réclamation  auprès  des  infants:  quand  ils  ame- 
nèrent mes  filles  hors  de  Valence,  je  leur  donnai  trois  mille 
marcs  d'or  ;  puisqu'ils  ne  sont  plus  mes  gendres,  qu'is  me  le 
rendent.  »  Puis,  lorsque  les  infants  y  accèdent,  non  sans  peine, 
car  la  somme  est  forte  :  «  Écoutez  moi  encore,  dii-il,  que  toute 
la  cour  m'écoule.  Infants,  que  vous  ai-je  fait?  Quels  griefs 
aviez-vous  contre  moi,  pour  m'avoir  ainsi  déchiré  le  cœur?  Je 
vous  ai  donné  mes  filles  riches  et  honorées.  Puisque  vous  ne 
les  aimez  plus,  à  quoi  bon  les  avoir  amenées  hors  de  Valence , 
iraiires?  Pourquoi  les  avoir  battues  à  coups  de  sangles  et  d'étri- 
vières,  chiens  que  vous  êtes  ?  Vous  les  avez  laissées  seules  dans 
la  forêt,  livrées  aux  bêles  féroces  et  aux  oiseaux  de  proie... 
Par  ce  fait,  vous  êtes  infâmes  !  » 

La  discussion,  montée  sur  ce  ton  assez  peu  parlementaire, 
se  continue  dans  le  plus  grand  désordre.  Un  certain  comte  don 
Garcia,  parent  des  infants  de  Carrion  ,  et  qui  se  montre  dès  le 
commencement  du  poëme  comme  l'ennemi  personnel  du  Cid,  est 
présent  aux  débats.  Lâche  et  envieux,   il  a  contribué  à  la  pre- 


REVUE  DE  PARIS.  71 

mière  disgrâce  du  Cid ,  et  ne  laisse  jamais  échapper  l'occasion 
de  lui  nuire  dans  l'esprit  du  roi.  Pour  le  moment ,  ne  trouvant 
rien  en  lui  à  quoi  s'attaquer,  car  certes  le  bon  droit  est  de  son 
côté,  il  se  prend  à  le  railler  sur  la  longueur  démesurée   de  sa 
barbe,  sur  ce  qu'il  cherche  à  en  effrayer  les  gens  timides.— 
Merci  du  ciel  !  s'écrie  le  Cid  gaiement,  portant  la  main  à  son 
menton.  Qu'avez-vous  à  dire  de  ma  barbe,  comte?  Elle  est  lon- 
gue d'abord  parce  que  Dieu  a  pris  plaisir  à  l'accroître ,  et  puis 
encore  parce  que  jamais  tîls  de  femme,  Maure  ou  chrétien,  n'en 
a  touché  un  seul  poil.  Vous  n'en  direz  pas  autant  de  la  vôtre, 
CGQile,  car  je  me  souviens  de  vous  en  avoir  enievé  une  bonne 
partie  au  château  de  Cabra  ,  et  le  château  encore  par-dessus  le 
marché.  Pas  un  damoisel  de  ma  suite  ne  manqua  de  vous  ar- 
racher un  pouce  de  votre  barbe;   mais,  quant  à  la  partie  dont 
je  vous  ai  dépou.llé,  je  réponds  qu'elle  ne  vous  est  pas  repous- 
sée.—La  séance  va  son  train    au  milieu  du  feu  roulant  des  in- 
jures que  s'adressent  les  deux  partis  contraires.  A  l'appui  de 
ses  raisonnements,  un  des  partisans  du  Cid  terrasse  d'un  coup 
de  poing  son  adversaire.  C'était  le  cas  ou  jamais  de  rappeler 
l'orateur  à  l'ordre;  mais  il  paraît  que  la  terrible  sonnette  du 
président  n'était  pas  encore  inventée.  J'entre  dans  ces  détails 
afin  de  vous  donner  une  idée  de  la  manière  toute  gothique  dont 
nos  bons  aïeux  s'y  prenaient  pour  venir  à  bout  de  s'entendre. 
K'allez  pas  croire,  d'ailleurs,  que  la  raillerie  tût  toujours  ban- 
nie de  leurs  discussions.  Voici  en  quels  termes  le  Cid  interpelle 
son  neveu  Pero  Bermudez,  en  jouant  sur  le  double  sens  du 
nom  palronimique   Bermudez   (tils  de  Bermudo,    Benuuet  : 
«  Voyons ,  dis  donc  quelque  chose  ,  loi ,  Pierre  Muet,  homme 
essentiellement  silencieux.  C'est  de  tes  cousines  germaines, 
qu'il  s'agit  : 

«  Fabla,  Pero  Mudo,  varon  que  tanto  callas 
•  Hya  las  he  fijas,  é  tu  primas  cormanas.  » 

C'était  de  la  fine  plaisanterie  du  temps .  —  <i  Si  c'est  moi  qui 
réponds ,  tu  ne  pourras  combattre  : 

a  Si  yo  respondicr,  lu  non  entraras  en  armas,  » 


72  REVUE  DE  PARIS. 

ajoute  le  Cid ,  comme  pour  lui  donner  à  entendre  qne  son  silence 
pourrait  passer  pour  de  la  peur.  Tout  en  ne  goûtant  pas  l'épi- 
gramme  de  son  oncle  ,  lequel,  dit-il,  avait  contracté  Tha- 
bilude  facétieuse  de  l'appeler  toujours  dans  les  corlès  Pierre 
Muet: 

«  Direvos ,  Cid ,  costumbres  habedes  taies, 

»  Siempre  en  las  certes  Pero  Mudo  me  lamades  ;  > 


tout  en  ne  goûtant  pas,  dis-je,  celle  épigramme,  Berraudez, 
qui  esl  un  bjave.  porte  un  défi  à  Ferran  Gonzalez,  l'aîné  des 
infants  de  Carrion.  Les  larmes  de  son  cartel  sont  vraiment  re- 
marquables :  <i  Je  te  défie  comme  méchant  et  traître.  Je  com- 
balirai  contre  loi ,  devant  le  roi  don  Ali)honse,  pour  les  filles 
du  Cid,  dona  Eivjra  et  dona  Sol.  Parce  que  vous  les  avez  aban- 
données lâchement ,  elles  valent  mieux  que  vous.  Elles  sont 
femmes  .  et  vous  êtes  hommes.  Sous  tous  les  rapports ,  elles 
valent  mieux  que  vous.  » 

Voilà  bien  la  galanterie  chevaleresque  se  faisant  jour  difiRci- 
lemenl  à  travers  la  rude  écorce  de  ce  siècle  barbare!  C'est  le 
brave  Martin  Antolinez  qui  se  pi  éscnle  comme  chami)ion  contre 
le  second  infant  de  Carrion  ,  Diego  Gonzalez.  Asur  Gonzalez, 
parent  des  infants  ,  arrive  aux  corlès,  le  visage  tout  empour- 
pré et  le  7nanteau  traînant.   L'auleur  fait  remarquer  qu'il 
sortait  de  déjeuner.  Échauffé  sans  doute  par  les  fumées  du  vin  , 
il  se  permet  de  parler  irrévérencieusement  du  Cid,  qu'il  accuse 
de  trop  tenir  à  ses  droits  de  moulure.  Munoz  Gustioz  le  défie , 
et  le  roi  approuve  ce  liiple  duel.  En  vain  le  brave  et  fidèle  Mi- 
naya  demande  à  combattre  lui  seil  contre  les  trois  ennemis  du 
Cid  :  c'est  décidémeni  trois  conire  trois  que  la  rencontre  aura 
lieu.  Cependant  voilà  que  tout  à  coup  deux  chevaliers  étrangers 
s'avancent  vers  le  tiône  :  ce  sont  les  inlants  Oiarra  et  Inigo  Ji- 
menez  ,  de  Navarre  et  d'Aragon  .  qui  viennent  demander  au  Cid 
la   main  de  ses  deux  filles  pour  les  souverains  de  ces  (\t\i\ 
royaumes.  Le  Cid  y  consent  de  Taccoid  du  roi.  Alphonse  dé- 
signe la  malinée  du  ler.iitmain  pour  le  combat  décidé,  mais  les 
infanis  ayant  prétexté  qu'ils  niraïquaient  d'armes  et  de  chevaux 


REVUE  DE  PARIS.  73 

convenables  pour  entrer  en  lice,  le  duel  est  remis  à  trois  se- 
maines plus  tard.  Avant  de  s'en  retourner  à  Valence,  le  Cid 
prend  congé  des  trois  champions  de  ses  filles  :  il  les  engage  à 
combattre  vaillamment.  —  Faites,  leur  dit-il,  que  de  bonnes 
nouvelles  de  vous  rae  parviennent  à  Valence.  —  Pourquoi  le 
dites-vous,  sire!  s'écrie  Mai  tin  Antolinez.  Vous  entendrez 
parler  de  morts  ,  mais  non  de  vaincus  ,  croyez  le  bien.  —  Il  s'en 
alla  content  d'avoirentendu  ces  mots  celui  «  qui  naquit  dans  un 
heureux  moment.  «  C'est  ainsi  que  l'auteur  désigne  souvent  son 
héros.  Arrive  enfin  le  jour  indiqué  pour  le  combat.  La  descrip- 
tion des  apprêts  de  cette  fête,  de  la  lice,  du  concours,  des 
armes ,  des  habillements  et  du  combat  lui-même  est  magnifique. 
Pero  Bermudez  défait  le  premier  son  adversaire  après  une  lutte 
opiniâtre,  à  laquelle  on  croit  assister;  tant  la  peinture  qu'en 
fait  l'auteur  est  vivante.  Mais  c'est  surtout  dans  le  récit  du  com- 
bat entre  Martin  Antolinez  et  Diego  Gonzalez  qu'on  retrouve  des 
traits  que  Virgile  et  le  Tasse  ne  désavoueraient  pas.  Quoi  de  plus 
beau  que  cette  expression  toute  latine? 


Martin  Antolinez  mano  metio  al  espada  ,- 
Relumbra  todo  el  campo. 


0  Martin  Antolinez  mit  Tépée  à  la  main  :  l'arène  entière  flam- 
boie. »  Ceux  qui  peuvent  saisir  toute  la  force  et  tout  l'éclat  du 
texte  castillan  comprendront  combien  la  traduction  que  j'en  ai 
essayée  est  loin  de  rendre  tout  ce  qu'il  dit.  Là  encore  c'est  le 
champion  du  Cid  qui  est  vainqueur.  L'adversaire  de  Munoz  Gus- 
tios ,  qui  se  nommait ,  comme  il  a  été  dit  plus  haut ,  Asur  Gon- 
zalez ,  était  un  homme  fort  et  d'un  grand  courage;  mais  déci- 
dément Dieu  protège  la  bonne  cause  :  une  domplète  victoire  est 
le  partage  des  trois  nobles  guerriers  du  Cid. 

«  Grande  est  la  honte  des  infants  de  Carrion,  dit  l'auteur. 
Que  tel  soit  toujours ,  ou  pire  encore ,  le  sort  de  quiconque  fait 
affront  à  une  dame  et  puis  l'abandonne.  »  Mais  laissons  là  les 
infants  de  Carrion  ;  aussi  bien  les  voilà  déjà  assez  punis  de 
leurs  méfaits.  Parlons  de  celui  qui  est  né  dans  un  heureux  mo^ 
mont.  Valence  entière  so  réjouit  de  la  gloire  acquise  par  les 


74  REVUE  DE  PARIS. 

cliainpions  du  Cid  ;  leur  seigneur  Riiy-Diai  porte  la  main  à  sa 
l)arbe  :  «Grâces  en  soient  rendues  au  ciel!  dit-il.  Voilà  mes 
filles  vengées;  raainlenant  je  puis  les  marier.  —  Des  dissenti- 
ments existaient  depuis  longtemps  entre  les  rois  de  Navarre  et 
d'Aragon ,  et  don  Alphonse  de  Léon  ;  mais  ils  furent  aplanis  par 
le  mariage  de  ces  princes  avec  les  filles  du  Cid,  dona  Elvira  et 
dona  Sol.  Leurs  premiers  maris  étaient  de  grands  seigneurs , 
mais  les  seconds  le  sont  encore  davantage.  Voyez  quel  honneur 
pour  la  maison  de  celui  qui  naquit  dans  un  heureux  moment! 
Ses  filles  sont  reines  de  Navarre  et  d'Aragon.  Maintenant  les 
rois  d'Espagne  sont  ses  parents  :  c'est  de  l'honneur  pour  eux 
commepourlui.il trépassa  lejour  de  la  Pentecôledece  siècle(l). 
Que  le  Christ  lui  pardonne  ,  ainsi  qu'à  nous  tous  ,  justes  et  pé- 
cheurs. Celles-ci  sont  les  nouvelles  de  mon  Cid  le  Gampeador. 
Ici  se  termine  ce  récit.  Que  Dieu  donne  le  paradis  à  celui  qui  a 
écrit  ce  livre.  Ce  fut  Per  Abbat  qui  l'écrivit  au  mois  de  mai,  dans 
l'ère  de  mille  CC...  XLV  ans.  » 

Voici,  monsieur,  ce  qu'est  le  poëme  du  Cid.  Certes  il  y  a  loin 
de  celte  simplicité  rustique  à  l'inlarissable  variété  de  l'Arioste  , 
à  la  grandeur  homérique  de  Camoëns ,  au  ton  grave  et  majes- 
tueux du  Tasse;  mais  aussi  reportez  votre  pensée  aux  temps  et 
au  pays  où  celte  œuvre  fut  écrite.  Les  États  chrétiens  d'Es- 
pagne ,  engagés  dans  des  guerres  incessantes  contre  les  farou- 
ches conquérants  de  noire  territoire ,  ne  pouvaient  faire  dans 
l'art  que  de  lents  progrès.  Les  lumières  de  l'Italie  devaient  en 
outre  arriver  bien  affaiblies  à  ces  plages  lointaines  de  l'Europe 
occidentale.  Remarquez  aussi  que  le  poëte  n'avait  à  parler  que 
d'hommes  à  moitié  barbares ,  et  qu'il  ne  pouvait  que  les  dé- 


(1)  Les  avis  sont  partagés  sur  l'année  où  mourut  le  Cid.  Dans  le 
poème,  lejour  seulement  de  sa  mort  est  indiqué.  L'opinion  la  plus 
généralement  accréditée  est  qu'il  mourut  en  1099.  La  Pâques  tomba 
celte  année  le  10  avril,  et  la  Pentecôte  le  19  mai.  Ce  fut  donc  le 
19  mai  1099  que  mourut  le  Cid.  A  quoi  pensait  La  Harpe  lorsqu'il 
avança  que  le  Cid  était  un  héros  du  xve  siècle?  —  Dans  Thypolbèse 
dont  j"ai  parlé  plus  haut ,  à  propos  de  la  date  que  Tauleur  assigne  à 
la  mort  du  Cid  ,  ce  serait  entre  Tannée  1137  et  la  fin  du  iiio  siècle  que 
ce  poëme  aurait  été  composé.  C'est  d'ailleurs  l'opinion  de  Sanchex  , 
lequel  y  pst  amené  cependant  par  d'antres  considération*. 


REVUE  DE  PARIS.  75 

peindre  tels  qu'ils  étaient.  La  fiction  lui  était  interdite  :  trop 
rapprochée  de  son  héros ,  il  ne  pouvait  nullement  altérer  son 
histoire  ni  sa  physionomie  parliculière.  C'est  un  défaut  dont  il 
faut  accuser  le  sujet  plutôt  que  l'auteur.  D'ailleurs  ,  eùt-il 
voulu  embellir ,  poétiquement  parlant ,  ses  personnages ,  les 
types  de  cette  beauté  poétique  lui  manquaient.  Achille  et  Pa- 
trocle  ,  Énée  et  Achates,  auraient  été  de  mauvais  modèles  pour 
le  Cid  et  Minaya,  chevaliers  chrétiens;  puis  la  nature  de  son 
sujet  lui  enlevait  la  ressource  de  l'amour,  cette  grande  ressource 
de  la  poésie  dans  tous  les  temps  ,  et  dont  Virgile  lui-même  n'a 
su  se  passer.  Le  poêle  ne  pouvait  donc  faire  autrement  que  de 
se  borner  à  consigner  dans  son  œuvre  les  souvenirs  récenis  de 
la  vie  du  Cid  ,  et  c'est  ce  qu'il  a  fait.  On  doit  lui  savoir  gré  de 
n'être  pas  tombé  dans  l'écueil  d'une  imitation  pleine  de  dangers. 
C'est  déjà  avoir  fait  preuve  d'une  prudence  rare  chez  un  clerc 
du  xiie  siècle  à  qui  la  lecture  des  vieux  poëtes  païens  devait  être 
familière. 

Vous  vous  rappelez  sans  doute,  monsieur,  le  jugement  que 
porte  sur  ce  poëme  M.  Frédéric  Schlegel  dans  le  cliap.  viii  de 
son  Histoire  de  la  littérature  ancienne  et  moderne.  Ce  ju- 
gement, qui  est  juste,  témoignage  de  la  lucidité  d'esprit 
de  M.  Schlegel,  d'autant  plus  que  le  critique  allemand  ne  con- 
naissait pas,  ou  du  moins  ne  connaissait  que  très-imparfaite- 
ment, le  poëme  en  question,  puisqu'il  cite  comme  en  faisant 
partie  des  épisodes  qui  ne  s'y  trouvent  pas.  Ainsi ,  il  parle  de 
ce  miracle  naturel  qui  a  lieu  ,  lorsque  ,  après  la  mort  du  Cid  , 
«  un  juif  veut  le  tirer  par  la  barbe  ,  au  moment  où  son  corps  est 
étendu  sur  le  lit  de  parade;  par  la  commotion,  sa  terrible  épée 
sort  presque  entière  du  fourreau  ;  circonstance  qui  frappe  d'é- 
pouvante l'audacieux  profanateur.  »  Vous  venez  de  voir,  mon- 
sieur ,  que  le  poëme  se  termine  juste  à  la  mort  du  Cid.  Puis 
M.  Schlegel  parle  encore  des  doléances  et  des  lettres  jjlain- 
tives  que  Chimène  adresse  souvent  au  roi  relativement  à  la 
longue  abscence  de  son  époux ,  et  des  répofises  que  lui  fait 
le  monarque.  Pas  une  de  ces  lettres  ni  de  ces  réponses  n'existe 
dans  le  poëme.  C'est  dans  le  Romancero  du  Cid  que  se  trouvent 
ces  choses  et  bien  d'autres ,  et  c'est  là  sans  doute  que  M.  Schle- 
gel les  a  lues.  Toutefois ,  je  ne  crains  pas  de  le  répéter,  malgré 
les  erreurs  que  je  viens  de  relever  à  contre-cœur  chez  un  écri- 


7G  REVLE  DE  PAhIS. 

vain  dont  je  reconnais  les  hautes  qualités  ,  le  jugement  de 
M.  Schlegel  est  fort  juste,  «  Le  poëm -  historique  du  Cid  ,  dit-il , 
donne  à  l'Espagne  un  avantage  particulier  sur  beaucoup  d'autres 
nations.  C'est  le  genre  de  poëme  qui  agit  le  plus  immédiatement 
et  le  plus  puissamment  sur  les  sentiments  nationaux  ainsi  que 
.«ur  le  caractère  d'un  peuple.  Un  seul  souvenir  tel  que  celui  du 
Cid  a  plus  de  prix  pour  une  nation  que  des  bibliothèques  en- 
tières de  simples  productions  de  l'esprit  et  de  l'imagination  dé- 
nuées d'un  intérêt  national.  »  En  effet,  tout  ce  qui  se  rapporte 
au  Cid  offre  aux  yeux  des  Espagnols  un  intérêt  immense.  C'est 
le  héros  chéri  ,  le  héros  vraiment  national  au-delà  des  Pyré- 
nées. Il  n'est  pas  un  Espagnol  qui  ne  connaisse  les  principaux 
traits  de  son  histoire.  Le  Cid  ,  tel  qu'il  est  dé|)eint  dans  les  ro- 
?nances,  est  le  caractère  le  plus  sympathique  à  notre  peuple  j 
il  le  comprend  ,  il  l'aime  avec  ses  vertus  et  ses  défauts,  il  s'y 
voit  tout  entier  pour  ainsi  dire.  C'est  précisément  ce  qui  explique 
à  mes  yeux  cette  prédilection  singulière  j  car  enfin  notre  his- 
toire offre  bien  des  personnages  tout  aussi  grands  que  le  héros 
de  Bivar  ,  et  pourtant  ils  ne  sont  pas  populaires.  Faut-il  que  je 
vous  dise  ma  pensée  tout  entière?  Vous  allez  peut-être  me  taxer 
d"arrogance  ,  mais  la  vérité  est  que  pour  moi  le  Cid  ,  tel  que  la 
tradition  l'a  fait ,  n'est  plus  un  homme  ;  c'est  une  idée  ,  c'est  le 
leprésentant  de  notre  esprit  national  j  c'est,  en  un  mot,  l'Es- 
pagne personnifiée. 

Je  crains,  monsieur,  de  ra'èlre  trop  arrêté  à  propos  du 
Poème  du  Cid  ;  mais  vous  savez  qu'en  toute  chose  le  premier 
pasest  le  plus  important.  Il  était  donc  essentielde  bien  connaître 
ce  premier  pas  de  notre  littérature ,  et  encore  dans  l'examen 
succinct  que  j'en  ai  fait,  bien  des  beautés  de  détail  ont  passé 
inaperçues.  Ce  que  je  vous  disais  tantôt  est  tellement  vrai ,  que, 
lorsque  vous  essayerez  d'embrasser  du  regard  l'ensemble  de 
notre  littérature,  vous  remarquerez,  je  crois,  une  ressemblance 
frappante,  un  air  de  famille  ,  pour  ainsi  dire  ,  entre  le  poème 
dont  je  viens  devons  faire  l'analyse  et  nos  romanceros  ,  la 
seule  poésie  qui  nous  appartienne  en  propre,  ainsi  que  notre 
théâtre,  .\ussi  ce  poème  ,  nos  romanceros  et  nos  drames  , 
offrent-iis  un  cachet  particulier  qui  leur  est  commun.  Tous  les 
poètes  épiques  du  moyen  âge ,  depuis  le  Dante  jusque  et  y  com- 
pris le  Tasse,  sont  plus  ou  moins  des  imitateurs  de  la  poésie 


REVUE  DE  PARIS.  77 

grecque  ou  latine.  L'auteur  du  Poënie  du  Ciel,  encore  une 
fois,  n'a  imité  personne.  Tout  ce  qu'il  dit  est  simple  et  vrai, 
car  il  copie  d'après  nature  et  il  est  né  podte.  C'est  précisément 
ce  qu'ont  fait  Lope  de  Vega  et  Calderon. 


EUGEÎÏIO  DE  OCHOA. 


DE  LONDRES  A  JIAXCBESTER. 


Les  Arabes  disaient,  du  temps  de  Mahomet  :  «  Quelle  est  la 
meilleure  place  en  ce  monde  ?  —  La  selle  d'un  cheval  rapide.  » 
Ils  ne  pensaient  guère  alors  qu'avec  un  peu  d'eau  et  de  feu  pro- 
duisant une  légère  et  imperceptible  vapeur,  on  trouverait 
moyen  de  surpasser  la  rapidité  du  coursier  de  Job  qui  dévorait 
l'espace  .  et  de  courir  tout  le  jour  de  celte  vitesse  suprême  que 
nul  cheval  ne  pourrait  soutenir  un  quarl-d'heure;  ils  ne  pen- 
saient guère  que  comblant  les  vallées  et  perçant  les  montagnes, 
l'homme  se  frayerait  sur  la  terre  une  roule  droite  cotnme  celle 
de  l'oiseau  dans  l'air,  et  qu'aussi  prompt  que  cet  oiseau  voya- 
geur, il  transporterait  sur  un  seul  chariot  les  familles  d'une 
tribu  .  leurs  troupeaux  ,  leurs  meubles  ,  leurs  provisions  ,  enfin 
tout  le  royaume  d'un  patriarche.  Voilà  ce  que  nous  voyons  au- 
jourd'hui. Qui  sait  ce  que  feront  plus  lard  la  science  et  l'indus- 
trie humaines,  lancées  dans  cette  voie  de  découvertes  ,  et  s'ai- 
dant  de  toute  la  puissance  de  l'association  ? 

Le  chemin  de  fer  de  Londres  à  Manchester,  par  Birmingham, 
avec  embranchement  sur  Liverpool  d'un  côté,  sur  Leeds  de 
l'autre,  et  continuant  sans  interruption  jusqu'à  Lancasler, 
présente,  entre  ses  deux  points  extrêmes,  un  développement 
d'au  moins  250  milles  (environ  cent  de  nos  anciennes  lieues ,  en 
comptant  le  mille  à  63  au  degré) ,  et  relie  enti  e  elles  les  pliis 
importantes  villes  commerciales  de  l'Angleterre.  C'est  assuré- 
ment l'un  des  plus  grands  ,  des  plus  beaux  et  des  plus  utiles 
ouvrages  dont  l'homme  puisse  s'enorgueillir.  Aussi,  semble- 


REVUE  DE  PARIS.  W 

t-il  que  ses  auteurs  ,  justement  fiers  d'une  telle  œuvre  ,  aient 
voulu  en  conserver  la  mémoire  dans  les  siècles  à  venir  par  un 
impérissable  monument.  La  porte  d'entrée  de  l'embarcadère  , 
à  Londres,  est  une  espèce  d'arc  de  triom|)he,  dans  le  goût  égyp- 
tien ,  quoiqu'en  partie  soutenu  par  des  colonnes  ioniennes  , 
mais  construit  dans  des  proportions  si  colossales  ,  et  avec  de  si 
énormes  blocs  de  granit,  que  son  imposante  solidité  semble 
braver  les  accidents,  les  commoti(uis ,  les  catastrophes,  aussi 
bien  que  la  lente  et  invincible  main  du  temps. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  les  bâtiments  de  l'embarcadère 
sont  merveilleusement  appropriés  à  leur  destination  ,  et  que  le 
service  se  fait ,  en  toutes  ses  parties  ,  avec  autant  d'ordre  et  de 
célérité  qu'on  en  puisse  concevoir.  Pour  ménager  le  temps , 
l'espace  et  les  forces,  nos  voisins  ont  une  expérience  et  une 
habileté  qui  les  trompent  rarement.  Les  employés  et  serviteurs 
sont  d'ailleurs  soumis  à  une  règle  sévère,  inflexible  ,  qui  s'é- 
tend, m'a-t-on  dit,  comme  dans  l'armée,  jusqu'aux  punitions' 
corporelles.  Mais  une  innovation  dont  on  ne  peut  savoir  trop  de 
gré  à  l'administration  du  rail-way,  c'est  d'avoir  rendu  gratuit 
tout  le  service.  Un  employé  quelconque,  même  un  portefaix, 
qui  accepterait  des  voyageurs  la  plus  petite  gratification  serait 
à  l'instant  congédié.  Celte  règle  contraste  étrangement  avec  ce 
qui  se  pratique  dans  toute  l'Angleterre,  surtout  aux  voitures 
publiques,  où  le  moindre  bon  ofiSce  rendu  à  un  voyageur, 
même  sans  qu'il  le  réclame,  même  quand  il  le  défend,  est  taxé, 
et  exigé  aussi  impérieusement  que  le  droit  le  plus  légitime.  C'est 
un  avantage  que  le  chemin  de  fer  ajoute  à  une  économie  assez 
forte  sur  le  prix  des  places,  et  à  l'économie  du  temps,  plus 
grande  et  plus  précieuse. 

Pour  faire  le  voyage  de  Manchester ,  naguère  si  long  ,  au- 
jourd'hui si  court,  j'avais  pris  de  préférence  le  convoi  de  la 
malle-poste  (the  mail)  qui,  ne  s'arrélant  point  aux  petites  sta- 
tions intermédiaires,  gagne  une  heure  au  moins  sur  les  autres 
convois.  Celui-là  part  de  Londres  à  dix  heures  du  matin  ,  pour 
arriver  à  Manchester  à  sept  heures  du  soir  ,  de  sorte  qu'après 
avuir  tranquillement  déjeuné  chez  soi ,  Ton  va  dîner  à  quatre- 
vingts  lieues  de  distance.  Le  thermomètre  a  baissé  de  trois  de- 
grés ,  tant  on  est  plus  au  nord  j  et  la  montre  qu'on  emporte 
bien  réglée  au  méridien  du  malin  se  trouve  ,  le  soir  ,  avancée 


80  REVUE  DE  PARIS. 

d'un  quart  d'heure,  tant  on  est  plus  à  l'ouest.  Bien  que  ce  convoi 
de  la  malle  ne  s'arrête  qu'aux  grands  points  de  jonction  ,  le 
service  de  la  poste  ne  s'en  fait  pas  moins  dans  toutes  les  loca- 
lités du  parcours ,  et  cela  sans  arrêter  ni  ralentir  la  marche. 
L'une  des  voitures  est  disposée  en  bureau  ,  avec  des  tables ,  des 
chaises  et  même  des  lits  pour  le  retour,  qui  a  lieu  pendant  la 
nuit.  Les  employés  font  là  leur  travail ,  en  courant ,  c'est  le  cas 
de  le  dire.  Au  moyen  d'une  petite  grille  en  fer  ù  bascule ,  ils 
jettent  sur  la  route  le  paquet  qu'ils  veulent  laisser  au  bureau 
de  poste  placé  sur  leur  passage  et  qu'atlend  un  employé  du 
pays,  tandis  qu'avec  un  filet  qu'ils  traînent  comme  dans  une 
rivière ,  ils  pèchent  et  tirent  à  eux  le  paquet  qui  leur  est  des- 
tiné. Le  service  de  la  poste  se  fait  ainsi  du  départ  à  l'arrivée, 
de  manière  que  tous  les  points  intermédiaires  sont  desservis 
sans  nuire  à  la  rapidité  de  communication  entre  les  points  ex- 
trêmes ,  rapidité  telle  qu'une  lettre  écrite  à  Manchester  reçoit  sa 
réponse  en  vingt-quatre  heures. 

Le  départ  de  Londres  ne  se  fait  pas  dans  les  conditions  ordi- 
naires. Des  difficultés  de  terrain  ,  ou  peut-être  des  motifs  de 
sécurité,  ont  fait  éloigner  les  locomotives  jusqu'à  deux  milles  de 
l'embarcadère.  On  franchit  celte  distance  comme  par  un  moyen 
magique;  les  voitures  s'en  vont  toutes  seules,  et  courent  sur 
les  rails  sans  qu'on  sache  quelle  mouche  les  pique.  Tout  cela 
n'est  pourtant  que  de  la  magie  blanche,  et  voici  l'explication 
du  miracle.  Le  convoi  remonte  un  plan  incliné  tiré  par  un  vi- 
goureux câble  que  fait  tourner  sur  une  longue  suite  de  poulies 
mises  à  fleur  de  terre  ,  une  machine  fixe  placée  au  sommet  de 
ce  plan  incliné.  C'est  un  procédé  simple  ,  ingénieux,  et  d'une 
heureuse  application.  L'on  a  fait  mieux  encore  sur  le  chemin 
de  Blackwall.  Là  ,  il  n'y  a  point  de  plan  incliné ,  et  la  distance 
à  franchir  est  d'environ  cinq  milles.  » 

Une  énorme  machine  fixe ,  ayant  la  force  de  quatre  cents 
chevaux,  placée  au  commencement  du  rail-way  ,  et  faisant 
aussi  rouler  une  corde  sur  des  poulies  ,  lance  le  convoi  jusqu'à 
l'extrémité  de  la  ligne.  L'avantage  de  ce  procédé  ne  consiste  pas 
seulement  dans  l'économie  des  locomotives  et  dans  l'absence 
des  accidents  qu'elles  peuvent  causer,  mais  encore  dans  la  lé- 
gèreté des  rails  et  de  toute  la  construction  du  chemin ,  qui , 
n'ayant  pas  à  porter  le  poids  considérable  des  machines  mou- 


REVUE  DE  PARIS.  8î 

vantes ,  n'a  pas  besoin  de  la  même  solidité.  Ce  que  les  hommes 
de  Part  admirent  le  plus  dans  le  chemin  de  Blackwall ,  c'est  un 
télégraphe  galvanique,  agissant  par  un  conduit  souterrain,  au 
moyen  duquel  on  envoie  instantanément ,  d'un  bout  à  l'autre 
de  la  ligne  ,  les  ordres  de  départ,  les  avis  d'arrivée  ,  toutes  les 
communications  qui  intéressent  le  service.  On  fait  maintenant 
des  essais  pour  appliquer  sur  une  plus  grande  éclielle  les  pro- 
cédés de  Blackwall ,  c'est-à-dire  pour  rendre  beaucoup  moins 
coûteuse  la  construction  d'un  chemin  de  fer,  ainsi  que  pour 
donner  au  service  une  régularité  et  une  sécurité  plus  parfaites. 

Au  retour  de  cette  petite  excursion  ,  faite  par  la  pensée  ,  nous  - 
nous  trouvons  attelés  à  la  locomotive ,  puis  précipités  dans 
l'espace,  et  parcourant  trente  milles  à  l'heure.  C'est  la  vitesse 
d'un  cheval  de  course  qui  gagne  le  prix  au  Champ-de-Mars. 
Paisiblement  assis  dans  un  large  et  doux  fauteuil ,  sans  se- 
cousse, sans  cahot,  sans  langage  ni  roulis,  on  voit  se  dérouler, 
dans  le  cadre  de  la  portière  ,  un  mouvant  panorama,  dont  les 
points  de  vue  changent  à  toutes  les  secondes ,  et  se  renouvellent 
incessamment  ;  on  voit  défiler  à  la  suite  les  villes  ,  les  bourgs, 
les  châteaux,  les  cottages,  les  métairies,  semés  sur  les  flancs 
des  collines,  dans  le  creux  des  vallées  ,  au  milieu  de  tous  les 
accidents  d'une  campagne  infinie.  J'avais  pour  mon  voyage  une 
de  ces  journées  entrecoupées  de  soleil  et  de  pluie  qui  permettent 
de  voir  les  choses  sous  tous  leurs  aspects  de  lumière  et 
d'ombre  ,  et,  dans  un  espace  qui  forme  ù  peu  près  la  largeur  de 
l'Angleterre ,  j'ai  pu  voir  ce  qu'est  son  paysage  si  vanté. 

11  n'y  a  guère  en  France  que  certaines  contrées  de  la  Nor- 
mandie, celles  des  herbages ,  qui  puissent  nous  le  représenter 
complètement.  On  y  voit  beaucoup  plus  de  prairies  que  de 
champs  labourés ,  et  c'est  tout  simple  :  dans  un  pays  où  la 
viande  est  la  nourriture  commune,  bien  plus  que  le  pain, 
même  pour  la  plus  pauvre  partie  de  la  population,  il  faut  plu- 
tôt nourrir  du  bétail  que  semer  du  blé  :  la  terre  et  le  climat , 
d'ailleurs ,  semblent  plus  propres  tous  deux  à  la  culture  des 
graminées  qu'à  celle  des  céréales.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire 
qu'on  ne  rencontre  nulle  part  ni  la  vigne  ,  qui  ne  passe  point 
la  zone  de  Paris,  ni  moins  encore  le  mais  ou  Tolivier,  qui 
marque  des  zones  plus  méridionales.  Mais  ce  qui  frappe  et  sur- 
prend ,  au  moins  comme  coup  d'œil ,  c'est  l'absence  de  forêts  : 

7. 


82  REVUE  DE  PARIS. 

il  n'y  a  pas  de  Londres  à  Manchester  un  arpent  de  bois  taillis. 
C'est  tout  simple  encore  :  les  Anglais  ayant  reçu  du  ciel  des 
amas  de  houille,  plus  précieux  pour  eux  que  les  mines  de  Gol- 
conde  ou  du  Potosi ,  et  leur  combustible  étant  sous  terre  ,  ils 
n'ont  besoin  ni  de  bîiches  ,  ni  de  charbon  ;  le  bois  de  construc- 
tion leur-  suffit.  L'on  ne  voit  donc  partout  que  des  prairies ,  di- 
visées par  des  haies  dans  lesquelles  croissent  les  chênes  et  les 
ormeaux. 

La  verdure  anglaise  est  plus  foncée ,  plus  sombre  que  la 
nôtre.  Pour  en  faire  comprendre  la  différence ,  un  peintre  dirait 
que  le  vert,  qui  n'est  pas  une  couleur  primitive,  se  formant 
par  le  mélange  du  bleu  etdu  jaune,  en  France  le  jaune  domine, 
tandis  qu'eu  Angleterre  c'est  le  bleu.  Il  y  a  peu  de  spectacles 
plus  agréables  que  le  premier  coup  d'œil  jeté  sur  cette  verdure 
infinie  ,  d'un  ton  frais  et  doux,  qui  s'étend  sur  la  terre  en  lon- 
gues nappes,  qui  s'élève  dans  Tair  en  longues  allées,  qu'on 
aperçoit  de  tous  côtés  à  perte  de  vue.  Mais  toujours  des  prés 
et  des  haies  ;  toujours  un  terrain  ondoyant ,  qui  n'est  ni  plaine , 
ni  montagne  ;  toujours  des  troupeaux  de  bœufs  et  de  moutons  ; 
toujours  le  même  aspect ,  la  même  couleur,  les  mêmes  détails  : 
cela  devient  successivement  uniformité,  monotonie  ,  tristesse, 
fatigue.  On  se  prend  à  regretter ,  non-seulement  le  vigoureux 
soleil  et  l'ardente  lumière  de  l'Espagne  ou  de  l'Italie,  mais  aussi 
leur  terre,  souvent  brrîlée,  souvent  inculte,  variée  du  moins 
et  pleine  d'accidents.  On  regretterait  volontiers  les  rochers  de 
la  Thrace  ,  les  forets  de  la  Germanie  ,  les  sables  de  l'Egypte; 
on  regretterait  la  Brie  et  la  Beauce. 

A  vingt  lieues  de  Londres ,  j'avais  compris  et  goûté  la  défini- 
tion que  faisait  de  l'Angleterre  un  homme  d'esprit  un  peu  mo- 
rose ,  le  même  peut-être  qui  ne  trouvait ,  dans  ce  pays  ,  de  poli 
que  l'acier ,  et  de  fruits  mûrs  que  les  pommes  cuites.  En  voyant 
ces  vertes  campagnes,  toutes  parsemées  de  maisons  en  briques, 
il  disait  que  l'Angleterre  était  un  grand  plat  d'épinards  avec  ses 
croûtes  de  pain  frit. 

Les  plus  agréables  points  de  vue  sont  quelques  vallées  que  le 
rail-way  franchit  en  forme  de  pont  ou  d'aqueduc  ,  et  dans  les- 
quelles on  voit  couler,  non  pas  une  rivière  courant  en  capri- 
cieuse à  travers  les  prés ,  car  tout  prend  dans  ce  pays  la 
forme  que  lui  impose  l'industrie,  mais  un  grave  canal  de  na- 


REVUE  DE  PARIS.  83 

Vigation.  Sur  ses  eaux  immobiles ,  glissent  une  foule  de  ba- 
teaux ,  tous  uniformes  ,  longs ,  minces ,  traînés  chacun  par  un 
pauvre  cheval  qui  s'avance  avec  une  lenteur  de  bœuf  le  long 
du  sentier  de  hallage.  Cette  navigation  est  Tanlipode  du  voyage 
à  la  vapeur.  D'ordinaire,  quand  le  vent  souffle  (et  quand  le 
vent,  bon  Dieu  ,  ne  souffle-t-il  pas  en  Angleterre  ?)  ces  bateaux 
s'aident  de  la  voile.  11  est  curieux  alors,  lorsqu'on  se  trouve  à 
leur  niveau  ,  et  qu'on  ne  peut  apercevoir  les  eaux  du  canal ,  de 
voir  une  flottillei  marchant  sur  la  terre,  voiles  déployées.  C'est, 
je  suppose  ,  le  spectacle  ordinaire  qu'offre  la  Hollande,  autre 
pays  de  verdure  et  d'industrie  ,  à  qui  mon  voyageur  morose  de 
tout  à  l'heure  disait ,  en  le  quittant  :  Adieu,  canaux,  canards 

et Je  laisse  en  blanc  le  troisième  mot,  n'ayant  ni  raison, 

ni  envie  de  dire  aux  Hollandais  une  telle  grossièreté. 

L'autre  changement  de  spectacle  que  présente  le  rail-way, 
si  l'on  peut  appeler  spectacle  l'absence  de  toute  vue  et  de  toute 
lumière,  c'est  le  passage  des  tunnels,  alors  qu'avec  sa  vitesse 
inflexible  le  convoi  s'enfonce  et  s'abîme  dans  ces  demeures  sou- 
terraines où  bientôt  disparaît  la  dernière  lueur  du  jour  ,  oîi 
l'on  n'aperçoit  plus  ,  à  la  clarté  funèbre  des  petites  lampes  sus- 
pendues dans  l'intérieur  des  voitures,  que  les  nuages  épais  et  fan- 
tastiques de  la  fumée  qui  se  heurteauxvoûteset  retombe  jusqu'à 
terre  en  lambeaux  j  où  le  cliquetis  de  la  machine  ,  cent  fois  re- 
doublé par  les  échos,  devient  léchant  du  sabbat  et  le  vacarme 
de  l'enfer.  Qu'on  imagine  un  homme  aussi  brave  et  stoïque  qu'on 
voudra  le  supposer,  mais  ignorant  les  nouvelles  conquêtes  de 
l'industrie,  jeté  pour  la  première  fois  dans  celte  obscurité  sou- 
daine ,  au  milieu  de  ces  apparitions  et  de  ces  bruits,  quelle 
âme  de  fer  résisterait  à  la  peur,  au  vertige?  Pour  moi ,  je  crois 
fermement  que  Fabricius  lui-même  eût  senti  le  frisson,  et  que 
les  lantômes  bruyants  des  sombres  entonnoirs  lui  eussent  paru 
plus  terribles  que  léléphant  de  Pyrrhus.  Il  y  a  cinq  ou  six 
tunnels  sur  le  chemin  de  Manchester  ,  presque  tous  avant  Bir- 
mingham. L'un  d'eux  n'a  pas  moins  d'un  raille  et  quart  d'éten- 
due ^une  demi-lieue) ,  le  double  de  la  longue  grotte  de  Pausi- 
lippe  à  Naples  j  et  cependant  ce  n'est  pas  le  plus  considérable 
de  l'Angleterre.  On  en  cite  un  autre ,  sur  le  chemin  de  Leeds 
nouvellement  terminé  ,  qui  a  deux  milles  de  longueur.  A  moins 
de  l'avoir  parcourue,  ou  se  tait  difficilement  l'idée  d'une  telle 


84  REVUE  DE  PARIS. 

voûte ,  au  centre  de  laquelle  on  n'aperçoit  plus  les  orifices  que 
comme  de  petites  et  pâles  étoiles  dans  la  plus  sombre  nuit. 

Comme  des  voyageurs  ,  même  ceux  du  rail-way  ,  ne  cessent 
pas  d'être  hommes  et  ne  peuvent  échapper  aux  exigences  de  la 
nature,  il  serait  difiScile  de  les  assimiler  pleinement  aux  lettres 
de  la  malle-poste,  pour  les  porter  d'une  seule  course  juqu'à 
leur  destination.  Le  convoi  s'arrête  donc  d'abord  quelques  mi- 
nutes à  une  station  inlermédiaire  entre  Londres  et  Birmin- 
gham ,  puis  ,  à  Birmingham,  une  demi-heure.  En  arrivant  tout 
le  monde  saute  des  voitures  sur  le  quai ,  et  bientôt  Ton  se  ras- 
semble dans  la  grande  salle  ,  ou  trois  ou  quatre  cents  personnes 
trouvent  les  tables  dressées  et  la  collation  servie  :  non  pas  une 
collation  de  nonnes,  vraiment,  mais  une  collation  d'Anglais, 
c'est-à-dire  des  roas^ôeeA  fumants,  ou  plutôt  des  dos  entiers  de 
bœufs  qui  rappellent  les  repas  homériques  et  les  terga  bovis  de 
Virgile  ;  des  gigots ,  des  jambons  ,  des  volailles ,  puis  des  pud- 
dings ^  des  pies  (pâtés  de  fruits),  des  demi-fromages,  dont 
chacun  représente  une  meule  de  moulin  coupée  par  la  moitié. 
Pour  deux  shillings,  et  sans  ajouter  aucun  pourboire  aux  do- 
mestiques, on  a  droit  de  faire  main-basse  sur  toutes  ces  provi- 
sions ,  et  de  s'empiffrer  une  demi-heure  durant.  Heureux  les  es- 
tomacs capables  et  les  dents  agiles  !  A  l'heure  sonnante  ,  il  faut 
jeter  les  serviettes,  je  me  trompe,  s'essuyer  aux  nappes;  puis 
on  remonte  en  voiture,  on  part,  on  court ,  on  vole,  et,  neuf 
heures  après  le  départ  de  Londres,  on  est  à  Manchester,  sans 
avoir  eu  ni  fatigue ,  ni  poussière  ,  ni  choc  de  la  tète  ,  ni  coup  de 
pied  de  voisin ,  ni  aucune  des  incommodités  d'un  voyage  or- 
dinaire ,  dont  la  plus  grande  peut-être  est  la  malpropreté;  aussi 
frais  enfin ,  aussi  reposé ,  aussi  propre  que  si  l'on  sortait  de 
chez  soi,  après  une  longue  causerie  de  salon. 

La  roule  traverse  plusieurs  districts  manufacturiers  ,  et  des 
villes  importantes.  Là ,  on  extrait  la  houille ,  ici .  le  minerai  de 
fer;  et,  au  milieu  des  exploitations,  de  ces  produits  naturels  , 
bases  de  toute  fabrication ,  s'élèvent  de  vastes  usines,  des  for- 
ges ,  des  fonderies  ,  sur  le  bord  d'un  canal  qui  en  transporte  , 
presque  sans  frais,  les  produits  fabriqués.  Partout,  à  toutes 
les  distances  et  dans  toutes  les  directions .  l'on  aperçoit,  par- 
dessus les  maisons  ,  les  arbres  et  les  collines  ,  ces  hautes  che- 
minées vomissant  des  flots  de  fumée  noire  que  le  venl  emporte, 


REVUE  DE  PARIS.  85 

roule  et  déchire,  et  qui  semblent  autant  de  drapeaux  dressés 
sur  les  manufactures  ,  pour  en  marquer  la  place  et  en  signaler 
le  travail.  Parmi  les  villes  devant  lesquelles  on  passe,  carie 
chemin  de  fer  se  garde  bien  de  les  traverser,  on  peut  citer  Co- 
ventry ,  Stafford  ,  Woolverampton ,  qui  fabriquent  une  immense 
quantité  d'ustensiles  en  fonte  et  fer  battu  ,  enfin  Birmingham  , 
où  les  anciens  auraient  certainement  placé  le  séjour  de  Vulcain 
et  les  forges  des  Cyclopes  ,  car  c'est  la  plus  importante  fabrique 
de  l'Angleterre ,  ce  qui  est  dire  du  monde ,  pour  les  objets 
de  métal,  argent  plaqué,  coutellerie,  fusils,  sabres,  bou- 
lons, etc. 

Quant  à  Manchester  ,  il  est  peu  de  villes  plus  intéressantes  à 
observer;  j'en  conseillerais  non-seulement  le  voyage ,  mais  en- 
core le  séjour ,  à  ceux  pour  qui  les  merveilles  de  l'industrie 
sont  préférables  aux  merveilles  de  la  nature ,  et  qui ,  pour  voir 
fonctionner  de  belles  machines  ,  consentent  à  vivre  dans  une 
atmosphère  humide  et  froide  ,  dans  une  fumée  et  un  brouillard 
plus  épais  que  ceux  de  Londres  ,  à  travers  lesquels  le  soleil , 
quand  il  se  montre ,  paraît  une  boule  de  fer  rouge  lancée  de 
quelque  fourneau  du  voisinage.  Il  y  a  vingt  ans  à  peine,  Man- 
chester était  une  ville  encore  si  nouvelle  et  si  peu  considérable, 
qu'elle  ne  s'appelait  pas  même  bourg,  et  n'avait  point  de  repré- 
sentant à  la  chambre  des  communes.  Depuis  lors ,  le  port  voisin 
de  Liverpool  a  pris  un  immense  développement  ;  il  a  des  docks 
comme  Londres,  il  est  le  grand  entrepôt  des  arrivages  de  l'ouest, 
et  la  rivière  de  Mercey  ,  les  canaux  ,  les  rails-ways  transportent 
incessamment  à  Manchester  les  matières  brutes  qui  alimentent 
ses  fabriques,  dont  les  inventions  de  ^Yatt  et  d'Arlwright  ont 
centuplé  la  production.  Aussi,  Jlanchesler  est-il  devenu  promp- 
tement  la  seconde  ville,  le  Lyon  de  l'Angleterre  ;  il  a  mainte- 
nant une  population  considérable ,  que  j'ai  entendu  porter  à 
quatre  cent  raille  âmes ,  des  constructions  magnifiques ,  des 
rues  droites,  larges  ,  commodes,  égalant  celles  de  Londres,  dont 
elles  ont  même  emprunté  les  principaux  noms,  Piccadilly,  Pall- 
Mall,  Portiand-Place,  Oxford-Street. 

Ses  grandes  branches  d'industrie  sont ,  d'une  part,  la  fabri- 
cation des  machines  et  des  outils  j  de  l'autre ,  le  travail  du  coton 
filé  ,  tissé  ,  imprimé.  Bien  que  j'eusse  vite  regretté  même  le  pâle 
soleil  de  Londres,  et  que  d'ailleurs  le  temps  me  manquât ,  celui 


86  REVUE  DE  PARIS. 

de  mon  absence  étant  compté  ,  j'ai  pu  visiter  trois  fabriques  ,  et 
prendre  ainsi  quelque  idée  rapide  de  ces  grands  ateliers  de  tra- 
vail où  l'homme  s'approprie  si  merveilleusement  toutes  les  forces 
et  tous  les  produits  de  la  nature.  De  ces  ateliers  ,  l'un  était  une 
fabrique  de  machines  pour  les  chemins  de  fer,  les  baleaux  à 
vapeur,  les  pompes ,  les  moulins  ,  etc.  Là ,  on  voit  une  grande 
force  en  mouvement ,  divisée  et  distribuée  comme  se  distribue- 
rait un  réservoir  d'eau,  dans  les  établis  des  ouvriers,  où  cha- 
cun en  prend  la  portion  nécessaire  à  son  travail  ;  là  on  voit  un 
seul  homme  ,  mullipliant  ses  forces  par  la  multiplication  des 
leviers,  remuer  et  manier  comme  du  bout  des  doigts,  un  poids 
de  vingt  mille  livres  j  là  on  voit  fondre,  forger,  limer  ,  ajuster 
d'énormes  blocs  de  fer  qui  deviennent ,  sous  différents  noms  , 
les  pièces  de  monstrueuses  machines  ayant  la  force  de  quatre  à 
cinq  cents  chevaux  j  à  savoir,  des  arbres ,  qui  ressemblent, 
en  effet,  à  des  troncs  de  chêne,  à' des  mâts  de  vaisseau;  des 
volants .  masses  de  fer  aussi  grosses  que  des  cloches  d'église  ; 
des  balanciers ,  qui  ont  la  longueur  et  la  largeur  d'une  baleine, 
des  roues  comme  celles  d'un  moulin  que  meuvent  les  eaux  d'un 
fleuve,  des  portes  comme  les  écluses  d'un  canal.  L'autre  atelier, 
dont  je  ne  pourrais  désigner  clairement  l'emploi  qu'en  l'appe- 
lant fabrique  de  machines  à  fabriquer  des  outils  ,  n'est  pas 
moins  curieux  à  étudier.  Il  est  dès  longtemps  en  grande  répu- 
tation pour  tous  les  objets  qui  s'y  confectionnent  et  qui  se  nom- 
ment, parmi  les  industriels,  ouvrages  de  Fulcain  (Vulcan's 
Works).  On  y  admire  également  l'invention  des  procédés  les 
plus  ingénieux ,  où  semble  s'épuiser  tout  l'art  de  la  mécanique, 
et  la  singulière  perfection  du  travail  manuel  qui  ne  laisse 
rien  à  souhaiter  pour  l'ajustement  et  le  jeu  des  pièces  ,  pour 
la  solidité  ,  la  légèreté  ,  l'élégance  même  et  le  fini  de  l'en- 
semble. 

La  filature  de  coton  que  j'ai  parcourue,  celle  de  MM.  Moore 
and  son .  n'est  pas  l'une  des  plus  considérables  de  Manchesler, 
quant  à  l'étendue  des  bâtiments  et  au  nombre  des  ouvriers. 
Ce|)t.'ndant  elle  avait  été  préférée  par  mon  guide  ,  ingénieur  de 
grand  mérite,  qui  voulait  bien  m'expliquer  ce  qu  il  me  faisait 
voir,  parce  qu'elle  est,  dans  son  opinion,  la  plus  avancée  par 
l'emploi  des  procédés  et  par  la  finesse  des  produits.  Il  me  suf- 
fira de  dire  sur  le  premier  point ,  qu'on  y  est  arrivé  dans  l'éco- 


REVUE  DE  PARIS.  87 

nomie  des  forces  et  du  temps,  à  ce  degré  qu'un  seul  homme, 
assisté  de  deux  enfants,  fait  mouvoir  et  dessert  deux  bancs 
portant  chacun  sept  cent  quarante  broches  ;  sur  le  second 
point,  qu'on  y  file  le  coton  jusqu'au  numéro  300,  ce  qui  si- 
gnifie, aux  termes  d'un  acte  du  parlement  qui  a  règlemenié  la 
matière  ,  qu'une  livre  de  coton  ainsi  filé  donne  252,000  aunes 
anglaises  (xards) ,  ou  144  milles,  ou  environ  55  lieues  de  fil. 
Cette  double  supériorité,  de  la  rapidité  et  de  la  perfection  du 
travail ,  produit  par  sa  combinaison  un  résultat  qu'on  peut  tra- 
duire en  termes  singuliers  :  si  l'on  suppose  qu'avec  ses  1,480 
broches  en  mouvement,  un  homme  file  par  jour  40  livres  de 
coton ,  atteignant  le  numéro  -300  (ce  qui  est  possible  et  d'ac- 
cord avec  les  usages  ) ,  il  aurait  en  quatre  jours  produit  un  fil 
qui  envelopperait  la  terre,  et  en  un  mois  un  fil  qui  irait  à  la 
lune. 

On  sent  bien  que  je  ne  m'aviserai  de  parler  ici  ni  des  lois 
économiques  de  l'Angleterre,  ni  de  l'organisation  du  travail, 
ni  du  paupérisme,  ni  du  salaire  des  ouvriers  ,  ni  de  leur  condi- 
tion morale,  ni  du  travail  des  enfants,  ni  des  associations  de 
charJistes,  ni  de  toutes  ces  grandes  questions  que  rappelle  la 
seule  vue  d'un  atelier.  11  faudrait  des  livres  pour  les  traiter  , 
même  sommairement  ,  en  fût-on  capable ,  et  je  me  borne 
à  rassembler  quelques  souvenirs  ,  aussi  rapides  que  mon 
voyage. 

Il  ne  m'avait  fallu  qu'un  espace  de  trente-six  heures,  deux 
journées  et  une  nuit,  pour  être  de  retour  à  Londres  ,  après  avoir 
parcouru  cent  cinquante  lieues  de  chemin,  et  vu  presqu'en  dé- 
tail une  grande  ville  ;  et  cela  le  plus  commodément  du  monde, 
sans  perdre  un  repas ,  et  dormant  dans  un  lit.  De  tels  résultats 
sont  merveilleux;  ils  n'ont  besoin  d'aucun  commentaire,  et, 
peut-être  mieux  que  de  longues  descriptions  ,  de  longues  ana- 
lyses ,  ils  présentent  aux  yeux  toute  l'activité ,  toute  la  richesse, 
toute  la  puissance,  toute  la  grandeur  d'un  peuple.  Certes,  un 
Français,  en  Angleterre,  peut  très-souvent  sentir,  avec  une  lé- 
gitime joie  ,  la  supériorité  de  la  France;  mais  ici,  il  faut  cour- 
ber la  tête  et  s'avouer  vaincu  ;  il  faut  seulement  souhaiter  que, 
dans  cette  lutte  immense  .  dans  cette  lutte  séculaire  et  univer- 
selle, de  tout  temps  et  de  toute  chose,  que  se  livrent  les  deux 
grandes  nations  du  monde  actuel,  nous  suivions  au  moins  nos 


88  REVUE  DE  PARIS. 

rivaux  dans  celle  voie  de  progrès  incessants  et  prodigieux  où 
leur  industrie  est  lancée,  tout  en  continuant  à  les  égaler,  à 
les  vaincre,  dans  les  arts  ,  dans  les  sciences,  les  lettres,  les 
lois,  les  mœurs,  les  idées,  et,  s'il  en  est  besoin,  dans  les 
armes. 


Louis  VlARDOT. 


FRAKCFORT-SDR-IE-MEIN. 


La  société  diplomatique ,  composée  des  ministres  de  la  diète 
et  de  leurs  familles,  est  assez  considéi*able  à  Francfort  pour 
former  un  petit  monde  à  part ,  qui  a  ses  lois  et  ses  mœurs  par- 
ticulières ;  mais  la  première  et  la  plus  inflexible  de  toutes  ces 
lois ,  c'est  la  règle  d'étiquette  et  de  préséance.  J'en  ai  cité  pré- 
cédemment quelques  exemples,  et  j'ai  dit  combien,  en  l'ab- 
sence du  président  de  la  diète,  il  était  difficile  d'établir  l'ordre 
du  pas  entre  les  ministres  allemands  et  les  résidents  étrangers. 
Un  trait  de  plus  confirmera  mon  assertion  à  ce  sujet.  M.  le 
comte  Munch-Bellinghausen  était  à  Vienne.  Le  ministre  Schoeler 
représentait  la  Prusse,  et  l'envoyé  de  France  était  M.  le  baron 
Alleye  de  Ciprey.  On  s'était  réuni  pour  dîner  chez  M™=  la 
baronne  Charles  de  Rothschild.  Le  moment  d'offrir  le  bras  à  la 
maîtresse  de  la  maison  allait  arriver.  Le  ministre  de  Prusse 
s'approche  de  la  baronne  :  —  Madame  de  Rothschild  ne  m'en 
voudra  pas  si  je  lui  offre  mon  bras  devant  le  ministre  de  France, 
auquel  ma  position  m'impose  le  devoir  de  ne  point  céder  le  pas. 
—  Une  minute  après ,  M.  Alleye  de  Ciprey  s'adresse  à  son  tour 
à  la  baronne  :  —  J'espère  de  votre  bonté  que  vous  ne  prendrez 
pas  en  mauvaise  part  ma  résolution  de  ne  point  céder  le  pas 
au  ministre  de  Prusse.  —  Telle  était  la  disposition  des  deux 
camps  ennemis,  et  avec  tout  son  esprit,  M™^  Charles  de  Roth- 
schild était  fort  embarrassée,  lorsque,  par  un  coup  favorable 
du  sort,  la  porte  s'ouvre  à  deux  battants  ,  et  l'on  annonce  le 
prince  Emile  de  Hesse.  Jamais  hôte  ne  fut  mieux  accueilli.  Il 
6  8 


90  KEVUE  DE  PARTS. 

avait  par  son  rang  droit  de  préséance  sur  les  deux  ministres 
confendanls,  et  Ton  put ,  en  le  suivant,  se  rendre  dans  la  salle 
à  manger,  ce  qui  commençait  à  devenir  radicalement  impos- 
sible. 

On  pense  bien  que  c'est  surtout  lorsqu'il  a  fallu  assigner  aux 
dames  un  ordre  une  fois  fixé  ,  que  les  difl5cullés  se  sont  mon- 
trées insurmontables.  Depuis  1815  jusqu'à  ce  jour,  c'est-à-dire 
pendant  vingt-six  ans,  la  question,  toujours  agitée,  n'a  pu 
trouver  une  solution,  ni  une  issue;  de  sorte  que,  dans  l'im- 
possibilité de  classer  ces  dames  à  table,  il  a  fallu  prendre  la 
résolution  de  se  passer  de  leur  présence.  Les  membres  du  corps 
diplomatique  dînent  fréquemment  les  uns  chez  les  autres,  et 
leur  société  est  considérable;  mais  ,  si  brillant  que  soit  le  fes- 
tin ,  il  n'est  présidé  que  par  les  dames  de  la  maison  ;  voilà  un 
secret  que  je  révèle  ,  et  qui  expliquera  au  voyageur  pourquoi, 
admis  à  dîner  à  Francfort  chez  les  plus  hautes  notabilités  poli- 
tiques, il  ne  trouvera  jamais  <iu'nne  ou  deux  dames  dans  les 
banquets  diplomatiques  les  plus  nombreux. 

A  défaut  d'une  cour  qui  donne  le  ton  à  ce  monde  doré,  et 
qui  lui  impose  l'uniformité  tracée  partout  ailleurs  par  une  au- 
torité sujjérieure, les  prétentions  rivales,  sans  cesse  renaissantes, 
offrent,  comme  on  voit,  quelques  côtés  plaisants.  Au  reste, 
les  réceptions  ,  les  bals  .  la  comédie  de  société,  ont  donné  pen- 
>dant  quelque  temps  à  Francfort  le  véritable  aspect  d'une  capi- 
tale, et  il  est  bien  à  craindre  que  le  départ  de  la  comtesse  Rossi 
(  M>'«  Sontag),  qui  était  l'âme  et  le  centre  de  tous  ces  plaisirs  , 
n'ait  ramené  la  cité  diplomaticpie  à  son  ancienne  monotonie. 
M"'  Rossi  avait  introduit  dans  les  soirées  l'usage  des  tableaux 
animés.  On  me  pria  d'en  composer  quelques-uns,  pour  faire 
paraître  avec  avantage  une  élite  d'enfants  d'une  beauté  remar- 
quable. Je  choisis  l'épisode  de  Ruth  et  JNoëmi ,  la  fable  du  Pot 
au  lait,  l'atelier  de  Pygmalion.  où  toutes  ces  joli<'S  petites 
filles  posaient  en  statues  de  divers  caractères;  enfin  le  Par- 
nasse, ot  j'avais  échelonné  neuf  petites  muses,  vraiment  déli- 
cieuses à  voir.  Au  sommet  de  la  montagne,  j'avais  placé ,  sous 
un  riche  costume  d'Apollon,  le  petit  Rossi,  qu'un  domesti(|ue, 
caché  derrière  les  rochers  .  tenait  solidement  par  les  pieds,  et 
que  la  comtesse  sa  mère  avait  afîublé  d'une  couronne  et  d'une 
lyre  éclatante.  Mais  voici  le  côté  piquant  de  l'afFaire.  Avant  de 


REVUE  DE  PARIS.  9t 

faire  lever  le  rideau,  je  m'aperçus  que  j'avais  oublié  le  rouge, 
et  que  les  jolies  petites  figures  de  mes  personnages  allaient  être 
exposées,  sans  cet  accessoire  obligé,  à  la  lumière  dévorante 
des  quinquets.  Je  fis  part  de  ma  contrariété  à  la  comtesse  Rossi. 
—  Où  pourrions-nous  trouver  du  rouge?  lui  dis-je.  Tous  les 
magasins  sont  fermés.  Croyez-vous  qu'on  pût  en  demander  à 
une  de  ces  dames,  et  consentiraient-elles  à  en  envoyer  chercher 
chez  elles?  —  La  comtesse  me  regarda  d'un  air  surpris. —  Du 
rouge  chez  ces  dames?  s'écria-l-elle.  Est-ce  que  vous  rêvez? 
Aucune  de  ces  dames  n'en  use  jamais  (  il  fallait  jeter  un  coup- 
d'œil  sur  le  salon  pour  sentir  toute  la  puissance  de  cette  ironie). 
Au  surplus,  ajouta-t-elle,  demandons  toujours.  —  Nous  deman- 
dâmes, en  «ffet.  confidentiellement  à  quelques-unes  deces  dames 

si  elles  pouvaient  nous  procurer  du  rouge.  Aucune  n'en  avait 

si  bien  que  la  jolie  et  fraîche  comtesse,  la  seule  peut-être  qui 
n'en  eût  i)as.  me  dit  tout  haut  :  —  Tenez,  franchement,  je  crois 
qu'on  en  trouvera  chez  moi. — Nous  envoyâmes,  et  l'on  en  porta, 
en  effet,  de  la  maison  du  monde  où  il  est  le  moins  nécessaire. 

Alix  plaisirs  ordinaires  que  j'ai  cités,  il  faut  joindre  la  chasse 
qui,  à  une  certaine  époque  de  l'année,  captive  surtout  les  di- 
plomates et  les  étrangers.  Un  pays  tout  voisin  de  Francfort,  le 
grand  duché  de  Nassau,  offre  des  forêts  immenses,  que  le  prince 
régnant  de  ce  petit  État  loue  en  détail  aux  ministres  et  aux  ban- 
quiers. Ce  revenu  ,  ajouté  à  celui  de  ses  vastes  domaines  et  au 
produit  de  ses  eaux  minérales,  qu'il  expédie  dans  toute  l'Europe, 
rend  le  duc  de  Nassau  un  des  plus  riches  propriétaires  du  con- 
tinent. Quel  bonheur  d'avoir ,  au  centre  de  ses  possessions,  une 
chaîne  de  montagnes  fournissant  perpétuellement ,  sans  soin  et 
sans  culture,  des  sources  innombrables  d'eau  salée  et  ferrugi- 
neuse, que  les  |)lus  riches  voyagtnjrs  de  l'Europe  viennent  chaque 
année  boire  dans  le  pays,  et  qui,  exj)édiée  au  loin,  se  vend  presî{ue 
aussi  bien  que  le  vin  ,  sans  (|u'on  ait  jamais  à  craindmi  l'inter- 
ruption de  celte  vendange  naturelle! 

Les  revenus  de  la  chasse,  quoique  considérables,  ont  parfois 
été  moins  certains  que  ceux  des  eaux  minérales,  et  ma  mé- 
moire me  rappelle  à  meiveille,  parmi  les  éminents  personnages 
qui  protjlaient  des  forêts  de  Nassau  ,  le  nom  de  certain  Anglais 
qui  chassait  fort  bien  et  qui  |)ayait  fort  mal. 

L'intendant  du  duc  entre  un  jour  chez  lui  : 


92  REVUE  DE  PARIS. 

—  Si  toutes  les  chasses  de  Votre  AUesse  lui  rapportaient  au- 
tant que  celles  qui  ont  été  louées  par  M.  C....,  il  faudrait  ef- 
facer cet  article  de  la  liste  de  ses  revenus. 

—  Quoi  !  M.  C...  n'a  pas  encore  payé? 

—  Pas  encore ,  et  je  lui  ai  écrit  deux  fois.  Que  faut-il  faire  ? 

—  Écrire  une  troisième  fois. 

Cet  ordre  fut  exécuté.  La  semaine  suivante ,  l'intendant  se 
représente. 

—  Eh  bien?  dit  le  duc. 

—  Eh  bien  !  monseigneur,  M.  C n'a  pas  plus  répondu  à 

la  troisième  lettre  qu'aux  deux  premières. 

—  Vraiment  !  Savez-vous  ce  que  je  conseille  alors? 

—  Quoi  donc,  monseigneur? 

—  De  ne  plus  écrire  du  tout.  C'est  le  plus  sage. 

Et  l'affaire  en  est  restée  là.  Un  diplomate  mauvais  payeur? 
direz-voûs.  Eh  !  mon  Dieu,  oui!  Et  que  ne  puis-je,  moins  re- 
tenu par  la  crainte  d'aborder  le  terrain  des  personnalités,  vous 
signaler  ici  quelques  traits  caractéristiques  de  certaines  excel- 
lences! Comme  je  vous  peindrais  des  salons  et  des  hommes 
que  chacun  reconnaîtrait  en  riant  î 

Dans  cette  calèche,  qui  tous  les  soirs ,  à  sept  heures,  sillonne 
la  promenade  extérieure,  est  étendu  nonchalamment  le  grand 
et  gros  président  de  la  diète  germanique.  Un  air  grave  et  sévère, 
un  clignottement  d'yeux,  qui  donne  à  sa  physionomie  quelque 
chose  de  sec  et  de  hautain ,  le  rendent  redoutable  à  tout  le 
monde.  Franchissez  le  seuil  du  palais  de  La  Tour  et  Taxis,  où 
le  président  fait  sa  demeure.  Introduit  dans  son  cabinet,  vous 
ne  reconnaissez  plus  le  diplomate  à  l'extérieur  menaçant.  Le 
comte  Munch  est  un  homme  d'esprit  et  de  savoir,  connaissant  le 
monde  et  les  hommes,  indulgent  pour  tous,  ne  se  passionnant 
pour  rien ,  véritable  représentant  de  cette  politique  de  M.  de 
Metternich,  qui,  par  son  incontestable  habileté ,  a ,  de  notre 
temps,  rallié  beaucoup  d'esprits  à  l'Autriche. 

Chose  singulière  !  il  y  a  dans  l'Autriche  et  dans  la  Prusse  une 
certaine  franchise  de  despotisme  à  laquelle  l'Allemand  rend 
justice.  Voyagez  du  nord  au  midi ,  vous  entendrez  déclamer 
contre  les  petits  souverains  constitutionnels  qui  disputent  pied 
à  pied  les  droits  et  les  libertés  populaires.  Pour  l'Autriche  et 
la  Prusse,  on  en  parle >j>  peine.  Ce  sont  de  puissants  ennemis 


REVUE  DE  PARIS.  95 

que  Ton  combattra  un  jour,  mais  dont  l'hypocrisie  n'irrite  pas 
aujourd'lîui. 

Le  président  de  la  diète,  ambassadeur  d'Autriche ,  a  su  par- 
ticulièrement se  faire  estimer  dans  un  poste  oii  il  est  impos- 
sible de  ne  pas  mécontenter  sans  cesse  l'opinion.  J'ai  souvent , 
en  voyant  son  adresse  et  son  bonheur,  pensé  que  dans  la  di- 
plomatie comme  à  la  guerre,  il  y  avait  des  gens  naturellement 
heureux. 

Un  jour,  j'arrivais  de  Tœplilz,  et  le  comte  Munch-Belling- 
hausen  me  demandait  ce  que  j'avais  trouvé  de  remarquable  dans 
les  Étals  autrichiens.  «  J'y  ai  trouvé  une  chose  admirable  ,  lui 
répondis-je  ;  c'est  votre  police.  Permettez  à  un  Français  qui  n'a 
jamais  vu  de  souverain  sans  escorte,  d'attroupement  sans  ser- 
gents de  ville,  de  fêle  ou  de  supplice  sans  gendarmes,  de  vous 
exprimer  son  enchantement  sur  Tœplitz.  J*ai  vu  là  tous  lesjours, 
à  une  heure  fixe  et  précise,  se  promener  des  souverains,  des 
archiducs,  des  princes  de  famille  royale,  sans  qu'un  seul  garde 
les  ait  protégés,  sans  qu'aucun  agent  de  police  leur  ait  fait 
faire  place.  Partout  à  Penlour  des  rois,  à  Tœplitz,  je  senlais 
l'existence  de  la  police,  car  un  tel  ordre  ne  s'improvise  pas; 
mais  cette  police  ,  je  ne  l'ai  jamais  vue.  On  la  soupçonne  à  ce 
qu'elle  fait  de  bien ,  et  ne  l'apercevant  jamais  ,  on  ignore  le 
mal  qu'elle  peut  faire.  —  Cette  police,  me  dit  le  président  de 
la  diète  ,  fut  ainsi  établie  à  Tœplilz  par  M.  de  Metternich ,  à 
l'époque  où  les  souverains  commençaient  de  s'y  réunir.  Un 
jeune  homme  qui  était  alors  commissaire  de  police  dans  celle 
ville  reçut  des  instructions  du  prince,  et  organisa  les  choses 
telles  que  vous  les  avez  vues,  car  rien  n'y  a  été  changé  de- 
puis. 

—  Ce  jeune  homme,  repris-je  ,  avait  vraiment  le  génie  de  la 
police  ,  et  cela  prouve  qu'en  toute  chose  M.  de  Metternich  sait 
choisir. 

—  Votre  éloge  ,  dont  je  vous  remercie  ,  me  force  à  vous  ap- 
prendre que  ce  jeune  commissaire  de  police  a  depuis  ce  temps 
fait  son  chemin ,  car  il  est  devenu  ministre  et  président  de  la 
diète  germanique.  C'est  à  lui  que  vous  parlez  dans  ce  moment. 

Je  ne  m'attendais ,  certes ,  pas  à  l'apprendre.  Mais  cela  prouve 
que,  dans  les  vieilles  monarchies  comme  ailleurs,  le  mérite 
trouve  toujours  son  avaucement. 

8. 


94  REVUE  DE  PARIS. 

Instruits  régulièrement  par  leurs  cours,  et  n'ayant  jamais  de 
mesure  spontanée  à  prendre ,  les  membres  de  la  diète  germa- 
nique seraient  les  véritables  chanoines  de  la  diplomatie,  si  de 
lempsen  temps  quelques  tiraillements  politiques,  dont  on  exagère 
d'ailleurs  l'importance  ,  ne  venaient  troubler  leur  quiétude  , 
comme  les  troubles  d'avril  sur  lesquels  la  presse  européenne  a 
fait  tant  de  commentaiies  divers. 

Ces  troubles  du  3  avril  1853 ,  sur  lesquels  s'est  fondée  la  di- 
plomatie pour  enfanter  tant  de  protocoles  hostiles  aux  libertés 
de  l'Allemagne,  commencèrent  à  neuf  heures  du  soir  et  finirent 
à  dix  heures.  Logé  sur  la  place  oîi  ils  éclatèrent ,  j'ai  pu  les 
suivre  des  yeux  jusque  dans  leurs  moindres  détails. 

Une  troupe  d'étudiants,  au  nombre  de  trente  euviroD,se 
divisa  en  deux  parties  pour  attaquer  en  uiéme  temps  les  deux 
prisons  qui  renfermaient  des  détenus  politiques.  La  principale 
maison  d'arrêt,  située  sur  la  place  d'Armes,  se  trouvait  juste 
en  face  de  mes  croisées.  Un  sourd  murmure  m'attira  à  la  fe- 
nêtre. Les  étudiants  avaient  surpris  et  tué  deux  factionnaires 
qui  veillaient  devant  et  derrière  le  corps-de-garde  occupant  le 
rez-de-chaussée  de  la  piison.  Ils  se  précipitèrent  dans  l'inté- 
rieur, tuèrent  encore  deux  hommes  ,  désarmèrent  les  autres 
qui  prirent  la  fuite;  puis  ils  enfoncèrent  à  coups  de  hache  les 
portes  du  premier  étage,  et  les  prisonniers  furent  mis  en  li- 
berté. 

Cependant  les  soldats  fugitifs  s'étaient  réfugiés  à  Thôtel  de 
ville;  le  bourguemestre  ,  qui  sy  était  rendu  eu  toute  hâte,  fit 
battre  la  générale  et  somma  le  bataillon  de  la  ville  de  marcher 
contre  les  insurgés.  Furieux  de  la  perte  de  quelques-uns  de  leurs 
camarades  égorgés  par  les  étudiants ,  les  soldats  arrivèrent 
sur  la  place  d'Armes  au  pas  de  charge ,  et  une  fusillade  s'en- 
gagea avec  ces  jeunes  gens  qui  n'étaient  pas  de  force  à  résister 
longtemps  à  une  troupe  régulière.  Tués  ou  blessés,  culbutés, 
poursuivis ,  ils  cédèrent  bientôt  la  place  aux  militaires  de  la 
ville  qui  se  réinstallèrent  dans  le  corps-de-garde.  Une  foule 
considérable  assiégeait  la  porte  de  la  maison  que  j'occupais  au 
coin  de  la  rue  d  Escheneim.  On  venait  de  transporter  au  pied 
de  l'escalier  un  soldat  frappé  d'une  balle  sous  l'aisselle,  et  qui 
poussait  des  gémissements  affreux.  J'ouvris  ma  porte  ^  et  me 
disposais  à  descendre  pour  porter  quelque  secours  à  ce  malheu- 


I 


REVUE  DE  PARIS.  9$ 

reux,  lorsqu'un  jeune  homme  qui  s'était  élancé  du  sein  de  la 
foule  et  qui  avait  franchi  rapidement  mon  escalier  me  repoussa 
vers  ma  porte  et  me  dit  :  Sauvez-moi  !  A  ce  cri  que  tout  homme 
comprend,  je  tire  le  jeune  homme  dans  mon  appartement, 
et  ferme  ma  porte  à  double  tour.  Il  tombe  affaissé  sur  un 
canapé  ,  refuse  tout  ce  que  je  lui  offre,  et  pousse  de  longs  sou- 
pirs sans  proféier  une  parole.  Seulement ,  lorsque  ,  l'ayant 
recommandé  aux  soinS  de  ma  famille,  je  voulus  regagner  ma 
porte  et  l'ouvrir ,  ce  jeune  homme  me  supplia  si  énergique- 
ment  de  n'en  rien  faire ,  que  la  peur  qu'il  éprouvait  d'être  dé- 
noncé me  déplut ,  je  l'avoue.  On  n'aime  pas  à  voir  accueillir 
par  la  défiance  une  franche  et  loyale  hospitalité.  Je  restai  donc 
auprès  de  lui  pour  le  satisfaire.  Deux  de  mes  compatriotes  ar- 
rivèrent bientôt  chez  moi.  Depuis  plus  d'une  heure  le  calm«  était 
rendu  à  la  ville  ,  et  les  patrouilles  circulaient  librement  dans 
les  rues.  Je  plaçai  mon  réfugié  entre  mes  deux  amis,  leur  re- 
commandant de  ne  le  quitter  qu'à  l'asile  qu'il  indiquerait,  et 
de  répondre  comme  sur  toute  la  route  ,  de  lui  s'ils  avaient  tous 
les  trois  passé  chez  moi  la  soirée  entière.  Ou  vint  bientôt  m'a- 
vertir  qu'il  était  en  sûreté. 

Après  quelques  années ,  me  rappelant  les  détails  de  cette 
soirée,  je  ne  puis  m'empêcher  de  sourire  d'une  observation 
dont  je  fus  frappé  et  qui,  toute  bizarre  qu'elle  est,  serait  con- 
firmée aujourd'hui  par  les  témoins  de  ce  fait.  Mon  étudiant 
fugitif  avait  les  vêtements  déchirés  et  en  désordre;  son  trouble 
était  extrême  ,  et  son  délire  allait  jusqu'à  l'exaspération.  Il 
avait  perdu  toutes  ses  armes  dans  cette  sanglante  échauffourée. 
Eh  bien  !  une  chose  était  restée  dans  sa  main,  et  avait  seule 
échappé  au  naufrage  5  c'était  sa  pipe,  que  ce  bon  Allemand 
n'avait  cessé  de  tenir  à  la  main  ! 

Olez  quelques  rares  épisodes  de  ce  genre  ,  et  la  vie  entière 
de  l'Allemand  est  de  la  plus  pacifique  monotonie.  Le  passage 
des  étrangers  ,  la  saison  des  eaux  qui  est  celle  des  jeux ,  occu- 
pent pendant  tout  l'été  l'habitant  de  Francfort.  Avec  l'hiver 
reviennent  les  réunions  de  famille,  les  exercices  des  sociétés 
de  musique,  le  musée ,  et  les  belles  symphonies  de  Beethoven 
et  de  Mozart.  Alors ,  dans  les  loges  de  l'Opéra  ,  et  sur  les  bancs 
de  la  grande  salle  du  fFeidenbusch  ,  apparaissent  gaies  et 
rayonnantes  de  parure  ces  jeunes  filles ,  chrétiennes  ou  juives, 


96  REVUE  DE  PARIS. 

aux  beaux  cheveux ,  à  la  douce  physionomie ,  qui  toutes  com- 
prennent la  musique  des  grands  maîtres  qui  fait  le  charme  de 
leur  vie.  En  vain  l'agiotage  et  les  scandaleux  tripotages  de 
bourse  voudraient-ils  déjà  là  ,  comme  partout  ailleurs  ,  dissiper 
ce  qui  reste  dans  les  mœurs  de  teintes  naïves  et  poétiques.  La 
vieille  Allemagne  n'a  pas  encore  oublié  son  culte  de  l'art ,  ni 
les  récits  des  gothiques  légendes,  ni  les  refrains  chevaleresques 
dont  retentissaient  jadis  les  échos  du  Taunus  et  les  rives  du 
Rhin.  Quiconque  a  pendant  quelques  années  habité  cette  terre 
hospitalière  a  pu  ,  par  intervalles ,  y  respirer  encore  ce  doux 
parfum  de  poésie  que  la  terre  germanique  ne  cessera  point 
d'exhaler  jusqu'au  jour  où  l'esprit  mercantile  et  l'esprit  diplo- 
matique l'auront  frappée  de  sécheresse  et  de  stérilité. 

Au  moment  où  je  termine  cet  article,  on  me  communique 
une  missive  émanée  de  M.  le  conseiller  aulique  des  postes  à 
Tilsitt,  lequel  croit  avoir  à  me  reprocher  d'injustes  attaques 
dirigées  contre  son  administration.  Ma  réponse  sera  courte. 
Je  me  suis  borné  à  me  plaindre  avec  une  extrême  indulgence 
de  l'étrange  manière  dont  un  employé  subalterne  de  Tilsitt 
avait  cru  devoir  interpréter  le  règlement  à  mon  égard;  mais, 
en  racontant  un  fait  dont  je  maintiens  l'exacte  vérité,  il  n'en- 
trait nullement  dans  ma  pensée  d'attaquer  l'administration  des 
postes  prussiennes.  J'ai  vu  de  près  celte  administration,  ainsi 
que  ses  honorables  employés,  et  je  puis  déclarer,  sans  y  être 
contraint  et  en  vertu  de  ma  libre  conviction,  que ,  de  toutes 
les  branches  du  service  en  Prusse,  celle-ci  me  semble  être,  et 
pour  les  actes  et  pour  les  personnes ,  la  plus  digne  d'estime  et 
de  respect. 


0. 


Critique  iittsmve> 


PUBLICATIONS  SOCIALISTES.  —  ROMANS  NOUVEAUX. 


On  attribue  communément  à  Nicolas  Boileau  une  grande  sot- 
tise, c'est  d'avoir  dit  que,  si  l'art  est  difficile,  la  critique,  en 
revanche,  est  aisée.  A  coup  sûr,  un  homme  d'un  aussi  grand 
bon  sens  que  Boileau,  et  qui  passait  volontiers  six  mois  à  polir  un 
vers  ou  à  chercher  une  rime  pour  le  compte  delà  critique,  n'a 
puse  rendre  coupable  d'un  aphorisme  si  parfaitement  niais  (1)5' 
car,  à  ce  compte,  tous  les  mauvais  poètes  auxquels  il  appli- 
quait de  temps  à  autre  ses  coups  de  fouet  satiriques  eussent  été 
ses  supérieurs.  Ce  vers  qui,  soit  dit  en  passant,  n'avait  pas  dans 
la  pensée  de  celui  qui  le  fit  le  sens  extrême  qu'y  donnèrent  plus 
tard  tant  de  grands  génies  mécontents  de  la  critique j  ce  vers, 
afin  qu'on  le  sache,  est  de  Néricault  Destouches,  cinquième 
scène  du  troisième  acte  du  Glorieux.  La  restitution  une  fois 
faite,  je  me  permettrai,  avec  l'autorisation  des  beaux  esprits 
modernes ,  de  trouver  le  susdit  vers  aussi  absurde  que  prosaï- 
que et  faiblement  tourné.  Si  Néricault  Destouches  n'en  eût  ja- 
mais écrit  d'autres  ,  ou  même  s'il  n'en  eût  écrit  que  de  pa- 
reils ,  à  coup  sûr  son  nom  ne  serait  guère  populaire  j  et  la 

(1)  Boileau  a  dit ,  au  contraire  : 

Tel  excelle  à  rimer,  qui  juge  sottement. 


98  REVUE  DE  PARIS. 

preuve ,  c'est  que  la  foule  ne  sait  même  pas  que  le  vers  en 
question  soit  de  lui.  Ah  !  bon  Dieu  !  tous  ces  grands  faiseurs 
de  poënies  épiques  ou  de  mélodrames,  que  je  les  voudrais  voir 
à  l'œuvre,  un  beau  matin,  devant  quelques  carrés  de  papier 
blanc  et  une  production  nouvelle  dont  ils  auraient  à  rendre 
compte  !  A  Dieu  ne  plaise  que  je  sous-en(ende  par  là  l'infériorité 
de  l'imagination  ;  Homère  et  Shakespeare  m'en  préservent  !  Je 
prétends  dire  seulement  que  chacun  a  son  lot  en  ce  monde,  et 
qu'il  est  au  moins  naïf  de  croire  qu'avoir  une  opinion  et  l'ap- 
puyer sur  des  raisons  solides  et  eu  termes  convenables  soit 
une  affaire  aisée.  Y  a-t-il  rien  de  plus  difficile  ,  au  contraire, 
sans  même  parler  du  double  mérite  de  bonne  volonté  et  de 
patience  qu'il  faut  pour  lire  attentivement  tant  d'oeuvres  insi- 
pides qui  se  succèdent,-  y  a-t-il  rien  de  plus  difficile  que  de 
trouver  en  quoi  précisément  un  écrivain  a  i)éché,  et,  ce  secret 
une  fois  découvert,  de  le  communiquer  à  des  esprits  pares- 
seux auxquels  toute  attention  et  toute  réflexion  répugnent? 
Mais  c'est  assez  défendre  une  cause  qui  se  défend  d'HlIe-même; 
passons  un  peu  de  la  théorie  à  la  pratique,  et  voyons. 

Que  de  livres ,  juste  ciel  !  Les  feuilles  d'annonces  de  chaque 
journal  regorgent  de  titres  plus  ou  moins  prétentieux  ou  ma- 
gnifiques. Il  semblerait,  vraiment,  qu'il  n'y  a  qu'à  tendre  la 
main  pour  attraper  un  chef  d'œuvre.  Par  pitié  !  messieurs  les 
poètes  ou  les  romanciers  patentés,  mettez-y  un  peu  de  com- 
plaisancej  n'arrivez  pas  ainsi  en  foule,  munis  chacun  d'une 
nouvelle  merveille  de  lesprit  humain.  Comment  voulez-vous 
que  la  critique  puisse  suffire  à  tant  d'admiration  et  trouver  assez 
de  paroles  flatteuses  pour  le  grand  nombre  que  vous  êtes  ?  Ah! 
messieurs,  trêve  un  moment,  s'il  vous  plaît  !  Vous  êtes  d  une 
abondance  désespérante  ,  et  vous  abusez  de  la  facullé  d'inven- 
ter que  vous  ont  départie  les  dieux  immortels.  Ah  !  tiue  les 
aventures  de  ce  roman  intime  doivent  être  déchirantes  !  Oh  ! 
que  ce  roman  de  mœurs,  5i  j'en  crois  son  titre,  doit  être  picjuant 
et  laisser  loin  ces  hommes  vulgaires  qu'on  nomme  Prévost 
et  Lesage  !  Mais  le  moyen  de  jouir  de  tout  cela  en  même  temps, 
à  la  même  heure  !  Comment  s'y  prendre  ,  je  vous  prie,  pour 
rire  et  pleurer  à  quehiues  minutes  d'intervalles?  Encore  une 
fois,  ayez  pitié  de  notre  cœur  et  de  nos  iieifs.  —  Mais  quoi  ! 
aurais-je  eu  tort  de  vous  croire  si  inflexibles?  EU  oui,  vrai- 


REVUE  DE  PARIS.  99 

ment  !  vous  êtes  meilleurs  viv.inis  que  je  ne  le  pensais,  mes- 
sieurs les  romanciers  et  les  poètes'  !  Non,  vous  ne  voulez 
point  faire  mourir  la  critique  d'un  excès  d'admiration  ,  j'en  ai 
maintenant  la  certitude.  Voici  mille  petits  ouvrages  les  plus 
badins  du  monde,  et  qu'on  peut  lire  impunément,  avant 
comme  après  dîner,  sans  redouter  le  mal  de  tête.  Allons  !  la 
paix  soit  faite,  et  n'en  parlons  plus.  A  condition,  toutefois, 
que  vous  ne  citerez  plus  le  fameux  vers  de  Néricault  Destouches; 
car,  en  ce  cas,  il  pourrait  prendre  fantaisie  à  la  critique  de 
le  retourner  contre  vous,  et,  dans  l'état  où  sont  les  choses  , 
vous  n'y  pourriez  que  perdre ,  je  vous  en  donne  le  charitable 
avis. 

En  attendant,  puisqu'il  faut  renoncer  à  découvrir ,  loin  ou 
près,  un  livre  d'imagination  qui  mérite  une  attention  spéciale 
et  vaille  sept  à  huit  pages  d'examen,  suppléons  à  la  qualité 
par  le  nombre,  et  tâchons  de  choisir  le  mieux  possible  dans  le 
chaos  littéraire  qui  fermente  à  nos  pieds. 

Vlntroduction  religieuse  et  philosophique  à  la  théorie  de 
Charles  Fourier,  par  M.  de  Pompery,  est  un  livre  écrit  avec 
une  conscience  louable  et  qui  touche  presqu'au  fanatisme.  Dans 
sa  pn^face ,  M.  de  Pompery  croit  devoir  nous  apprendre  par 
quels  différents  sentiers  a  passé  son  esprit  avant  d'arriver  à  la 
région  lumineuse  où  il  se  complaît  au  moment  présent.  D'a- 
bord ,  il  a  erré. —  lui  ou  son  esprit,  comme  on  voudra,  —  en 
proie  à  diverses  influences  pernicieuses .  pareil  à  tous  les  an- 
ciens révélateurs  avant  que  l'heure  décisive  eût  sonné  pour 
eux;  il  a  fait  souvent  fausse  route  entre  la  foi  et  le  scepticisme; 
mais  enfin.  Dieu  aidant  ,  le  voilà  sur  le  rivage,  et  à  ce  propos 
il  se  compare  à  saint  Paul.  Qui  vivra  verra,  dit  le  proverbe. 
Pour  le  moment,  que  M.  de  Pompery  veuille  bien  me  permet- 
tre de  ne  pas  trouver,  dans  V  Introduction  religieuse  et  phi- 
losophique,  l'analogue  de  la  pensée  organisatrice  de  saint 
Paul.  Je  sais  bien  que  l'intention  évidente  et  d'ailleurs  haute- 
ment affichée  de  M.  de  Pom^pery  est  de  concilier  le  saint-simo- 
nisme  et  le  fouriérisme;  en  quoi  on  peut  l'approuver;  mais  pour 
atteindre  un  but  si  splendide,il  faudrait  avoir  sur  le  fouriérisme 
et  le  saint-simonisme  des  idées  un  peu  moins  vagues  que  celles 
que  me  paraît  avoir  M.  de  Pompery.  Avait-il  bien  réfléchi  à 
ce  qu'il  allait  dire,  M.  de  Pompery,  quand  il  écrivit,  par  exem- 


100  REVUE  DE  PARIS. 

pie,  que  M.  Pierre  Leroux  est  le  précurseur  de  Charles  Fou- 
rier?Pour  mon  compte,  je  déclare  ne  rien  entendre  à  celte 
proposition,  ni  même  deviner  comment  elle  a  pu  venir  à  l'es- 
prit de  fauteur.  Non-seulement  le  fait  simple  et  matériel  de 
la  mort  de  Charles  Fourier  ,  arrivée  depuis  environ  trois  ans, 
tandis  que  M.  Pierre  Leroux  est  plein  de  vie  ;  mais  encore 
Tordre  des  idées  émises  par  ces  deux  philosophes  socialistes, 
mais  la  date  de  leurs  tentatives,  dont  l'une  remonte  à  1S09, 
tandis  que  l'autre  n'est  pas  terminée  ;  tout  enfin  s'opposait  à  ce 
que  M.  de  Pompery  formulât  un  pareil  jugement.  M.  Pierre 
Leroux  précurseur  de  Charles  Fourier  î  Autant  vaudrait  dire, 
—  sans  comparaison  aucune  entre  les  personnes,  —  que  saint 
Paul  fut  le  précurseur  du  Christ  ;  cela  ne  serait  certes  pas 
moins  déraisonnable,  ni  plus  inadmissible.  Je  comprends  bien 
comment  M.  de  Pompery  a  été  conduit  à  violenter  ainsi  l'évi- 
dence :  c'est  par  le  désir  de  montrer  la  réforme   morale  pré- 
cédant la  réforme  économique.  A  la  bonne  heure  !  Mais  alors, 
qui  l'empêchait  de  s'adrt^sser  tout  bonnement  à  Saint-Simon? 
ce  qui  eût  encore  été,  toutefois,  un  anachronisme,  quoique 
moindre.  Saint-Simon,  dira  peut-être  M.  de  Pompery,  n'est 
pas  mon  homme.  A  cela  je  n'ai  rien  à  répondre  ,   sinon  qu'en 
ce  cas  il  fallait  arranger  le  système  conciliateur  de  telle  sorte 
que  la  théorie  de  réforme  économique  précédât  la  théorie  de 
réforme  morale,  d'accord  avec  l'histoire  et  le  bon  sens;  car 
un  système  n'est-il  pas  ruiné  d'avance,  qui  s'appuie  sur  une 
base  dont  le  souffle  du  premier  écolier  venu  peut  avoir  raison? 
Quoique  le  livre  de  M.  de  Pompery  ne  soit  sûrement  pas 
destiné  à  renouveler  la  face  du  monde,  comme  l'auteur  sem- 
blait se  le  promettre,  ce  n'en  reste  pas  moins,  cependant,  une 
bonne  étude  philosophique  sous  certains  rapports;  un  peu  in- 
digeste, sans  doute ,  un  peu  confuse  ,  mais,  somme  toute,  ne 
manquant  pas  d'intérêt.  Les  chapitres  sur  Dieu,  entre  autres, 
sur  le  bie7i  et  le  mal,  sur  le  temps  de  l'éternité ,  sont  mal- 
heureusement plus  verbeux  et  déclamatoires  qu'originaux,  et 
relèvent  trop  directement  de  V Encyclopédie  iSoutelle  dont  ils 
offrent  de  naïves  paraphrases  ;  mais  on  pardonnera  certaine- 
ment de  grand  cœur  à  M.  de  Pompery  les  défauts  que  je  lui 
signale  ici  avec  tant  de  franchise,  en  faveur  de  son  chapitre 
sur  la  loi  de  l'union  des  sexes,  où  la  question  de  l'amour, 


REVUE  DE  PARIS.  101 

laissée  peudanle  par  le  sainl-simonisme  et  le  fouriérisme,  est 
discutée  à  un  point  de  vue  très-intelligent  et  très-nouveau. 

Une  autre  production  socialiste  ,  bien  qu'écrite  dans  une 
intention  toute  différente-de  V Introduction  philosophique  et 
religieuse,  c'est  Le  Fou  du  Palais-Royal ,  par  M.  Cantagrel. 
Un  apôtre  dans  la  véritable  acception  du  mot,  ce  M.  Cantagrel, 
et  qui  n'est  pas  près  de  devenir  hérétique  !  Parlez-moi,  pour 
les  révélateurs,  de  pareils  disciples.  N'ayez  crainte  que  celui- 
là  essaie  des  variations  sur  les  thèmes  de  son  maître  :  il  s'en 
tient  au  texte  ,  à  la  lettre  ,  avec  un  respect  inaltérable  et  il  se 
croirait  impardonnable  d'écrire  une  seule  syllabe  qui  ne  se  rat- 
tachât pas  à  la  doctrine  directement.  Cette  orthodoxie  rigou- 
reuse donne  un  grand  prix  au  Fou  du  Palais-Royal ,  où  l'on 
est  assuré  de  trouver  les  renseignements  les  plus  précis  sur  la 
découverte  de  Charles  Fourier,  sans  alliage  d'aucune  sorte. 
Les  gens  de  bonne  volonté,  qu'effraierait  une  lecture  attentive 
du  Nouveau  Monde  Industriel  ou  de  la  Théorie  de  l'asso- 
ciation domestique  et  agricole ,  peuvent  donc  ouvrir  le  li- 
vre de  M.  Cantagrel  avec  confiance  :  leur  curiosité  sera  satis- 
faite sans  être  exposée  à  la  moindre  déception. 

La  forme  adoptée  par  M.  Cantagrel  est  la  meilleure  qu'il  pût 
adopter,  en  ce  sens  qu'elle  remédie,  autant  que  faire  se  puisse, 
à  la  monotonie  du  fond  du  livre  par  la  variété  qu'elle  com- 
porte; c'est  la  forme  dialoguée,  à  l'imitation  de  la  Cité  du  So- 
leil, de  Campanella.  J'ai  dit  il  n'y  a  pas  longtemps,  à  propos 
des  Études  sur  les  Réformateurs  modernes,  par  M.  Louis 
Reybaud,  et  dans  la  Revue  même  où  j'écris  ces  lignes ,  ce  que 
je  pense  de  l'école  fouriérisie;  je  n'ai  donc  point  à  revenir  là- 
dessus,  et  je  puis  m'occuper  du  Fou  du  Palais-Royal  au  point 
de  vue  littéraire  exclusivement.  C'est  pourquoi  j'insisterai  sur 
le  mérite  de  forme  que  je  viens  de  reconnaître  à  ce  livre.  La 
forme  dialoguée,  en  effet,  convient  merveilleusement  à  une 
doctrine  qui  aspire  à  se  répandre;  le  dialogue  suppose  l'ob- 
jection directe,  subite,  faite  à  brûle-pourpoint,  et  se  prête  bien 
mieux  que  le  monologue  aux  exigences  de  la  discussion  :  le 
livre  dont  je  parle  en  fournirait,  au  besoin,  l'évidente  preuve. 
Ici  ce  n'est  point  l'auteur  qui  a  la  parole  ;  a  la  parole  qui  veut. 
La  scène  se  passe  en  plein  jardin  du  Palais-Royal ,  comme  l'an- 
nonce le  titre,  au  milieu  des  beaux  messieurs  et  des  belles  da- 
6  9 


103  REVUE  DE  PARIS. 

mes.  des  comédiens  et  des  commis-voyageurs,  des  étrangers  et 
des  hommes  de  lettres,  dont  on  sait  que  cette  promenade  est 
l'habituel  rendez-vous.  Survient  un  phalanslérien  ou  un  fou- 
riériste .  —  désignations  synonj'mes ,  —  lequel  est  regardé 
comme  un  fou  par  tout  le  monde.  Mais  cependant,  comme 
toute  folie  a  son  bon  côté  ,  son  côté  plus  ou  moins  risible  ,  oa 
interroge  notre  homme  sur  ses  croyances  particulières,  on  le 
harcèle  de  questions,  on  le  traque  entre  les  difficultés,  on  Tas- 
somme  de  problèmes  à  résoudre,  sans  parvenir  le  moins  du 
monde  à  le  déconcerter  ni  à  le  troubler.  Calme  comme  sa 
conscience,  le  phalanstérien  a  réponse  à  tout;  il  riposte  à  tou- 
tes les  bottes  oratoires  qu'on  lui  pousse  ;  il  dit  son  fait  à  cha- 
cun avec  cette  franchise  d'allures  et  de  ton  que  sa  folie  auto- 
rise, et  réussit  souvent  à  mettre  les  rieurs  de  son  côié. 

•le  n'adresserai  qu'un  reproche,  mais  assez  grave,  à  M.  Can- 
tagrel  :  c'est  d'avoir  fait  un  choix  un  peu  trop  prudent  parmi 
les  objections  vulgairement  adressées  à  l'école  fouriériste  ,  et 
ainsi,  en  obtenant  un  tiiomphe  facile,  de  l'avoir  obtenu  incom- 
plet. Tous  les  problèmes  soulevés  par  la  doctrine  fouriériste 
ne  se  trouvent  pas  résolus  dans  son  livre;  bon  nombre  de 
questions  s'y  trouvent  en  quelque  sorte  réservées,  sans  qu'on 
ensache  la  cause;  il  en  résulte  que  l'incertitude,  pour  élre 
moins  grande  qu'auparavant,  ne  subsiste  pas  moins.  Sur  la 
grande  affaire  de  l'amour  ,  par  exemple,  M.  Cantagrel  a  glissé 
d'une  façon  qui  sent  l'ignorance  ou  la  crainte,  deux  défauts 
réels  dans  l'apostolat.  Mais,  en  revanche,  rien  n'est  plus  diver- 
tissant que  le  Fou  du  Palais-Royal,  à  l'endroit  des  célébrités 
contemporaines.  Il  faut  voir  dans  ce  livre  la  signification  qu'ont, 
au  point  de  vue  fouriériste,  les  talents  divers  dont  la  France 
contemporaine  s'honore  ;  talents  compris  par  le  public  tout 
au  rebours  du  sens  commun  et  de  leur  signification  réelle  , 
s'il  faut  en  croire  M.  Cantagrel.  C'est  là  que  Béranger  et  Cha- 
teaubriand, George  Sand  et  Lamartine  ,  sont  enfin  expliqués , 
eux  et  leurs  œuvres,  et  que  l'on  apprend  la  manière  d'admirer 
Talma  et  M''^  Rachel  au  point  de  vue  de  l'ordre  et  de  l'harmo- 
nie. C'est  là  enfin,  que  dirai-je  davantage  !  c'est  là  que  Jules 
Janin  est  atteint  et  convaincu  ,  par  M.  Cantagrel,  d'être  un 
partisan  fanatique  de  Fourier  et  un  amateur  enragé  du  pha- 
lanstère. On  voit  de  reste  par  là  que  le  Fou  du  Palais-Royal , 


REVLE  DE  PARIS.  10S 

abstraction  faite  de  la  théorie  sociale  qu'il  prêche ,  peut  riva- 
liser, pour  l'intérêt  romanesque,  avec  la  plupart  des  romans 
nouveaux  ;  avec  Olear,  par  exemple. 

Qu'est-ce  qu'Olear?  me  demanderez-vous.  Mon  Dieu  !  vous 
m'embarrassez  fort  avec  une  question  pareille  ;  car ,  la  main 
sur  la  conscience,  il  m'est  tout  à  fait  impossible  de  vous  ré- 
pondre. Jugez  plutôt.  —  La  chose  commence  par  une  sorte  de 
récit  en  strophes  poétiques  où  l'on  voit  un  amant ,  nommé  Ed- 
gard,  séparé  de  sa  maîtresse ,  jeune  fille  anglaise  qui  répond 
au  nom  d'Olear.  Au  chapitre  suivant,  vient  un  dialogue  poéti- 
que, où  le  jeune  Edgard,  arraché  de  vive  force  des  bras  de  sa 
mère  expirante,  est  sollicité  par  un  sien  ami ,  appelé  Lopès ,  de 
s'aller  cachera  Fontainebleau  pour  échapper  aux  poursuites 
d'impitoyables  créanciers.  Dans  ce  même  chapitre,  on  apprend, 
à  l'aide  d'un  monologue  intercalé  dans  le  dialogue,  que  mons 
Lopès  est  un  scélérat  fieffé  5  sorte  d'Otello  en  frac  à  la  fran- 
çaise, et  qui  a  une  terrible  vengeance  à  exercer  contre  Edgard 
pour  avoir  éprouvé  jadis,  du  fait  de  ce  dernier,  le  sort  de  cer- 
tains maris  immortellement  ridiculisés  par  Molière.  Toujours 
dans  ce  même  chapitre  deuxième  ,  nous  sommes  subitement 
transportés  à  Fontainebleau  avec  Edgard,  qui  y  est  soumis  à  la 
surveillance  d'un  certain  Raguet,  agent  soldé  de  Lopès  •  et  tout 
d'un  coup  ,  la  poésie  cédant  le  pas  à  la  prose  ,  Edgard  se  met 
à  conter  à  M"'^  Raguet  par  un  beau  clair  de  lune,  l'histoire  de  sa 
passion.  Puis  la  poésie  reprend  le  pas  devant,  et  Edgard  ,  dans 
une  sorte  d'ode  intitulée  les  Tuileries,  envoie  à  Olear  absente 
quelques  soupirs  d'amour  et  quelques  gémissements.  Le  tour  de 
la  prose  revenu  ,  tout  un  portefeuille  de  lettres  nous  est  offert, 
les  unes  d'Olear  ,  les  autres  cl'Edgard  ,  également  pleines  les 
unes  et  les  autres  de  terreur ,  d'angoisses,  de  tendresse  ,  d'in- 
certitude, de  désespoir  5  mais  dans  le  tas  se  trouve  un  billet  de 
Lopès  à  l'adresse  d'Edgard  ,  lequel  billet  a  pour  but  d'inspirer 
à  Edgard  des  doutes  sur  la  fidélité  de  sa  maîtresse.  Ici ,  lettre 
développée  d'Edgard  à  Lopès,  touchant  les  faux  jugements  du 
monde,  la  vei  tu  des  femmes  en  général  et  d'Olear  en  particu- 
lier. Après  quoi  Edgard  s'endort  et  rêve  en  vers  :  il  voit  de 
faux  amis  d'abord  ,  puis  des  femmes  menteuses  ,  des  femmes 
coquettes,  des  femmes  criminelles,  toute  sorte  de  femmes  enfin, 
et  se  réveille  aussi  épouvanté  que  s'il  eût  pénétré  en  songe  dans 


104  REVUE  DE  PARIS. 

l'enfer  de  Dante.  A  peine  éveillé,  nouvelle  lettre  de  Lopès,  qui 
engage  son  ami  à  partir  pour  New-York  ,  sans  lui  donner  la 
plus  petite  nouvelle  d"01ear.  Edgard.  poussé  à  bout,  trompe  la 
surveillance  de  Raguet  et  s'enfuit  de  Fontainebleau;  n'oubliant 
pas,  en  roule,  d'adresser  à  Olear  un  dithyrambe.  Mais  voici 
bien  du  nouveau  !  un  homme  se  rencontre  sur  le  chemin  d'Ed- 
gard,  et  cet  homme  insulte  Olear  :  un  duel  en  résulte,  par  con- 
séquent, et  un  duel  en  vers,  s'il  vous  plaît  !  Et  Edgard  se 
remet  bientôt  en  marche,  couvert  du  sang  de  l'audacieux 
insolent. 

Ma  foi  !  le  courage  me  manque  pour  continuer  jusqu'au  bout 
l'analyse  d'un  pareil  livre.  Qu'il  vous  suffise  de  savoir  qu'Ed- 
gard  court  à  la  poursuite  d'Olear,  laquelle  est  entraînée  par  sa 
famille  à  travers  la  Belgique  et  l'Angleterre;  qu'un  jour  Edgard 
la  retrouve  par  hasard  dans  une  misérable  chambre  d'hotel 
garni  oïl  il  a  pénétré  on  ne  sait  comment,  peut-être  par  la  fenê- 
tre, et  qu'il  la  reperd  presque  aussitôt;  qu'enfin,  après  bien 
des  ruses  et  bien  des  stratagèmes  inventés  successivement  par 
Lopès  pour  séparer  les  deux  amants  et  rester  maître  d'Olear 
qu'il  convoite,  les  deux  amants  finissent  cependant  par  se  re- 
joindre, avec  le  consentement  de  leurs  familles  respectives,  et 
que  le  traître  Lopès  est  démasqué.  Ajoutez  que  les  diverses 
scènes  que  je  vous  raconte  ici  substantiellement  sont  délayées 
dans  le  livre  tantôt  en  assez  mauvais  vers,  monologue  ou  dia- 
logue ,  tantôt  en  prose  incorrectement  emphatique,  et  vous 
n'auriez  rien  de  plus  à  apprendre  sur  Olear.  Maintenant ,  c'est 
moi  qui  vous  demanderai,  lecteur,  à  quel  genre  littéraire  Olear 
se  rattache.  Tout  ce  qu'il  m'est  possible  de  dire ,  pour  mon 
compte,  c'est  qu'O/ea/"  n'est  ni  un  roman,  ni  un  poëme,  ni  un 
drame,  ni  une  satire  ,  ni  une  ode,  ni  une  élégie,  quoique  l'ou- 
vrage tienne  de  tout  cela  ensemble.  Selon  moi,  Olear  a  donc 
le  mérite  d'être  véritablement  hors  ligne,  puisqu'il  est  indéfi- 
nissable, soit  pour  le  fond,  soit  pour  la  forme.  Qu'ajoulerai- 
je  ?  Olear,  ouvrage  anonyme,  ne  saurait  être  qu'une  spiri- 
tuelle gageure  tenue  aux  dépens  de  la  bonhomie  du  public. 

Arrivons  bien  vite  à  quelque  chose  d'un  peu  moins  triste. — 
Voici  le  Livre  d'Amour  de  M.  Emmanuel  Gonzalès.  Le  Litre 
d'Jmour  !  c'esl  là  un  titre  coquet  et  qui  promet  de  douces  et 
aimables  émotions,  j'espère  !  Erreur,  cependant.  M.  Emmanuel 


REVUE  DE  PARIS.  105 

Gonzalès  a  caché ,  sous  la  dorure  engageante  de  ce  titre,  une 
pilule  dramatique  à  remuer  la  poitrine  des  plus  robustes  ama- 
teurs d'émotions.  Kelha,  Thecla  et  Blanche,  telles  sont  les  hé- 
roïnes des  trois  nouvelles  diverses  qui  composent  le  Livre 
d'Amour.  L'histoire  de  Ketha  est  une  histoire  terrible  et  à 
faire  dresser  les  cheveux  sur  la  tête,  même  après  les  Mystères 
d'Udolphe,  de  cette  bonne  mistress  Radcliffe.  D'abord,  sachez 
que  la  scène  se  passe  sous  Philippe  II  d'Espagne,  un  gaillard 
qui  n'y  allait  pas  de  main  morte ,  comme  on  sait,  quand  il  lui 
prenait  fantaisie  de  jouer  un  rôle  tragique.  Donc,  sous  le  règne 
du  roi  très-chrétien  Philippe  II  d'Espagne,  le  duc  d'Albe  est 
amoureux  de  la  comtesse  de  Lémée.  Vous  expliquer  en  détail 
comment  le  duc,  repoussé  par  la  comtesse,  en  est  arrivé  à 
vouloir  se  venger  d'elle,  cela  serait  inutile:  la  connaissance 
du  fait  vous  sufiBt.  Le  duc  débute  dans  sa  vengeance  par  enle- 
ver à  la  comtesse  sa  petite  tille  Ketha  ,  après  s'être  assuré  de 
l'absence  du  comte  en  le  faisant  jeter  eu  prison.  Malheureuse- 
ment pour  le  duc,  toute  petite  tille  qu'elle  était,  Ketha  avait 
inspiré  une  passion  juvénile  au  bambin  Henrik,  lequel,  une 
fois  parvenu  à  l'adolescence ,  se  fait  le  chef  d'une  bande  de 
pillards  pour  délivrer  sa  fiancée.  Vous  voyez  d'ici  les  scènes  de 
vol  et  de  meurtre,  les  massacres,  les  incendies,  avec  l'inquisi- 
tion brochant  sur  le  tout.  Bref ,  après  maintes  scènes  plus  ter- 
rifiantes les  unes  que  les  autres,  l'histoire  se  dénoue,  à  grand 
renfort  de  trahisons  et  de  poisons ,  sur  la  paille  d'un  obscur 
cachot. 

Thecla,  histoire  hollandaise  où  le  peintre  Van-Dyck  joue 
un  rôle  ,  étant  de  la  même  école  que  l'histoire  précédente  ,  je 
ne  m'y  arrêterai  pas ,  si  ce  n'est  pour  remarquer  en  passant  la 
figure  du  vieux  Graff ,  ouvrier  tailleur,  traitée  avec  beaucoup 
de  soin.  La  troisième  et  dernière  histoire  du  livre,  intitulée 
Blanche,  est  préférable  aux  deux  autres,  à  mon  avis.  Cela 
est  simplement  conçu  et  simplement  exécuté;  les  descriptions 
sont  agréablement  faites,  et  le  paysage  breton  qui  sert  de  cadre 
à  l'action  principale  est  très-bien  entendu.  Blanche  est  la  fille 
d'un  de  ces  hommes  qui  spéculent  sur  les  naufrages,  et  qui, 
habitant  une  falaise  d'où  ils  aperçoivent  au  loin  les  voiles,  s'en 
vont  travailler  de  nuit ,  par  des  moyens  connus  d'eux  seuls ,  à 
faire  échouer  les  bâtiments ,  tout  en  ayant  l'air  de  leur  porter 

9. 


ièé  REVUE  DE  PARIS. 

secours.  Un  jeune  homme  de  Paris,  nommé  Julien,  arraché 
par  Blanche  à  la  mort,  et  récompensant  ensuite  la  jeune  fille 
par  la  plus  noire  et  la  p'us  lâche  ingratitude  :  tel  est  le  sujet 
qu'a  traité  M.  Emmanuel  Gonzalès.  A  coup  sûr,  c'est  là  une  in- 
vention qui  n'est  rien  moins  que  neuve,  mais  dont  les  détails 
rachètent  suffisamment  l'apparente  banalité.  J'adresserai  pour- 
tant à  M.  Emmanuel  Gonzalès  ,  à  propos  de  Blanche  ,  un  re- 
proche qu'il  mérite  pareillement  dans  Thecla  et  dans  Ketha; 
c'est  d'avoir  subordonné  le  développement  de  ses  trois  con- 
tes ,  avec  un  parti  pris  évident,  à  je  ne  sais  quel  désir  puéril 
de  suspendre  la  curiosité  au  moment  le  plus  inattendu.  C'est  là 
une  tactique  fort  à  la  mode  ,  je  le  sais,  et  dont  l'usage  est  for- 
mellement recommandé  par  les  rédacteurs  en  chef  de  certains 
feuilletons  quotidiens.  Les  trois  nouvelles  réimprimées  aujour- 
d'hui par  M.  Gonzalès  ayant  primitivement  paru  dans  le  Siè- 
cle ,  ce  n'est  donc  pas  M.  Gonzalès  seul  qui  est  coupable  du 
défaut  que  je  signale  dans  son  livre.  Qu'on  me  permette  ,  en 
conséquence,  une  petite  digression. 

La  coutume  s'est  répandue,  depuis  trois  ou  quatre  ans  envi- 
ron ,  de  publier  dans  les  journaux,  non  pas  des  contes,  non 
pas  des  nouvelles  de  quelques  pages ,  mais  des  romans  tout 
entiers.  Le  but  que  l'on  espère  atteindre  par  là  est  très-claire- 
ment visible  :  c'est  d'intéresser  le  lecteur  pendant  des  semai- 
nes, pendant  des  mois  si  c'est  possible  ,  et  de  le  forcer  ainsi, 
pour  parler  le  vulgaire  langage  des  affaires,  à  renouveler  son 
abonnement.  Comme  spéculation,  le  calcul  n'est  pas  mauvais, 
j'en  conviendrai  sans  peine  ;  mais  est-il  dans  l'intérêt  de  la 
littérature?  Mille  fois  non  !  Qu'arrive-t-il  en  effet  à  l'écrivain 
qui  est  obligé  de  se  conformer  à  ce  mode  de  publicité  d'un 
nouveau  genre?  Il  lui  arrive  ceci,  qu'ayant  à  présenter  son 
œuvre  au  public  par  fragments  et  parcelles,  ii  doit  s'arranger 
de  telle  sorte  que  chaque  fragment  soit  émouvant  en  soi-même 
et  promette  en  même  temps  une  émotion  plus  forte  encore 
pour  le  lendemain.  Or,  on  voit  tout  de  suite  à  quels  funestes 
résultats  pousse  un  procédé  semblable.  Dès  le  moment  que  ce 
système  est  adopté,  il  faut  renoncer  à  tout  ce  qui  constitue 
précisément  le  cachet  littéraire  d'une  œuvre  .  c'est-à-dire  aux 
développements  de  caractères  ,  aux  descriptions,  aux  prépara- 
tions graduées.  Allez  donc  vous  amuser  à  peindre  patiemment 


REVUE  DE  PARIS.  107 

une  figure  ou  à  décrire  Minutieusement  le  lieu  d'une  scène, 
quand  vous  pouvez  craindre  que  l'abonné,  ayant  devant  lui 
vingt-<iualre  heures,  ne  songe  plus  à  votre  histoire  le  jour  sui- 
vant. Dans  un  livre  ,  c'est  une  autre  affaire  ;  vous  pouvez  vous 
étendre  à  loisir  sur  certaines  parties  de  votre  invention  ,  sauf 
à  dédommager  plus  lard  le  lecteur  de  la  patience  que  vous 
aurez  d'abord  réclamée  de  lui.  Voyez  plutôt  Walter  Scott!  Il 
débute  avec  lenteur',  ne  négligeant  pas  un  détail  qu'il  croit 
utile  ,  ne  nous  faisant  pas  grâce  d'une  nuance  qu'il  a  jugée  né- 
cessaire ;  et  certes  nul  ne  songe  à  se  plaindre  de  cela  ,  lors- 
qu'arrive  enfin  la  scène  capitale  qui  a  nécessité  tant  d'apprêts; 
car,  il  n'est  pas  inutile  de  l'observer,  Walter  Scott  ne  nous 
donne  guère  plus  d'une  belle  scène  par  volume.  Dans  le  cas 
dont  je  parle,  au  contraire,  il  faut ,  de  toute  nécessité  ,  que  les 
scènes  foisonnent,  bonnes  ou  mauvaises.  L'essentiel  n'est  pas 
que  la  marche  de  l'invention  soit  régulière  ,  mais  qu'elle  soit 
violente  ;  l'important  n'est  pas  que  l'action  soit  logique,  mais 
qu'elle  soit  heurtée  ,  saccadée  ,  accidentée,  féconde  en  péripé- 
ties de  toute  nature;  il  faut  moins  chercher  à  frapper  juste, 
qu'à  frapper  de  plus  en  plus  fort.  D'où  il  résulte  que  l  écrivain, 
au  lieu  d'employer  son  imagination  à  la  recherche  du  beau  et 
du  solide ,  l'emploie  misérablement  à  la  recherche  du  capri- 
cieux et  de  l'étrange.  Ce  dont  il  s'inquiète  exclusivement ,  c'est 
de  grouper  ensemble,  par  tel  moyen  que  ce  soit ,  une  foule  de 
petits  faits  plus  incroyables  les  uns  que  les  autres,  de  façon  à 
pousser  insensiblement  la  curiosité  jusqu'au  paroxisme.  Il  se 
préoccupe  moins  de  charmer  le  cœur  que  d'y  exciter  une  sorte 
de  fièvre  d'attente,  car  il  touche  au  sublime  du  genre  s'il  par- 
vient à  provoquer  une  impatience  qui  tienne  de  la  frénésie.  Je 
n'ai  pas  besoin  d'insister  davantage  pour  faire  sentir  ce  que  de 
telles  tendances  littéraires  ont  de  déplorable.  L'art  serait  à  ja- 
mais perdu  s'il  restait  dans  celte  route.  Mais  il  est  à  espérer 
que  les  bons  esprits  sauront  résister  à  la  dangereuse  séduction 
d'une  popularité  facile,  et  que  l'intérêt  pécuniaire  s'effacera 
bientôt  devant  la  dignité  du  talent. 

Le  roinancier  dont  le  nom  se  présente  en  ce  moment  sous 
ma  plume,  M.  de  Balzac,  a  voulu  ,  lui  comme  tant  d'autres, 
participer  aux  bénéfices  du  roman  publié  par  feuilletons,  et  il 
a  été  victime  de  sa  ttulative.  Moins  qu'un  autre,  M.  de  Balzac 


168  REVUE  DE  PARIS. 

peut  se  plier  aux  nécessités  du  genre,  car  son  talent  est  digres- 
sif  au  suprême  degré.  M.  de  Balzac  est  très-remarquable  dans 
les  préparations;  malheureusement  il  n'en  sort  pas;  il  s'y  at- 
tache à  outrance  ,  sans  arriver  jamais ,  comme  Walter  Scott , 
au  chapitre  des  dédommagements  ;  c'est-à-dire  que  ses  qualités 
sont  précisément  l'antipode  de  celles  qu'exige  la  fabrication  du 
roman  morcelé.  J'en  veux  pour  preuve  son  dernier  livre, /e 
Curé  de  f^illage  ,  qui  a  paru  par  petites  bribes  dans  la  Presse 
avant  de  former  le  couple  d'in-8°. 

Le  Curé  de  Village  est  précédé  d'une  préface  où  l'auteur 
nous  apprend  que  le  roman  qu'on  va  lire  n'est  ni  plus  ni  moins 
admirable  que  le  Lis  dans  la  Vallée,  du  même  auteur.  Nous 
voilà  bien  prévenus  !  C'est  à  nous  de  savoir  si  nous  trouvons 
le  Lis  dans  la  Vallée,  oui  ou  non,  un  chef  d'oeuvre,  et  par 
conséquent  à  laisser  là  ou  à  gloritîer  par  anticipation  le  frère 
du  Lis.  Eh  bien  !  moi  qui  ne  suis  pas  intéressé  dans  la  ques- 
tion ,  je  trouve  M.  de  Balzac  dans  une  erreur  grave.  Tout  au 
rebours  de  M.  de  Balzac  ,  je  pense  que  le  Lis  dans  la  Vallée 
est  très-inférieur  au  Curé  de  Village ,  pour  celte  raison  bien 
simple  que,  dans  le  Curé  de  Village ,  M.  de  Balzac  ne  copie 
que  lui-même,  tandis  qu'il  a  copié  son  prochain  dans  le  Lis, 
Personne  n'ignore,  en  effet ,  que  le  Lis  dans  la  Vallée  est  une 
contrefaçon  très-imparfaite  de  Volupté.  Une  autre  particula- 
rité de  la  nouvelle  préface  de  M.  de  Balzac ,  c'est  la  prétention 
de  l'auteur  à  ne  pas  vouloir  que  la  critique  juge  le  Curé  de 
Village  avant  la  publication  d'un  roman,  encore  inédit ,  qui 
doit  servir  de  clef  de  voûte  au  Curé  de  Village  et  au  Médecin 
de  Campagne,  publié,  ce  dernier  ,  depuis  tantôt  sept  ou  huit 
ans.  La  plaisanterie  est  un  peu  forte  !  N'y  prenez  pas  garde, 
cependant,  car  c'est  tout  bonnement  l'ancienne  plaisanterie  que 
l'on  sait ,  touchant  une  cathédrale  littéraire.  Il  ne  s'agit  plus 
de  cathédrale  ,  cette  fois,  mais  seulement  d'une  petite  maison- 
nette triangulaire.  C'est  toujours  cela  de  gagné  ! 

Analyserai-je  l'action  du  Curé  de  Village  ? '^on  ^  car  elle 
n'existe  pas,  à  proprement  parler.  Il  y  a  tout  au  monde  dans 
le  Curé  de  Village ,  excepté  une  action  claire  ,  nette  et  régu- 
lièrement développée.  Les  divers  personnages  qui  y  figurent, 
on  les  connaît  tous.  Le  cuié  Bonnet  est  un  homme  d'un  très- 
grand  génie  j  de  crainte  que  nous  ne  venions  à  oublier  cela  , 


REVUE  DE  PARIS.  109 

l'auteur  nous  le  rappelle  presqu'à  chaque  chapitre  de  son  livre. 
Le  curé  Bonnet  a  tout  autant  de  génie  ,  sans  le  flatter  ,  que  les 
autres  grands  hommes  précédemment  sortis  du  cerveau  de 
M.  de  Balzac.  Je  le  veux  bien  !  mais  il  faut  alors  que  le  curé 
Bonnet  en  sache  plus  long  qu'il  n'en  dit ,  car  les  paroles  et  les 
pensées  qu'il  daigne  nous  communiquer  sont  les  plus  creuses 
et  les  plus  banales  du  monde.  Véronique  Grasiin  est  une  vraie 
■perle,  un  diamant,  une  perfection  indéfinissable  ;  toutes  les 
femmes  dévouées  auxquelles  M.  de  Balzac  a  donné  le  jour  sont 
des  pierres  dures,  de  vrais  cailloux,  à  côté  de  Véronique.  Une 
femme  plus  douce  ,  plus  calme,  plus  résignée  ,  plus  sereine  , 
qui  lève  au  ciel  des  yeux  plus  chargés  d'éclairs  compatissants, 
ou  qui  confie  aux  brises  du  soir  des  plaintes  plus  tendrement 
douloureuses,  on  ne  la  saurait  trouver  nulle  part.  Mêlez  en- 
semble une  larme  et  un  soupir,  et  incarnez  la  chose,  vous  aurez 
Véronique.  Quant  aux  autres  personnages ,  ils  n'ont  pas  la 
même  importance  que  le  précédent ,  à  beaucoup  près  :  le  père 
et  la  mère  Sauviat,  le  galérien  Farabesche  ,  ne  sont  guères  que 
des  caricatures  destinées  à  distraire  le  lecteur  pendant  les  in- 
termèdes. Je  dois  cependant  une  mention  particulière  à  Tas- 
eheron,  jeune  criminel  auquel  se  rattache  une  énigme  dont 
l'auteur  n'a  pas  jugé  convenable  de  nous  donner  le  mot. 

Par  exemple,  une  chose  que  je  serais  passablement  curieux 
de  savoir,  c'est  pourquoi  l'auteur  a  intitulé  son  livre  le  Curé 
de  Village,  puisque  le  peu  d'action  qu'il  y  a  dans  ce  livre  roule 
sur  Véronique  et  Tascheron. 

Le  jeune  Tascheron  commet  un  crime ,  un  beau  matin  ,  vers 
la  fin  du  premier  volume  du  Curé  de  Village,  après  que  l'au- 
teur nous  a  peint  tout  à  son  aise  la  famille  de  Véronique.  Pour- 
quoi Tascheron  commet-il  ce  crime  ?  pour  se  procurer  de  l'ar- 
gent. II  tue  un  vieil  avare.  Que  voulait-il  faire  de  cet  argent? 
Ici  le  lecteur  s'embarrasse  ,  et  l'auteur  aussi.  Cependant  les 
choses  vont  leur  train  ;  le  procès  commence  ,  l'avocal-général 
parle  pendant  trois  grandes  heures,  le  défenseur  de  Tascheron 
prend  la  parole  à  son  tour  ,  et  la  fin  de  tous  ces  discours  est 
une  condamnation  à  mort.  Mais  voilà  qu'à  partir  de  l'exécu- 
lion  de  Tascheron ,  Véronique  semble  atteinte  d'une  maladie 
de  langueur;  elle  dépérit,  son  teint  se  fane,  son  corps  s'amoin- 
drit et  se  brise  ;  adieu  pour  elle  la  jeunesse  et  la  santé  !  D'où 


110  REVUE  DE  PARIS. 

cela  vient-il?  continuation  de  la  diflSculté  qui  précède.  Tout 
porte  à  croire  qu'elle  a  de  graves  reproches  à  s'adresser  rela- 
tivement à  l'affaire  Tascheron.  En  de  certains  moments,  on  va 
même  jusqu'à  la  soupçonner  de  complicité  dans  la  perpétration 
du  crime  ,  et  bientôt,  on  se  reproche  ce  soupçon  comme  une 
pensée  coupable.  Fi  donc  !  une  si  charmante  et  si  excellente 
personne  !  Toutes  les  preuves  de  la  terre  seraient  accumulées 
contre  elle,  qu'il  y  aurait  conscience  à  suspecter  son  innocence 
un  seul  instant.  Quand  M.  de  Balzac  nous  a  sufiSsamment  pro- 
menés au  milieu  de  ces  hésitations  et  de  ces  incertitudes ,  il 
tire  respectueusement  le  curé  Bonnet  de  son  presbytère;  nous 
voyons  enfin  ce  vénérable  pasteur,  duquel,  jusqu'alors, 
nous  avons  seulement  entendu  parler.  Le  curé  Bonnet ,  à  son 
tour,  prend  la  parole,  mais  nous  ne  sommes  pas  plus  instruits 
qu'auparavant  de  ce  que  nous  brûlons  de  savoir.  Véronique 
était-elle  complice  de  Tascheron  ?  et  pourquoi  Tascheron  a-t- 
il  commis  son  crime?  Double  énigme  pour  le  curé  Bonnet 
comme  pour  nous. 

Patience!  la  grande  heure  des  éclaircissements  arrive  ;  Vé- 
ronique va  mourir;  peut-être  allons-nous  savoirquelque  chose. 
Quelque  chose,  en  effet ,  mais  pas  tout.  Véronique  se  confesse 
publiquement  ;  elle  avoue  à  l'auditoire  réuni  à  la  hàle  dans  sa 
chambre  m^irtuaire  qu'elle  eut  jadis  des  relations  avec  Tasche- 
ron ;  à  telles  enseignes  que  son  enfant  est  un  enfant  adultérin, 
fils  de  Tascheron.  Cela  dit ,  elle  mande  le  curé  Bonnet ,  dans  le 
sein  duquel  elle  verse  le  reste  de  sa  confidence.  Le  curé  Bonnet 
sait  donc  au  juste,  à  cette  heure,  s'il  y  eut  accord  ou  non  entre 
Tascheron  et  Véronique,  et  dans  quel  but  Tascheron  a  commis 
son  crime;  quant  à  nous,  force  nous  est  d'en  rester,  avec 
M.  de  Balzac,  au  chapitre  des  conjectures  ;  ce  dont  M.  de  Bal- 
zac est  certainement  beaucoup  moins  fâché  que  nous.  Mais  si 
M.  de  Balzac  ignore  le  fin  mot  de  Thistoire  qu'il  nous  conte, 
il  nous  doit  au  moins  des  explications  sur  le  motif  qui  l'a  dé- 
cidé à  nous  la  conter.  Est-ce  pour  ramener  sur  Teau ,  d'une 
manière  indirecte,  l'affaire  Peytel,  et  pour  effrayer  les  jurés  du 
royaume  en  leur  offiant  un  exemple  de  crime  où  tout  est  mys- 
tère? Peut-être  bien  !  Cequiest  plus  probable,  toutefois,  c'est  que 
l'unique  motif  de  M.  de  Balzac,  en  cette  circonstance  ,  a  été  de 
correspondre  au  goût  du  public.  M.  de  Balzac ,  jaloux  du  re- 


REVUE  DE  PARIS.  111 

tentisseinent  obtenu  par  le  lénébreux  procès  Lafarge,  aura 
voulu  voir  si  sa  lyre  pouvait  être  montée  au  même  ton  ;  cela 
me  semble  hors  de  doute.  Eh  bien  !  l'épreuve  n'ayant  pas  eu  le 
succès  que  l'auteur  s'en  promettait ,  je  l'engage,  dans  son  inté- 
rêt, à  ne  la  pas  renouveler.  A  quoi  bon  entrer  en  concurrence 
avec  la  Gazette  des  Tribunaux  ?  A  quoi  bon  prendre  ses  su- 
jets à  la  cour  d'assises?  La  cour  d'assises  el  ]a  Gazette  des 
Tribunaux  n'auront-elles  pas  toujours  le  terrible  avantage  de 
la  réalité? 

Je  pourrais  peut-être  sans  inconvénient  ne  pas  ra'arrêter 
davantage  au  dernier  roman  de  M.  de  Baizac  et  passer  outre, 
mais  je  m'en  ferais  un  cas  de  conscience,  car  le  Curé  de  Vil- 
lage est  véritablement  très-divertissant  dans  les  détails.  On  a 
reproché  bien  souvent  à  M.  Scribe  le  dédain  qu'il  affecte  pour 
l'argent  dans  ses  pièces  de  théâtre  :  on  a  eu  tort.  Le  fameux 
aphorisme  :  Vor  est  une  chimère,  n'est  rien  du  tout  à  côté  du 
laisser-aller  avec  lequel  M.  de  Balzac  traite  la  monnaie  en  géné- 
ral. Les  cent  mille  francs  sont  moins  encore  que  des  chimères 
aux  yeux  de  M.  de  Balzac  ;  les  millions  ne  pèsent  pas  une  once 
entre  ses  mains,  et  les  milliards  se  dissipent  à  son  souffle 
comme  autant  d'ombres  fugitives.  Il  est  très-certain  qu'on  achè- 
terait aisément  la  moitié  de  la  France,  sinon  la  France  tout 
entière,  avec  le  pur  et  simple  revenu  des  capitaux  remués  à  la 
pelle  dans  le  Curé  de  Fillage»  Les  mines  du  Pérou  ne  sont 
qu'une  misérable  charbonnerie,  comparées  à  cela.  On  sait 
qu'une  autre  passion  de  M.  de  Balzac,  après  la  passion  d'entas- 
ser milliards  sur  milliards  dans  ses  livres,  c'est  d'y  parler  à 
(ont  propos  de  Napoléon.  Dans  le  Curé  de  Fillage,  M.  de  Bal- 
zac a  donné  carrière,  selon  son  habitude,  à  cette  innocente 
fantaisie ,  el,  selon  son  habitude  encore,  il  l'a  fait  sans  rime  ni 
raison.  C'est  ainsi  qu'au  moment  où  Véronique  se  confesse  au 
curé  Bonnet,  et  tandis  qu'elle  interrompt  un  moment  le  récit 
de  ses  aventures  pour  gémir  de  ses  souffrances  ,  le  curé  Bonnet 
la  console  en  lui  disant  cette  phrase  ,  que  je  cite  littéralement 
sans  en  omettre  une  syllabe  :  Fotre  volonté  est  plus  forte 
que  celle  de  Nafoléon,  madame.  Je  ne  me  figure  pas  ,  je  l'a- 
voue, l'effet  que  peuvent  produire  de  telles  paroles  sur  l'es- 
prit d'une  jeune  femme  à  l'agonie  et  qui  se  confesse  j  mais 
je  sais  bien  qu'à  la  place  de  Véronique  ,  je  n'eusse  pu  ra'em- 


112  REVUE  DE  PARIS. 

pêcher  d'éclater  de  rire  et  de  croire  M.  Bonnet  devenu  fou. 

Indépendamment  de  tant  d'agréables  facéties,  on  Ironve  en- 
core dans  leCtiré  de  Fillage  un  abrégé  de  toutes  les  sciences. 
Les  affaires  commerciales ,  l'agriculture,  la  procédure  judi- 
ciaire, la  morale  religieuse,  l'économie  financière ,  l'art  du 
crime,  l'éducation  primaire,  autant  de  sujets  traités  à  part,  et 
d'une  façon  très-approfondie,  par  M.  de  Balzac.  La  lecture  du 
Curé  de  Fillage  dispense  très-bien  d'assister  aux  cours  du 
Collège  de  France  et  de  la  Sorbonne,  car  le  Curé  de  Village  ré- 
sume tous  ces  cours  en  les  complétant.  On  comprend  que  je 
n'entre  pas  ici  dans  la  discussion  des  idées  soulevées  par  M.  de 
Balzac  à  propos  de  ces  diverses  matières  :  vingt  feuilles  de 
revue  n'y  suffiraient  point;  mais  je  ne  crois  pas  pouvoir  me 
dispenser,  pourtant,  de  dire  un  mot  de  ses  idées  politiques.  En 
un  certain  endroit  du  livre,  à  table,  autant  qu'il  m'en  sou- 
vienne, entre  la  poire  et  le  fromage,  un  personnage  quelconque 
prend  la  parole  ,  et ,  souiïlé  par  M.  de  Balzac,  proclame  que  le 
coup  d'état  de  juillet  fut  l'entreprise  la  plus  sensée  ,  la  plus  lé- 
gitime, la  plus  raisonnable  du  monde.  Quelqu'un  se  récrie;  sur 
quoi  noire  homme  ajoute  que  le  retour  au  droit  d'aînesse  ,  le 
bâillonnement  complet  de  la  presse,  et  autres  mesures  médi- 
tées par  la  restauration,  attireront  inévitablement  sur  elle,  dans 
l'avenir,  des  louanges  mêlées  de  regrets.  —  Du  reste,  poursuit 
notre  homme,  tenez-vous  pour  bien  avertis  :  les  oidonnances 
de  juillet  seront  tout  bonnement  des  lois,  de  simples  lois  comme 
les  lois  sur  le  timbre  et  sur  la  garde  nationale  ,  avant  qu'il  soit 
vingt  ans,  et  la  France  entière  s'estimera  fort  heureuse  d'y 
obéir.  —  Je  ne  suivrai  pas  l'orateur  jusqu'au  bout  de  sa  ha- 
rangue ;  qu'il  vous  suffise  de  savoir  qu'après  avoir  développé 
ses  vues  louchant  les  affaires  intérieures  et  les  affaires  exté- 
rieures, il  revient  à  son  point  de  départ,  et,  résumant  son  opi- 
nion sur  les  ordonnances  de  juillet,  thème  qu'il  affectionne, 
accuse  le  pays  d'avoir  renversé  la  maison  de  Bourbon  au  mo- 
ment même  où  la  maison  de  Bourbon  sauvait  le  pays.  Telles 
sont,  en  résumé,  les  idées  politiques  émises  par  M.  de  Balzac 
dans  le  Curé  de  Village,  scène  de  la  vie  de  campagne  en  deux 
volumes  in-8°. 

Après  le  mélodrame,  la  comédie;  c'est  l'usage.  Voici  donc 
venir  un  homme ,  non  moins  terrible  qu'un  autre  dans  ses  in- 


REVUE  DE  PARIS.  llo 

ventions ,  quand  il  veut  se  donner  la  peine  d'élre  terrible,  mais 
qui  sait  rire  et  plaisanter,  cependant,  avec  autant  de  bonne 
humeur  que  qui  que  ce  soit.  II  a  fait  des  drames  dont  la  repré- 
sentation laissait  dans  ràine  des  terreurs  sans  pareilles,  et  à  côté 
de  cela  il  a  fait  des  comédies  toutes  remplies  de  sel  et  d'élé- 
gance ,  et  il  a  fait  surtout ,  avec  ses  voyages  ,  des  récils  qui  dé- 
rideraient le  front  d'Heraclite  en  personne,  si  Heraclite  reve- 
nait parmi  nous.  On  devine  que  je  veux  parler  d'Alexandre 
Dumas,  auteur  de  trois  volumes  intitulés  Nouvelles  Impres- 
sions de  Voyages.  Certes,  je  ne  m'exagère  pas  l'importance  de 
ce  genre  de  littérature,  et  je  conviendrai  volontiers,  pour  peu 
qu'on  y  tienne,  que  l'art  sérieux  et  cela,  n'ont  pas  grand'chose 
à  démêler  ensemble.  Toutefois  ,  il  faut  laisser  à  M,  Alexandre 
Dumas  le  mérite  d'être  l'inventeur  de  ce  genre.  Avant  lui,  Sterne 
excepté,  les  voyageurs  s'égaraient  en  de  longues  discussions 
sur  des  questions  inépuisablement  controversables  5  l'un  disait 
blanc  ,  l'autre  disait  noir,  et  entre  ces  deux  avis  ,  le  public  res- 
tait indécis ,  ne  pouvant  aller  vérifier  sur  les  lieux  lequel  des 
deux  était  le  plus  raisonnable.  Que  de  pages ,  réfutées  par  des 
milliers  d'autres  pages ,  à  propos  d'une  pierre  plus  ou  moins 
antique,  à  propos  d'un  ruisseau  qui  coule  dans  tel  ou  tel  sens , 
à  propos  d'une  montagne  qui  a  telle  ou  telle  forme  !  et  que 
tout  cela  composait  un  fatras  insipide  et  ennuyeux  !  iM.  Alexan- 
dre Dumas,  lui,  ne  se  hasarde  pas  dans  cet  inextricable  dédale} 
il  part  bonnement,  suivi  d'un  ami  et  de  son  chien,  c'est-à-dire 
de  deux  amis,  et  à  peine  a-t-il  le  pied  hors  de  Paris,  tout  lui  est 
sujet  de  conte  et  d'anecdote.  Il  glane  à  droite  ,  il  glane  à  gau- 
che ;  une  historiette  par-ci,  une  historiette  par-là  j  à  la  ri- 
gueur, où  le  fonds  manque ,  il  l'invente  ;  et  voilà  des  volumes 
fort  intéressants. 

Ainsi,  dans  les  Nouvelles  Impressions  de  voyages,  en 
voyant  M.  Dumas  se  mettre  en  route  ,  on  se  demande  avec  in- 
quiétude :  Après  tant  de  voyages  qu'il  nous  a  déjà  contés,  rem- 
plis de  tant  d'aventures,  que  diable  pourra-t-il  trouver  de  neuf  ? 
Mais  lui  n'est  pas  du  tout  alarmé,*  je  vous  jure.  Ne  remarquez- 
vous  pas  ce  chien  qui  le  suit  en  laisse?  C'est  Mylord,  un  animal 
dont  la  vie  a  été  aussi  accidentée  pour  le  moins  que  celle  de 
bien  des  hommes  célèbres.  Levez  donc  votre  chapeau  devant 
Mylord,  s'il  vous  plaît,  car  Mylord  est  le  premier  héros  du 
6  10 


114  REVUE  DE  PAUIS. 

livre  d'Alexandre  Dumas.  Mylord  a  été  la  propriété  de  je  ne 
sais  quel  pair  d'Angleterre,  et  de  Londres  il  est  venu  à  Paris,  à 
la  suite  d'une  gageure  entre  personnages  d'importance.  Hélas  ! 
à  l'heure  qu'il  est,  Mylord  ne  saurait  plus  espérer  cet  honneur 
insigne  d'être  disputé  comme  une  possession  précieuse  !  My- 
lord est  vieux  el  porte  l'oreille  basse  ;  je  ne  sais  même  pas  s'il  a 
toutes  ses  pattes  el  toutes  ses  dents.  Tant  est-il  qu'il  ne  vit  plus 
que  des  souvenirs  de  sa  gloire,  et  que  ses  prouesses  nous  sont 
fort  agréablement  contées  par  l'auteur  d'Jntmiy  et  de  Richard 
d'jérlington. 

Grâce  à  Mylord  et  à  ses  aventures  ,  nous  sommes  arrivés  à 
Fontainebleau.  Un  voyageur  d'autrefois  eût  passé  devant  Fon- 
tainebleau sans  daigner  retourner  la  tête.  Fi  donc!  si  Fontai- 
nebleau était  en  Amérique  ou  en  Chine,  à  la  bonne  heure!  on 
pourrait  s'en  occuper;  mais  une  petite  ville  française!  à  quoi 
cela  rime-t-il  ?  M.  Dumas,  moins  dédaigneux  ,  et  se  souvenant 
qu'il  est  sur  le  lieu  même  où  se  passa  au  xviP  siècle  la  scène 
principale  d'un  de  ses  drames,  nous  remet  en  mémoire  le  meur- 
tre de  Monaldeschi.  Avec  quelle  énergie,  avec  quelle  fougue, 
je  n'ai  pas  besoin  de  le  dire  :  on  sait  de  reste  que,  si  M.  Alexan- 
dre Dumas  a  un  défaut,  ce  n'est  certainement  pas  de  reculer 
devant  les  effets  dramatiques,  surtout  quand  la  tendance  natu- 
relle de  son  imagination  est  autorisée,  comme  ici,  par  la  réa- 
lité. Mais  ne  voir  que  le  meurtre  de  Monaldeschi,  à  Fontaine- 
bleau, eût  été  de  la  part  de  M.  Alexandre  Dumas  une  preuve 
impardonnable  d'égoïsme  ;  aussi  ne  s'est-il  pas  fait  prier  pour 
retracer  la  plupart  des  événements  célèbres  dont  Fontainebleau 
a  été  le  théâlre  depuis  deux  siècles  environ.  La  révocation  de 
redit  de  Nantes,  par  exemple,  cette  mesure  si  désastreuse  pour 
la  France,  et  résolue  par  Louis  XIV  au  château  de  Fontaine- 
bleau .  a  été  de  la  part  du  voyageur,  l'occasion  d'une  disserta- 
tion historique  très-intéressante  et  pleine  de  nobles  pensées. 
Après  quoi  vient  cette  grande  el  solennelle  antithèse  des  fêtes 
splendides  données  par  l'empereur  Napoléon  dans  la  vieille  de- 
meure royale,  et  des  funèbres  adieux  auxquels  Fontainebleau 
a  prêté  son  nom.  Il  y  a  dans  les  Nouvelles  Impressions  de 
voyages  de  M.  Alexandre  Dumas  un  chapitre  intitulé  Chinoi- 
series; c'est  là  un  titre  qui  conviendrait  parfaitement  à  tout 
l'ouvrage ,  comme  on  le  peut  voir.  En  effet,  tout  se  mêle  dans 


REVUE  DE  PARIS.  ^  115 

ce  livre  avec  une  grâce  charmante  ;  des  adieux  de  Bonaparte  à 
son  armée,  nous  passons  sans  transition  à  Bourbon-rArcham- 
haut  dont  les  fondements  furent  jetés  par  Jules  César,  50  ans 
avant  J.-Ç.  Que  disais-je  donc  qu'il  n'y  a  pas  de  transition 
dans  ce  livre?  De  Napoléon  à  César,  la  transition  n'est-elle  pas 
très-naturelle?  Avant  de  quitter  Bourbon-l'Archambaut,  M.  Du- 
mas nous  montre  Pepin-le-Bref  y  passant  comme  un  météore 
destructeur,  vers  la  fin  du  viii«  siècle,  et  le  voilà  professeur 
d'histoire  jusqu'en  1523,  époque  où  le  connétable  et  duc  Char- 
les de  Bourbon,  après  avoir  fait,  dès  l'âge  de  vingt-cinq  ans, 
des  prodiges  de  vaillance  dans  diverses  campagnes,  fut  obligé 
de  partir  de  Bourbon-l'Archambaut  pour  s'en  aller  en  exil.  A 
propos  de  l'illustre  connétable  ,  le  dramatiste  se  réveille  chez 
M.  Alexandre  Dumas,  et  il  trouve  la  cause  secrète  de  la  trahi- 
son du  duc  de  Bourbon ,  ainsi  que  de  la  disgrâce  qui  en  fut  la 
suite,  dans  l'ardent  amour  de  Loyse  de  Savoie  ,  mère  de  Fran- 
çois I",  pour  ce  même  duc  de  Bourbon,  qui  le  dédaigna.  L'a- 
mour changé  en  haine  ,  cela  se  voit  tous  les  jours  et  se  verra 
probablement  jusqu'à  la  fin  du  monde  ;  rien  n'est  donc  plus  fa- 
cile que  de  se  prêter  à  la  poétique  supposition  de  M.  Alexandre 
Dumas. 

Tout  en  se  dirigeant  vers  Lyon  ,  M.  Alexandre  Dumas  fait  à 
la  posiérilé  un  procès  en  règle  pour  l'injustice  dont  elle  se  rend 
coupable  envers  certains  hommes  ,  dont  elle  s'est  rendue  cou- 
pable envers  Jacques  II  de  Chabanne,  seigneur  de  La  Palice, 
particulièrement.  Et  sur  la  foi  de  quoi  la  postérité  dicte-t-elle  , 
je  vous  prie,  ces  arrêls  peu  équitables?  Sur  la  foi  d'une  chan- 
son. Marlborough  s'en  va-t-en  guerre  !  dit  le  premier  chan- 
sonnier venu  î  Monsieur  de  La  Palice  est  mort;  un  quart 
d'heure  avant  sa  mort ,  il  était  encore  en  vie!  dit  un  autre  j 
et  voilà  deux  grands  hommes  ridiculisés.  Pour  Marlborough  , 
passe  encore  !  Il  a  porté  les  armes  contre  la  France  ,  la  France 
se  moque  de  lui  :  c'est  de  bonne  guerre.  Mais  M.  de  La  Palice  ! 
un  Français  de  la  trempe  la  meilleure!  un  capitaine  des  plus 
braves  et  des  plus  entreprenants  qui  aient  existé  jamais  !  un 
homme  dont  la  vie  fut  toute  remplie  d'actions  glorieuses!  que 
celui-là  ,  depuis  je  ne  sais  combien  de  cent  ans,  soit  traité  par 
la  France  comme  un  benêt,  comme  un  niais  de  comédie,  comme 
un  Jocrisse ,  voilà  qui  est  honteux  et  bouleversant.  Donnez- 


11^  REVUE  DE  PARIS. 

VOUS  donc  la  peine  d'être  un  bon  militaire,  déverser  votre  sang 
pour  la  défense  ou  Ta^frandisseinent  de  votre  pays;  effrayez 
donc  vos  ennemis  au  bruit  seul  de  votre  nom  ;  rendez-vous 
terrible  par  votre  épée  à  cent  lieues  à  la  ronde,  afin  qu'un  jour, 
à  peine  serez-vous  mort,  des  baladins  viennent  faire  la  cabriole 
sur  votre  tombe  ,  en  chantant  en  chœur  :  Un  quart  d'heure 
avant  sa  mort,  il  était  encore  en  vie!  Pour  moi,  j'avoue 
franchement  qu'avant  de  savoir  au  juste  l'histoire  de  Jacques  II 
de  La  Palice ,  il  m'est  souvent  arrivé  de  rire  de  lui  tout  comme 
un  autre;  mais  que  son  ombre  me  le  pardonne!  car  je  m'en 
repens  très-sincèrement  à  l'heure  qu'il  est. 

Cependant  nous  sommes  à  Lyon,  et  M.  Alexandre  Dumas  en- 
treprend tout  aussitôt  de  débrouiller  les  origines  obscures  de 
cette  ville  :  la  besogne  est  rude  ;  j'aime  mieux  l'en  voir  chargé 
que  moi.  N'allez  pas  croire  ,  pourtant ,  que  ce  ne  soit  ici  que 
fatras  historique  et  archéologique;  la  science  y  est  doucement 
tempéré^  par  la  poésie,  au  contraire;  à  telles  enseignes  que 
nous  voyons  débarquer  tout  d'un  coup  une  charmante  fille 
nommée  Euxène  ,  jeune  aventurière  asiatique,  laquelle  s'en 
vient  épouser  Nam,  fils  d'un  chef  barbare  de  la  contrée.  Mar- 
chant ainsi  entre  le  brillant  et  le  solide,  entre  l'agréable  et  l'u- 
tile, M.  Alexandre  Dumas  atteint  l'époque  de  la  domination  ro- 
maine, domination  dont  il  se  fait  l'historien  rapide  et  brûlant. 
Mais  quoi  !  est-ce  là  tout  ?,Lyon  n'a-t-il  pas  à  nous  offrir  quel- 
que autre  chronique  moins  ancienne  que  la  chronique  d'Euxène, 
et  non  moins  intéressante  ,  quoique  d'une  autre  façon  ?  Si  vrai- 
ment. Un  mariage  là-haut,  ici  une  conspiration  ;  la  conspira- 
tion de  ce  jeune  et  beau  Cinq-Mars,  chevaleresque  défenseur 
des  droits  et  prérogatives  de  la  noblesse.  Vous  avez  certaine- 
ment lu  le  roman  si  remarquable  d'Alfred  de  Vigny  ,  vous  vous 
intéresserez  donc  tout  de  suite  au  Cinq-Mars  que  M.  Dumas 
vous  présente  ;  vous  vous  y  intéresserez  d'autant  plus,  que  l'i- 
magination n'entre  pour  rien  dans  les  pages  consacrées  par 
M.  Dumas  àl'illustie  jeune  homme;  c'est  de  l'histoire  toute 
pure  et  toute  simple,  écrite  avec  exactitude  et  sincérité.  Mais, 
hélas  !  que  cette  pauvre  ville  de  Lyon  est  changée  depuis  la 
mort  de  Cinq-Mars  !  Il  faut  voir  comme  notre  voyageur  la 
gourmande  à  cause  de  ses  préoccupations  exclusivement  com- 
merciales. Plus  de  passion  chez  elle,  aujourd'hui ,  pour  les 


REVUE  DE  PARIS.  117 

grandes  questions  de  religion  ou  d'art;  plus  que  l'amour  du 
lucre,  la  soif  du  gain,  la  prétention  à  la  supériorité  manufac- 
turière. Assurément,  pour  un  voyageur  poëte  ,  c'est  là  un  beau 
thème  et  qui  prêtait  à  l'éloquence;  M.  Dumas  a  toutefois  le 
tort  de  s'y  être  trop  absolument  enfermé  et  de  ne  s'être  pas  suf- 
fisamment inquiété  des  causes  directes  du  mal  qu'il  déplore. 
C'est  au  siècle  qu'il  fallait  s'en  prendre  de  cette  décadence  et 
non  pas  à  la  ville  de  Lyon  toute  seule  ;  car  où  y  a-t-il  une  ville 
qui  ne  mérite  le  même  reproche  que  Lyon? 

La  petite  ville  où  nous  voici,  c'est  Valence,  immortelle  pour 
avoir  vu  la  jeunesse  de  Bonaparte.  Mon  Dieu  oui  !  c'est  ici,  dans 
cette  toute  petite  enceinte,  à  quatre-vingts  lieues  au  plus  de 
Fontainebleau  ,  si  je  ne  me  trompe;  c'est  ici  que  Bonaparte, 
humble  et  modeste  sous-lieutenant  d'artillerie,  attendait  le 
lever  de  son  étoile  impériale  en  soupirant  au  clair  de  la  lune 
pour  M"«  du.Colorabier.  Comment  M.  Emile  Marco  de  Saint- 
Hilaire,  sous  la  plume  duquel  l'empereur  Napoléon  prend 
parfois  des  allures  si  bucoliques,  n'a-t-il  pas  songé  encore  à  bro- 
der les  premières  amours  du  sous-lieutenant  de  Valence  ?  Qu'est- 
ce  à  dire  ?  lui,  Bonaparte  ,  cet  homme  de  bronze,  sérieusement 
amoureux  d'une  jeune  fille  de  province  !  Mon  Dieu  !  monsieur 
Marco,  cela  est  absolument  comme  j'ai  l'honneur  devons  le 
conter,  d'après  M.  Alexandre  Dumas  qui  a  recueilli  les  détails 
de  l'aventure  à  Valence  même.  Et  cela  ne  serait  rien  encore, 
si  M"«  du  Colombier  eût  répondu  à  l'amour  du  jeune  sous- 
lieutenant  ;  le  piquant  de  la  chose  ,  le  singulier,  l'incroyable  , 
ce  que  vous  refuserez  peut-être  de  croire  ,  monsieur  Marco  , 
c'est  que  le  sous-lieutenant  a  eu  un  rival ,  et  un  rival  préféré, 
nommé  M.  de  Bressieux. 

Plaisanterie  à  part ,  si  M.  de  Bressieux  vit  encore ,  je  me  fi- 
gure qu'il  doit  être  bien  honteux  de  son  triomphe  !  Et  M'  «=  du 
Colombier,  donc  !  0  vicissitudes  humaines  !  ô  coups  imprévus 
de  la  fortune  !  Où  aviez-vous  l'esprit,  jeune  fille  ,  de  ne  pas  de- 
viner à  quel  homme  vous  faisiez  injure?  Qu'est-ce  donc  que 
cette  perspicacité  que  l'on  attribue  à  votre  sexe,  si  elle  ne  vous 
a  pas  servi  à  voir  d'avance  ,  dans  les  mains  de  votre  jeune 
amant,  le  sceptre  qu'il  n'y  voyait  pas  encore  lui-même?  Ainsi, 
vous  avez  passé  à  côté  d'un  trône  où  vous  pouviez  vous  asseoir, 
et  vous  n'avez  pas  voulu  [  vous  n'aviez  qu'un  mot  à  dire ,  mat 


118  REVUE  DE  PARIS. 

charmant  et  qui  ne  vous  eût  pas  coûté  grand'  peine,  pour  être 
impératrice  de  France  ,  et  vous  ne  l'avez  pas  dit  j  il  a  dépendu 
de  vous  d'amollir  le  cœur  d'airain  qui  ne  tressaillit  plus  tard 
que  pour  la  conquête  du  monde ,  et  celle  gloire,  vous  l'avez 
dédaignée;  l'honneur  sans  égal  d'avoir  pour  vous  seule  les 
premiers  soupirs  de  celle  poitrine  dont  le  soufiQe  devait  enivrer 
un  jour  des  millions  d'hommes,  d'attirer  de  voluptueuses  lar- 
mes dans  ces  yeux  d'où  jaillirait  bientôt  la  foudre,  vous  l'avez 
laissé  échapper  par  votre  faute!  Ah  !  M"'^  du  Colombier  ,  vous 
méritez  un  châtiment  exemplaire ,  et  je  vous  livre  impitoyable- 
ment à  M.  Marco. 

Ne  pouvant  pas,  décemment,  arriver  directement  de  M"'  du 
Colombier  à  Pie  VI,  je  signalerai  encore,  dans  les  Nouvelles 
impressions  de  voyages,  l'anecdole  des  trois  livres  dix  sous 
dus  par  le  sous-lieulenant  Bonaparte  au  pâlissier  Coriol.  Hon- 
nête pâtissier  !  que  ton  nom  soit  immortel ,  c'est  mon  vœu  le 
plus  sincère  5  brave  homme,  qui  a  fait  crédit  à  Bonaparte  sans 
y  avoir  le  moindre  inlérêt.  Toute  réflexion  faile  ,  à  quoi  bon 
raconter  ici  la  captivité  de  Pie  VI  à  Valence?  Nous  sommes  à  la 
fin  du  premier  volume  des  Nouvelles  impressions  de  voya- 
ges, qu'on  me  permette  d'en  rester  là.  On  peut  juger,  par  ce 
que  j'ai  dit  de  ce  premier  volume  ,  de  l'intérêt  qu'offrent  les 
deux  autres.  Ma  seule  obligation ,  à  présent ,  c'est ,  lout  en  re- 
connaissant la  verve  qui  anime  le  livre  de  M.  Alexandre  Dumas, 
et  l'inlérêt  de  curiosité  qu'il  provoque,  de  regretter,  dans  ce 
livre  ,  l'absence  d'une  certaine  conscience  littéraire  sans  la- 
quelle il  n'y  a  pas  de  succès  complet.  Il  est  certain  que  toutes 
ces  anecdotes  pourraient  être  contées  sans  inconvénient  au 
coin  du  feuj  la  grande  route  n'est  pas  pour  elles  un  cadre  in- 
dispensable; pourquoi  alors  les  écrire  sur  l'impériale  d'une  di- 
ligence? Pourquoi?  je  crains  de  le  deviner;  parce  qu'en  ce 
cas  ,  la  précipitation  de  la  rédaction  étant  supposée,  on  peut  se 
permctlre  un  certain  éparpillement  d'idées  ,  très-favorable  à  la 
mu.liphcation  des  volumes ,  et  certaines  négligences  de  slyle 
qu'il  serait  fastidieux  d'avoir  à  éviler.  A  ces  réserves  près , 
j'aime  beaucoup  les  Impressiotis  de  voyages,  anciennes  ou 
nouvelles,  de  M.  Alexandre  Dumas. 

Puisque  j'en  suis  aux  voyages ,  il  me  paraît  que  je  puis  user 
sans  inconvénient  du  bénétice  de  ma  position  et  faire  un  saut 


REVUE  DE  PARIS.  119 

jusqu'à  Londres,  où  M.  Bulwer  m'attend  avec  un  roman  nou- 
veau. Le  roman  de  M.  Bulwer,  je  dois  commencer  par  dire  cela, 
est  intitulé  Soir  et  Matin ^  ou  la  Fie  huniame  ,  ce  qui  est  un 
titre  qui  n'a  pas  le  sens  commun.  Quel  rapport  y  a-t-il  entre 
les  idées  que  présentent  à  l'esprit  les  mots  soir  et  matin  et  les 
idées  que  présentent  les  mots  de  vie  humaine  !  Sur  l'honneur, 
même  après  avoir  lu  ,  et  très-attentivement  lu  le  roman  en 
question,  je  n'en  sais  rien.  Au  reste,  peu  importerait,  si  le 
roman  avait  du  mérite;  mais  voilà  le  diable  !  M.  Bulwer  est 
préoccupé,  à  cette  heure,  de  l'idée  de  lutter  avantageusement 
contre  un  rival  qui  lui  a  escamoté  déjà  une  partie  de  sa  popu- 
larité, et  cette  préoccupation  est  très-nuisible  à  M.  Bulwer.  Au 
reste,  M.  Bulwer  a  toujours  eu  quelqup  préoccupation  analo- 
gue à  celle  que  je  signale;  quand  ce  n'est  pas  un  vivant  qu'il 
jalouse,  c'est  un  mort  :  témoin  tous  ses  précédents  romans.  A 
ses  débuts,  M.  Bulwer  songea  sérieusement  à  faire  oublier  le 
JFerther  de  Goethe  ;  n'y  ayant  pas  réussi ,  il  entreprit  de  se 
montrer  plus  dandy  que  Byioii  dans  don  Juan ,  et  en  consé- 
quence le  langoureux  Falkland  fut  suivi  du  fashionable  Pel- 
ham  f  lequel  ne  fut  pas  plus  heureux  dans  son  audacieuse  en- 
treprise que  ne  l'avait  été  son  prédécesseur.  Un  peu  désorienté 
alors,  et  ne  sachant  trop  quelle  route  suivre  ,  M.  Bulwer  s'en- 
fonça, avec  son  Enfant  désavoué,  dans  les  vulgaires  cavernes 
du  mélodrame  ,  d'où  il  ne  put  resso;  tir  qu'à  grand'  peine  et  en 
se  faisant  l'historiographe  d'un  héros  de  bas  étage  nommé 
Paul  Clifford.  Enfin  vint  Eugène  Aram,  le  meilleur  roman  de 
M.  Bulwer,  sans  contredit,  moins  remarquable  cependant  que 
certains  critiques  indulgents  ou  aveuglés  l'ont  bien  voulu  dire. 
Toutefois  ,  il  est  certain  que  si  M.  Bulwer  eût  persisté  dans  la 
manière  qu'il  avait  adoptée  pour  Eugène  Aram  ^  dans  le  dé- 
veloppement régulier  de  la  passion,  il  serait  arrivé  nécessaire- 
ment à  des  résultats  dignts  d'estime;  au  lieu  de  cela,  il  a  es- 
sayé, coup  sur  coup  ,  de  trois  nouvelles  manières  :  Decereux^ 
les  Ruines  de  Pompe'i,  Ernest  Maltravers,  c'est-à-dire  l'his- 
toire moderne,  l'histoire  ancienne  et  l'excentricité  poétique,  tels 
sont  les  trois  terrains  divers  qu'il  a  remués ,  non  sans  faire 
quelques  excursions  sur  le  théâtre  avec  la  Dame  de  Lyon, 
Mademoiselle  de  Lavallière  ^\.  Richelieu.  On  comprend  qu'au- 
cune intelligence  humaine  ne  saurait  résister  à  un  pareil  dé- 


120  REVUE  DE  PAPxlS. 

vergondage  de  pensées  5  aussi  faul-il  à  peu  près  désespérer  au- 
jourd'hui de  l'avenir  littéraire  de  M.  Bulwer. 

Dans  Soir  et  Matin  ou  la  Fie  humaine ,  le  romancier  an- 
glais ne  cherche  plus  à  détrôner  Goethe ,  ni  Byron  ,  ni  Anne 
Radcliffe .  ni  Godwin ,  ni  Walter  Scott ,  ni  tant  d'autres  qui  lui 
portaient  hier  ombrage  ;  son  rival  le  plus  redoutable,  en  ce  mo- 
ment, celui  contre  lequel  il  concentre  toutes  ses  forces  ,  c'est 
Charles  Dickens  ,  l'auteur  de  Picwick.  Charles  Dickens  ,  dans 
ses  étranges  compositions ,  embrasse  l'humanité  ou  plutôt  la 
société  tout  entière  :  grands  seigneurs,  comédiens,  vagabonds, 
bandits  ,  honnêtes  gens,  femmes  vertueuses  et  femmes  coupa- 
bles ,  vieillards  et  enfants  à  la  mamelle  ,  autant  de  types  divers 
qui  se  rencontrent  sous  sa  plume,  s'accouplent,  s'étreignent 
durant  un  plus  ou  moins  grand  nombre  de  chapitres,  et  que 
l'auteur  agile  avec  une  adresse  tout  à  fait  comparable  à  celle 
de  ces  charlatans  qui  font  danser  plusieurs  vingtaines  de  ma- 
rionnettes au  moyen  d'un  fil.  Charles  Dickens  est  incontestable- 
ment un  homme  d'une  invention  peu  commune,  et  d'une  très- 
riche  imagination.  Il  ne  faut  pas  lui  demander  de  la  logique 
dans  la  conduite  de  ses  personnages,  de  la  vérité  dans  les  évé- 
nements qu'il  combine,  de  la  persévérance  dans  les  plans  qu'il 
embrasse  ;  en  revanche,  il  vous  donnera  tout  autant  d'émotions 
profondes  que  vous  êtes  capable  d'en  supporter,  et  même,  pour 
peu  que  vous  vous  livriez  à  lui,  il  vous  fera  croire  que  vous 
vivez  réellement  dans  le  monde  quasi-fantastique  où  il  vous 
transporte.  Or,  c'est  là  ce  que  vient  de  tenter  aussi  M.  Bulwer, 
mais  sans  succès,  malheureusement.  Ce  n'est  pas  faute  ,  pour- 
tant, d'avoir  réuni,  dans  Soir  et  Matin,  tous  les  éléments  sus- 
ceptibles d'exciter  l'intérêt;  car,  non  content  d'emprunter  son 
cadre  et  sa  méthode  à  Charles  Dickens ,  M.  Bulwer  a  encore 
emprunté  à  M.  Eugène  Sue  ses  roués  blasés  et  sceptiques  ,  à 
M.  de  Balzac  ses  femmes  vaporeuses  et  ses  héros  de  table  d'hôte 
ou  de  galères,  à  M.  Paul  de  Kock  ses  commissaires  de  police  et 
ses  vieux  célibataires  ridicules  ;  sans  compter  qu'il  s'est  em- 
prunté à  lui-même  quehiues  personnages  de  ses  anciens  ro- 
mans. Que  vous  dirai-je?  Soir  et  Matin  est  la  plus  extraordi- 
naire macédoine  que  l'on  puisse  imaginer.  Tous  les  romanciers 
du  monde,  passés  et  présents  ,  y  compris  M.  Bulwer  lui-même 
s,emhleul  avoir  participé  à  celle  œuvre.  C'est  sufiisammeat  coa- 


REVUE^DE  PARIS.  121 

venir  que,  si  ce  livre  n'est  pas,  à  beaucoup  près,  un  titre  de 
gloire  pour  M.  Bulwer,  on  peut  néanmoins  trouver  à  sa  lecture 
un  réel  plaisir. 

N'y  a-t-il  pas  quelqu'autre  ouvrage  qui  puisse  me  servir  en- 
core d'argument  contre  Néricault  Destouches  ?  Je  n'en  aperçois 
pas.  Aussi  bien,  c'en  est  assez  pour  montrer  qu'il  y  a  un  certain 
art  aussi  aisé  que  telle  critique  que  ce  puisse  être.  A  bon  en- 
tendeur salut! 


J.  CflACDES-AlGUES. 


POÉSIE 


(1) 


LA    FENÊTRE. 
A  FANNT. 

Que  j'aimais  à  le  voir  penchée  à  ta  fenêtre  , 
Me  regardant  venir,  sachant  me  reconnaître 
Entre  mille  passants  !  De  nos  chiens  aux  aguets 
J'entendais  de  hien  loin  les  jappements  plus  gais , 
Mais  j'entendais  surtout  en  mon  âme  charmée 
Battre  ton  pauvre  cœur,  ô  pâle  bien-aimée  ! 
Et  malgré  tout  l'attrait,  j'allais  plus  lentement, 
Caressant  à  loisir  les  songes  du  moment. 
Cependant  les  beaux  chiens,  que  la  gaieté  transporte, 
Par  leurs  cris  suppliants  se  font  ouvrir  la  porte; 
Ils  me  viennent  surprendre,  ils  me  lèchent  la  main, 
Et,  retournant  vers  toi,  m'indiquent  le  chemin. 
J'arrivais  tout  ému;  toi,  toute  chancelante. 
Tu  venais  sur  le  seuil ,  ô  ma  belle  indolente  ! 
Te  plaindre  du  retard;  mais,  après  un  baiser, 
Tout  était  dit;  et  puis,  nous  allions  arroser 
Nos  tîeurs  dans  les  vieux  pots,  la  fragile  anémone, 
La  blanche  marguerite ,  ou  nous  faisions  l'aumône 

(1)  Nous  choisissons  les  pièces  qu'on  va  lire  dans  un  volume  de 
poésies  que  M.  Arsène  Hou.^saye  est  au  moment  de  publier  chez  lédi- 
leur  Masganna ,  sous  le  titre  de  :  les  Sentiers  perdus. 


REVUE  DE  PARIS.  125 

Au  morne  joueur  d'orgue,  au  vieillard  gémissant, 
Au  petit  Auvergnat, qui  chantait  en  dansant. 
Par  ton  charmant  babil ,  ô  ma  belle  maîtresse! 
Tu  réveillais  en  moi  l'amour  ou  la  tendresse  , 
Ton  sein  tout  palpitant  répondait  à  mon  cœur, 
Tes  yeux  levés  sur  moi  se  baignaient  de  langueur; 
Et  moi ,  croyant  baiser  et  cueillir  une  rose , 
Je  respirais  ton  âme  à  ta  lèvre  mi-close. 
Ces  temps-là  passent  vitej  hélas!  tout  est  fini! 
Les  ramiers  pour  toujours  s'envolent  de  leur  nid. 
Ainsi  font  mes  amours.  Ils  ont  pris  leur  volée, 
Ils  ne  reviendront  pas.  Mon  âme  désolée 
N'est  plus  qu'un  nid  désert  qu'emportera  le  vent, 
Un  nid  où  la  chouette  ira  pleurer  souvent. 

Et  pourtant  ce  matin,  en  voyant  la  fenêtre, 
Je  croyais  qu'un  printemps  encore  allait  renaître; 
Mon  corps  a  chancelé,  mon  cœur  a  tressailli, 
Des  rayons  du  bon  temps  j'étais  tout  assailli. 
Mensonge  !  illusion!  chimère  qui  voltige 
Et  nous  jette  en  passant  l'ivresse  et  le  vertige! 
Éclair  sans  feu  ,  qui  brille  un  instant  dans  la  nuit! 
Le  printemps  de  mon  cœur  est  à  jamais  détruit. 

Ce  matin  donc  j'ai  vu  la  fenêtre  fermée  : 

Plus  de  chiens ,  plus  de  fleurs  ;  et  vous  ,  ma  bien-aimée  ? 

Dans  une  solitude  au  loin  vous  vous  cachez, 

Profane  !  et  vous  pleurez  sur  nos  charmants  péchés. 

Mais  les  grandes  douleurs  ne  sont  que  passagères, 

Le  temps  efface  tout  de  ses  ailes  légères; 

Vous  sourirez  ,  Fanny,  jusqu'au  fond  de  l'exil, 

Et  vous  refleurirez  un  beau  matin  d'avril. 


124  REVUE  DE  PARIS. 

LE  CHEMIN  DE  LA  MORT. 


La  vie  est  le  chemin  de  la  mort  ;  ce  chemin 
N'est  d'abord  qu'un  sentier  fuyant  par  la  prairie, 
Où  la  mère  conduit  son  enfant  par  la  main, 
En  priant  la  vierge  Marie. 

Aux  abords  du  vallon,  le  sentier  des  enfants 
Passe  dans  un  jardin.  Rêveur  et  solitaire, 
L'adolescent  effeuille  et  jette  à  tous  les  vents 
Les  roses  blanches  du  parterre. 

Au  milieu  du  jardin,  il  est  uiî  vert  bosquet 
Où  le  ramier  gémit  sur  la  branche  embaumée; 
C'est  là  que  l'amoureux  va  cueillir  un  bouquet , 
En  rêvant  à  sa  bien-aimée. 

Quand  l'amoureux  s'égare  en  ce  bosquet  charmant , 
Il  voit  s'évanouir  ses  chimères  lointaines. 
Et  le  démon  du  mal  l'entraîne  indolemment 
Au  bord  des  impures  fontaines. 

Au  dehors ,  le  chemin  ,  qui  va  se  flétrissant , 
Arrive  en  un  palais  dont  l'éclat  nous  transporte i 
Là  sont  les  vanités  :  détourne-toi,  passant, 
Le  malheur  mendie  à  la  porte  ! 

Plus  loin,  c'est  l'arbre  noir;  —  détourne-toi  toujours!  — 
L'arbre  de  la  science  où  flottent  les  mensonges  : 
Garde  que  ses  rameaux  ne  voilent  tes  beaux  jours, 
Et  n'effarouchent  tes  beaux  songes. 


REVUE  DE  PARIS.  125 

En  quittant  le  jardin ,  la  fleur  et  la  chanson , 
La  jeunesse  et  Tamour  qui  folâtrent  sur  l'herbe, 
Le  voyageur  aborde  au  champ  de  la  moisson , 
Où  son  bras  étreint  une  gerbe. 

De  sa  moisson  pénible  il  va  se  reposer 
Sur  la  blonde  colline  où  les  raisins  mûrissent; 
Pour  la  coupe  enivrante  il  retrouve  un  baiser 
A  ses  lèvres  qui  se  flétrissent. 

Plus  loin,  c'est  le  désert,  le  désert  nébuleux, 
Parsemé  de  cyprès  et  de  bouquets  funèbres  ; 
Entin ,  c'est  la  montagne  aux  rochers  anguleux, 
D'où  vont  descendre  les  ténèbres. 

Pour  la  gravir,  passant ,  Dieu  te  laissera  seul. 
Un  ami  te  restait ,  mais  le  voilà  qui  lombe  : 
Adieu  !  l'oubli  de  tous  t'a  couvert  du  linceul; 
Tes  enfants  élèvent  sa  tombe  ! 

0  pauvre  pèlerin  !  il  s'arrête  en  montant , 
Et  se  voyant  si  loin  du  sentier  où  sa  mère 
L'endormait  tous  les  soirs  sur  son  sein  palpitant, 
Il  essuie  une  larme  amère. 

Et  se  voyant  si  loin  des  jardins  enchantés, 
Dans  un  doux  souvenir  son  cœur  se  réfugie  j 
Et  se  voyant  si  loin  des  jeunes  voluptés  , 
Il  chante  une  vieille  élégie. 

En  vain  il  tend- les  bras  vers  la  belle  saison , 
Il  jette  des  sanglots  au  vent  d'hiver  qui  brame  ; 
II  a  vu  près  de  lui  le  dernier  horizon  , 
Déjà  Dieu  rappelle  son  âme. 

Quand  il  s'est  épuisé  dans  le  mauvais  chemin, 
Quand  ses  pieds  ont  laissé  du  sang  à  chaque  pierre , 
La  mort  passe  à  propos  pour  lui  tendre  la  main 
El  pour  lui  clore  la  paupière. 
6  11 


126  HEVL'E  DE  PARIS. 


A  JULES  JAMXN. 


0  toi  que  la  fortune  accable  de  faveurs, 
Voyageur  nonchalant  qu'on  aime  et  qu'on  envie, 
Cueille  longtemps  encore  au  sentier  des  rêveurs, 
Cueille  les  roses  de  la  vie. 


ÂasÈr^E  HoussAYE. 


i 


RÉCEPTION 


DI 


M.  VICTOR  HUGO 

A.  Zi'ACADÉiniE   FRANÇAISB  (1). 


M.  Violor  Hugo ,  en  entrant  à  rAcadémie  française  ,  où  il  a 
été  porté  par  le  suffrage  du  pays,  ce  qui  arrive  à  bien  peu  d'a- 
cadémiciens, devait  à  la  génération  nouvelle  dont  il  est  le  re- 
présentant et  dans  le  sein  de  laquelle  il  a  puisé  sa  force  ,  une 
haute  manifestation  de  leurs  idées  et  de  leurs  espérances  com- 
munes. 11  devait  établir  sur  des  bases  solides  la  condition  des 
gens  de  lettres  vis-à-vis  du  public,  vis-à-vis  du  pouvoir.  Il  a 
fait  celte  charte  ,  si  nous  pouvons  nous  exprimer  ainsi ,  avec  la 
hauteur  de  vues  qui  dislingue  son  esprit  j  M.  Victor  Hugo  est 
doué  ,  en  effet ,  d'une  rare  sagacité  ,  d  une  impitoyable  logique, 
que  l'on  retrouve  même  dans  les  plus  capricieuses  fantaisies  de 
son  imagination.  Un  grand  sens  préside  à  tout  ce  qu'il  fait,  à 

(1)  La  Revue  de  Paris  n'a  pas  reproduit  le  discours  de  M.  Victor 
Hugo,  elle  s'est  contentée  d'une  appréciation  que  nos  lecteurs  trou- 
veront à  la  suite;  les  réflexions  qui  précèdent  appartiennent  à  la 
rédaction  du  Siècle,  où  nous  avons  puisé  le  discours  lui-même. 


128  REVUE  DE  PARIS. 

tout  ce  qu'il  dit ,  alors  même  qu'il  semble  le  plus  s'écarter  des 
règles  ordinaires.  Sous  les  draperies  dont  il  la  pare,  la  réalité 
palpite.  La  vie  de  M.  Lemercier  ,  qui  ne  fut  qu'une  longue  pro- 
testation de  la  pensée  contre  la  force  brutale  des  événements 
ou  le  despotisme  des  hommes,  d'un  homme  surtout,  celui  qui 
élreignit  d'une  main  de  fer  les  libertés  françaises  elles  enchaîna 
aux  pieds  de  la  gloire  ;  celte  existence  modeste  ,  indépendante, 
austère  ,  en  lutte  avec  la  plus  éclatante  fortune  que  le  monde 
ait  jamais  vue  ,  celle  de  Napoléon  ,  a  fourni  à  l'auleur  des 
Orientales  de  magnifiques  contrastes  ;  sur  le  socle  de  la  statue 
de  bronze  de  l'empereur  il  a  buriné  d'une  main  ferme  le  veto 
de  Lemercier,  de  Chateaubriand,  de  Benjamin  Constant,  de 
M™«  de  Staël,  de  Delille,  de  Ducis,  des  penseurs,  des  publi- 
cistes  et  des  poètes  qui  s'opposèrent  à  l'esclavage  des  idées. 
M.  Victor  Hugo ,  après  avoir  décrit  cette  lutte  solennelle  et  puis- 
sante, s'est  demandé  quelle  était  la  mission  de  l'homme  de  let- 
tres aujourd'hui, •  et  celte  mission,  toute  civilisatrice,  il  l'a  dé- 
finie en  termes  éloquents.  Il  a  dignement  vengé  l'époque  aclu- 
elle  du  dédain  insensé  de  quelques  esprits  arriérés  qui  croient 
la  France  déchue  de  sa  splendeur.  Il  était  beau  d'entendre  sortir 
du  sein  de  l'Académie  une  voix  majestueuse  et  sévère  qui  ren- 
dait à  la  France  l'hommage  éclatant  que  les  autres  nations 
elles-mêmes  ne  lui  refusent  pas.  Cette  séance  aura  duTetentis- 
semenlj  elle  a  été  importante,  élevée  :  ce  n'était  plus  un  vain 
amusement  d'esprit,  un  élégant  badinage,  con;me  l'ont  été 
jusqu'ici  les  éloges  académiques  ;  de  hautes  questions  se  débat- 
taient dans  l'enceinte,  comme  si  l'Académie  eût  été  transformée 
en  une  véritable  chambre  des  pairs ,  en  un  quatrième  pouvoir 
de  l'État.  M.  de  Salvandy  lui-même  a  été  obligé  de  suivre  le 
poète  dans  son  essor,  d'une  aile  traînante,  il  est  vrai,  mais 
enfin  avec  des  efforts  honorables ,  pour  s'élever  dans  les  hautes 
régions  de  l'histoire.  Nous  regrettons  que  M.  de  Salvandy  ait 
essayé  d'avilir  l'énergie  révolutionnafre  qui  a  sauvé  la  France 
en  des  jours  terribles,  au  lieu  de  jeter  comme  le  poêle  un  voile 
de  deuil  sur  un  passé  douloureux.  Il  nous  a  paru  aussi  ne  pas 
comprendre  parfaitement  toute  la  valeur  de  celui  à  qui  il  ré- 
pondait en  accordantaux  premières  productions  du  jeune  homme 
monarchique  et  religieux  plus  d'autorité  qu'aux  dernières  poé- 
sies de  l'homme  mûr,  poésies  empreintes  d'un  sentiment  popu- 


REVUE  DE  PARIS.  129 

laire  et  philosophique.  M.  Victor  Hugo  a  vu  son  génie  aller  en 
croissant  depuis  le  moment  oij  Chateaubriand  l'appela  Venfant 
sublime j  ce  qui  a  fait  dire  spirituellement  cette  fois  à  M.  de 
Salvandy  que.  dans  ce  jugement ,  le  mot  enfant  était  de  trop. 
Malgré  cela  ,  l'enfant  a  atteint  sa  virilité.  Le  poêle  a  continuel- 
lement marché  dans  une  voie  de  progrès,  en  politique  comme 
en  poésie,  et  M.  de  Salvandy  n'a  pas  assez  pris  garde  à  cette 
perpétuelle  ascension.  Son  esprit ,  assez  subtil  pour  se  préoccu- 
per des  jeux  de  mois  de  l'assemblée  et  pour  y  répondre  séance 
tenante,  n'a  pas  pénétré  assez  profondément  dans  les  entrailles 
de  son  sujet.  M.  Hugo  n'a  pas  le  droit,  du  reste,  de  se  fâcher, 
car  M.  Salvandy  a  méconnu  deux  autres  grandes  choses  ,  l'Em- 
pire et  la  Convention . 

Nous  donnerons  à  nos  lecteurs  ,  dans  son  entier  ,  le  discours 
de  M.  Victor  Hugo  ,  parce  que  nous  le  regardons  comme  un  mo- 
nument historique,  politique  et  litléraire  à  la  fois  :  le  poëte , 
dont  une  noble  émotion  animait  la  grave  figure ,  a  pris  la  parole 
en  ces  termes  : 


«Messieurs, 

»  Au  commencement  de  ce  siècle ,  la  France  était  pour  les 
nations  un  magnifique  spectacle.  Un  homme  la  remplissait 
alors ,  et  la  faisait  si  grande  qu'elle  remplissait  l'Europe.  Cet 
homme  ,  sorti  de  l'ombre ,  fils  d'un  pauvre  gentilhomme  corse , 
produit  de  deux  républiques  ,  par  sa  famille  ,  de  la  république 
de  Florence  ,  par  lui-même  de  la  république  française,  était 
arrivé  en  peu  d'années  à  la  plus  haute  royauté  qui  jamais  peut- 
être  ait  étonné  l'histoire.  Il  était  prince  par  le  génie ,  par  la 
destinée  et  par  les  actions.  Tout  en  lui  indiquait  le  possesseur 
légitime  d'un  pouvoir  providentiel.  Il  avait  eu  pour  lui  les  trois 
conditions  suprêmes  :  l'événement,  l'acclamation  et  la  consé- 
cration. Une  révolution  l'avait  enfanté,  un  peuple  l'avait  choisi, 
un  pape  l'avait  couronné.  Des  rois  et  des  généraux,  marqués 
eux-mêmes  par  la  fatalité,  avaient  reconnu  en  lui ,  avec  l'ins- 
tinct que  leur  donnait  leur  sombre  et  mystérieux  avenir  ,  l'élu 
du  destin.  Il  était  l'homme  auquel  Alexandre  de  Russie .  qui  de- 
\ait  périr  à  Taranrog  ,  avait  dit  :  Vous  êtes  prédestiné  du 

lu 


130  REVUE  DE  PARIS. 

ciel;  auquel  Kléber  ,  ^ui  devait  mourir  en  Egypte  ,  avait  dit  : 
Vous  êtes  grand  comme  le  7nonde  ;  auquel  Desaix,  tombé  à 
Marengo  .  avait  dit  :  Je  suis  le  soldat  et  vous  êtes  le  général; 
auquel  Vaihubert,  expirant  à  Austerlilz,  avait  dit  :  Je  vais 
mourir f  mais  vous  allez  régner.  —  Sa  renommée  militaire 
était  immense.  Ses  conquêtes  étaient  colossales.  Chaque  année, 
il  reculait  les  frontières  de  son  empire  au-delà  même  des  limites 
majestueuses  et  nécessaires  que  Dieu  a  données  à  la  France.  Il 
avait  effacé  les  Alpes  comme  Charlemagne  et  les  Pyrénées  comme 
Louis  XIV  ;  il  avait  passé  le  Rhin  comme  César  ,  et  il  avait  failli 
franchir  la  Manche  comme  Guillaume  le  Conquérant.  Sous  cet 
homme,  la  France  avait  cent  trente  départements;  d'un  côté 
elle  touchait  aux  bouches  de  l'Elbe  ,  de  l'autre  elle  atteignait  le 
Tibre.  H  était  le  souverain  de  quarante-quatre  millicms  de 
Français  et  le  protecteur  de  cent  millions  d  Européens.  Dans  la 
composition  hardie  de  ses  frontières,  il  avait  employé  comme 
matériaux  deux  grands-duchés  souverains ,  la  Savoie  et  la  Tos- 
cane ,  et  cinq  anciennes  républiques,  Gênes ,  les  États-Romains, 
les  États-Vénitiens  ,  le  Valais  et  les  provinces-unies.  Il  avait 
construit  son  État  au  centre  de  l'Europe  comme  une  citadelle, 
lui  donnant  pour  bastions  et  pour  ouvrages  avancés  dix  monar- 
chies qu'il  avait  fait  entrer  à  la  fois  dans  son  empire  et  dans  sa 
famille.  De  tous  les  enfants  ,  ses  cousins  et  ses  frères,  qui 
avaient  joué  avec  lui  dans  la  petite  cour  de  la  maison  natale 
d'Ajaccio  ,  il  avait  fait  des  têtes  couronnées.  Il  avait  marié  son 
fils  adôplif  à  \m^  princesse  de  Bavière  ,  et  son  plus  jeune  frère 
à  une  princesse  de  Wurtemberg.  Quant  à  lui,  après  avoir  ôté 
à  l'Autriche  l'empire  d'Allemagne,  qu'il  s'était  à  peu  près  ar- 
rogé sous  le  nom  de  Confédération  du  Rhin  ,  après  lui  avoir 
pris  le  Tyrol  pour  l'ajouter  à  la  Bavière,  et  l'illyrie  pour  la 
réunir  à  la  France  ,  il  avait  daigné  épouser  une  archi-duchesse. 
Tout  dans  cet  homme  était  démesuré  et  splendide.  Il  était  au- 
dessus  de  l'Europe  comme  une  vision  extraordinaire.  Une  fois 
on  le  vit  au  milieu  de  quatorze  personnes  souveraines  ,  sacrées 
et  couronnées  ,  assis  entre  le  césar  et  le  czar  sur  un  fauteuil 
plus  élevé  que  le  leur.  Un  jour  il  donna  à  Talma  le  spectacle 
d'un  parterre  de  rois.  N'étant  encore  qu'à  l'aube  de  sa  puissance, 
il  lui  avait  pris  fantaisie  de  toucher  au  nom  de  Bourbon  dans 
un  coin  de  Tltalie  et  de  l'agrandir  à  sa  manière  \  de  Louis  ,  duc 


REVUE  DE  PARIS.  ISt 

de  Parme ,  il  avait  fait  un  roi  d'Étrurie.  Par  décret  impérial ,  il 
divisait  la  Prusse  en  quatre  départements  ,  il  mettait  l'Angle- 
terre en  état  de  blocus  ,  il  déclarait  Amsterdam  troisième  ville 
de  l'empire,  —  Rome  n'était  que  la  seconde,  —  ou  bien  il  affir- 
mait au  monde  que  la  maison  de  Bragartce  avait  cessé  de  ré- 
gner. Quand  il  passait  le  Rhin  ,  les  électeurs  d'Allemagne ,  ces 
hommes  qui  avaient  fait  des  empereurs  ,  venaient  au-devant  de 
lui  jusqu'à  leurs  frontières  ,  dans  l'espérance  qu'il  les  ferait 
peut-être  rois.  L'antique  royaume  de  Gustave  Wasa  ,  manquant 
d'héritier  et  cherchant  un  maître  ,  lui  demandait  pour  prince 
un  de  ses  maréchaux.  Le  successeur  de  Charles-Quint,  l'ar- 
rière petit-fils  de  Louis  XIV  ,  le  roi  des  Espagnes  et  des  Indes  ,* 
lui  demandait  pour  femme  une  de  ses  sœurs.  H  était  compris, 
grondé  et  adoré  de  ses  soldats ,  vieux  grenadiers  familiers  avec 
leur  empereui-  et  avec  la  mort.  Le  lendemain  des  batailles  il 
avait  avec  eux  de  ces  grands  dialogues  qui  commentent  super- 
bement les  grandes  actions  et  qui  transforment  l'histoire  en 
épopée.  Il  entrait  dans  sa  puissance  comme  dans  sa  majesté,, 
quelque  chose  de  simple  ,  de  brusque  et  de  formidable.  Il  n'a- 
vait pas ,  comme  les  empereurs  d'Orient,  le  doge  de  Venise 
pour  grand-échanson  ,  ou  comme  les  empereurs  d'Allemagne  , 
le  duc  de  Bavière  pour  grand-écuyer,  mais  il  lui  arrivait  par- 
fois de  mettre  aux  arrêts  le  roi  qui  commandait  sa  cavalerie. 
Entre  deux  guerres  ,  il  creusait  des  canaux,  il  perçait  des  rou- 
tes ,  il  dotait  des  théâtres,  il  enrichissait  des  académies ,  il  pro- 
voquait des  découvertes,  il  fondait  des  monuments  grandioses, 
ou  bien  il  rédigeait  des  codes  dans  un  salon  des  Tuileries,  et  il  • 
querellaitses  conseillers  d'État,  jusqu'à  ce  qu'ileùt  réussi  àsubs- 
tiluer  dans  quelque  texte  de  loi ,  aux  routines  de  la  procédure, 
la  raison  suprême  et  naïve  du  génie.  Enfin  ,  dernier  trait  qui 
complète,  à  mon  sens,  la  configuration  singulière  de  cette 
grande  gloire ,  il  était  entré  si  avant  dans  l'histoire  par  ses  ac- 
tions ,  qu'il  pouvait  dire  et  qu'il  disait  :  Mon  prédécesseur 
l'empereur  Charlemagne  ^  et  il  s'était  par  ses  alliances  telle- 
ment mêlé  à  la  monarchie,  qu'il  pouvait  dire  et  qu'il  disait  : 
Mon  oncle  le  roi  Louis  XFI. 

»  Cet  homme  était  prodigieux.  Sa  fortune,  messieurs  ,  avait 
tout  surmonté.  Comme  je  viens  de  vous  le  rappeler,  les  plus 
illustres  princes  sollicitaient  sou  amitié,  les  plus  anciennes 


132  REVUE  DE  PARIS. 

races  royales  cherchaient  son  alliance  ,  les  plus  vieux  genllls- 
horames  briguaient  son  service.  Il  n'y  avait  pas  une  léle ,  si 
haute  ou  si  fîère  qu'elle  fût  ,  qui  ne  saluât  ce  front ,  sur  lequel 
la  main  de  Dieu  ,  presque  visible ,  avait  posé  deux  couronnes  , 
l'une  qui  est  faite  d'or  el  qu'on  appelle  la  royauté  ,  l'autre  qui 
est  faite  de  lumière  et  qu'on  appelle  le  génie.  Tout,  dans  le 
continent,  s'inclinait  devant  Napoléon,  tout,  —  excepté  six 
poêles ,  messieurs;  permettez-moi  de  le  direct  d'en  être  fier 
dans  cette  enceinte;  excepté  six  penseurs  restés  seuls  debout 
dans  l'univers  agenouillé  ,  et  ces  noms  glorieux ,  j'ai  hâte  de  les 
prononcer  devant  vous;  les  voici  :  —  Ducis ,  Delille,  M™^  de 
Slaël ,  Benjamin  Constant ,  Chateaubriand  ,  Lemercier. 

»  Que  signifiait  cette  résistance  ?  Au  milieu  de  cette  France 
qui  avait  la  victoire  ,  la  force ,  la  puissance  ,  l'empire ,  la  domi- 
nation ,  la  splendeur  ;  au  milieu  de  cette  Europe  émerveillée  et 
vaincue ,  qui ,  devenue  presque  française ,  participait  elle-même 
du  rayonnement  de  la  France  ;  que  représentaient  ces  six  es- 
prits révoltés  contre  un  génie ,  ces  six  renommées  indi- 
gnées contre  la  gloire,  ces  six  poètes  irrités  contre  un  héros? 
Messieurs,  ils  représentaient  en  Europe  la  seule  chose  qui 
manquât  alors  à  l'Europe  :  l'indépendance  ;  ils  représentaient 
en  France  la  seule  chose  qui  manquât  alors  à  la  France  :  la  li- 
berté. 

»  A  Dieu  ne  plaise  que  je  prétende  jeter  ici  le  blâme  sur  les 
esprits  moins  sévères  qui  entouraient  alors  le  maître  du  monde 
de  leurs  acclamations!  Cet  homme,  après  avoir  été  l'étoile 
d'une  nation,  en  était  devenu  le  soleil.  On  pouvait  sans  crime 
se  laisser  éblouir.  II  était  plus  malaisé  peut-êlre  qu'on  ne  pense, 
pour  l'individu  que  Napoléon  voulait  gagner ,  de  défendre  sa 
frontière  contre  cet  irrésistible  envahisseur ,  qui  savait  le  grand 
art  de  subjuguer  un  peuple ,  et  qui  savait  aussi  le  grand  art  de 
séduire  un  homme.  Qui  suis-je,  d'ailleurs,  messieurs,  pour 
m'arroger  ce  droit  de  critique  suprême?  Quel  est  mon  titre? 
N'ai-je  pas  bien  plutôt  besoin  moi-même  de  bienveillance  et 
d'indulgence  à  l'heure  où  j'entre  dans  cette  compagnie  ,  ému 
de  toutes  les  émotions  ensemble  ,  fier  des  suffrages  qui  m'ont 
appelé,  heureux  des  sympathies  qui  m'accueillent,  troublé  par 
cet  auditoire  si  imposant  et  si  charmant,  triste  de  la  grande 
perte  que  vous  avez  faite  et  dont  il  ne  me  sera  pas  donnéde  yqiis 


REVUE  DE  PARIS.  133 

consoler,  confus  enfin  d'être  si  peu  de  chose  dans  ce  lieu  véné- 
rable ,  que  remplissent  à  la  fois  de  leur  éclat  serein  et  fraternel 
d'augustes  morts  et  d'illustres  vivants?  Et  puis ,  pour  dire  toute 
ma  pensée,  en  aucun  cas  je  ne  reconnaîtrais  aux  générations 
nouvelles  ce  droit  de  blâme  rigoureux  envers  nos  anciens  et  nos 
aînés.  Qui  n'a  pas  combattu  a-t-il  le  droit  de  juger?  Nous  de- 
vons nous  souvenir  que  nous  étions  enfant  alors,  et  que  la  vie 
était  légère  et  insouciante  pour  nous  lorsqu'elle  était  si  grave 
et  si  laborieuse  pour  d'autres.  Nous  arrivons  après  nos  pères  ; 
ils  sont  fatigués,  soyons  respectueux.  Nous  profitons  à  la  fois 
des  grandes  idées  qui  ont  lutté  et  des  grandes  choses  qui  ont 
prévalu.  Soyons  justes  envers  tous  ,  envers  ceux  qui  ont  accepté 
l'empereur  pour  maître  comme  envers  ceux  qui  l'ont  accepté 
pour  adversaire.  Comprenons  l'enthousiasme  et  honorons  la  ré- 
sistance ;  l'un  et  l'autre  ont  été  légitimes. 

0  Pourtant ,  redisons-le,  messieurs,  la  résistance  n'était  pas 
seulement  légitime  ,  elle  était  glorieuse. 

»  Elle  afiQigeait  l'empereur.  L'homme  qui ,  comme  il  l'a  dit. 
plus  tard  à  Sainte-Hélène  ,  exa  fait  Pascal  sénateur  et  Cor- 
neille ministre ,  cet  homme-là,  messieurs,  avait  trop  de  gran- 
deur en  lui-même  pour  ne  pas  comprendre  la  grandeur  dans 
autrui.  Un  esprit  vulgaire,  appuyé  sur  la  toute-puissance  ,  eût 
dédaigné  peut-être  celte  rébellion  du  talent;  Napoléon  s'en 
préoccupait.  Il  se  savait  trop  historique  pour  ne  point  avoir 
souci  de  l'histoire.  Il  se  sentait  trop  poétique  pour  ne  point  s'in- 
quiéter des  poêles.  Il  faut  le  reconnaître  hautement,  c'était  un 
vrai  prince  que  ce  sous-lieutenant  d'artillerie  qui  avait  gagné 
sur  la  jeune  république  française  la  bataille  du  18  brumaire ,  et 
sur  les  vieilles  monarchies  européennes  la  bataille  d'Austerlitz. 
C'était  un  victorieux ,  et ,  comme  tous  les  victorieux ,  c'était  un 
ami  des  lettres.  Napoléon  avait  tous  les  goûts  et  tous  les  ins- 
tincts du  trône  autrement  que  Louis  XIV,  sans  doute,  mais  au- 
tant que  lui.  Il  y  avait  du  grand  roi  dans  le  grand  empereur. 
Rallier  la  littérature  à  son  sceptre,  c'était  une  de  ses  premières 
ambitions.  Il  ne  lui  suffisait  pas  d'avoir  muselé  les  passions  po- 
pulaires,  il  eût  voulu  soumettre  Benjamin  Constant;  il  ne  lui 
suffisait  pas  d'avoir  vaincu  trente  armées ,  il  eût  voulu  vaincre 
Lemercier;  il  ne  lui  suffisait  pas  d'avoir  conquis  dix  royaumes, 
il  eût  voulu  conquérir  Chateaubriand. 


1Ô4  REVUE  DE  PARIS. 

»  Ce  n'est  pas,  messieurs,  que  tout  en  jugeant  le  premier 
consul  ou  l'empereur  chacun  du  point  de  vue  de  leurs  sympa- 
thies particulières,  ces  horames-là  contestassent  ce  qu'il  y 
avait  de  généreux,  de  rare  et  d'illustre  dans  Napoléon.  Mais, 
selon  eux,  le  politique  ternissait  le  victorieux,  le  héros  était 
doublé  d'un  tyran  ,  le  Scipion  se  compliquait  d'un  Cromwell  ,• 
une  moitié  de  sa  vie  faisait  à  l'autre  moitié  des  répliques  amè- 
res  :  Bonaparte  avait  fait  porter  aux  drapeaux  de  son  armée  le 
deuil  de  Washington,  mais  il  n'avait  pas  imité  Washington;  il 
avait  nommé  La  Tour-d'Auvergne  premier  grenadier  de  la  ré- 
publique ,  mais  il  avait  aboli  la  république  ;  il  avait  donné  le 
dôme  des  Invalides  pour  sépulcre  au  grand  Turenne,  mais  il 
avait  donné  le  fossé  de  Vincennes  pour  tombe  au  pelit-fils  du 
grand  Condé. 

»  Malgré  leur  fière  et  chaste  attitude  ,  l'empereur  n'hésita  de- 
vant aucune  avance.  Les  ambassades,  les  dotations,  les  hauts 
grades  de  la  Légion  d'honneur,  le  sénat,  tout  fut  ofiFert ,  di- 
sons-le à  la  gloire  de  l'empereur ,  et,  disons-le  à  la  gloire  de 
ces  nobles  réfractaires,  tout  fut  refusé. 

ï  Après  les  caresses ,  je  l'ajoute  à  regret ,  vinrent  les  persécu- 
tions. Aucun  ne  céda.  Grâce  à  ces  six  talents,  grâce  à  ces  six 
caractères  ,  sous  ce  règne  qui  supprima  tant  de  libertés  et  qui 
humilia  tant  de  couronnes  ,  la  dignité  royale  de  la  pensée  libre 
fut  maintenue. 

»  Il  n'y  eut  pas  que  cela  ,  messieurs!  il  y  eut  aussi  service 
rendu  à  l'humanité.  Il  n'y  eut  pas  seulement  résistance  au  des- 
potisme ,  il  y  eut  aussi  résistance  à  la  guerre.  Et  qu'on  ne  se 
méprenne  pas  ici  sur  le  sens  et  sur  la  portée  de  mes  paroles, 
—  je  suis  de  ceux  qui  pensent  que  la  guerre  est  souvent  bonne. 
A  ce  point  de  vue  supérieur  d'où  l'on  voit  toute  l'histoire  comme 
un  seul  groupe  et  toute  la  philosophie  comme  une  seule  idée, 
les  batailles  ne  sont  pas  plus  des  plaies  faites  au  genre  humain 
que  les  sillons  ne  sont  des  plaies  faites  à  la  terre.  Depuis  cinq 
mille  ans  toutes  les  moissons  s'ébauchent  par  la  charrue  et 
toutes  les  civilisations  par  la  gueire.  Mais  lorsque  la  guerre 
tend  à  dominer,  lorsqu'elle  devient  l'état  normal  d'une  nation, 
lorsqu'elle  passe  à  l'état  chronique,  pour  ainsi  dire;  quand  il 
y  a  ,  par  exemple,  treize  grandes  guerres  en  quatorze  ans, 
alors,  messieurs,  quelque  magnifiques  que  soient  les  résultats 


REVUE  DE  PARIS.  135 

ultérieurs ,  il  vient  un  moment  où  riiumanité  souffre.  Le  côté 
délicat  des  mœurs  s'use  et  s'amoindrit  au  frottement  des  idées 
brutales.  Le  sabre  devient  le  seul  outil  de  la  société  :  la  force 
se  forge  un  droit  à  elle;  le  rayonnement  divin  de  la  bonne  foi, 
qui  doit  toujours  éclairer  la  face  des  nations ,  s'éclipse  à  chaque 
instant  dans  l'ombre  oij  s'élaborent  les  traités  et  les  partages 
de  royaumes  :  le  commerce  ,  l'industrie  ,  le  développement  ra- 
dieux des  intelligences,  toute  l'activité  pacifique  disparaît.  La 
sociabilité  humaine  est  en  péril.  Dans  ces  moments-là ,  mes- 
sieurs,  il  sied  qu'une  imposante  réclamation  s'élève;  il  est 
moral  que  l'intelligence  dise  hardiment  son  fait  à  la  force;  il 
est  bon  qu'en  présence  même  de  leur  victoire  et  de  leur  puis- 
sance ,  les  penseurs  fassent  des  remontrances  aux  héros  ,  et  que 
les  poëtes  ,  ces  civilisateurs  sereins,  patients  et  paisibles  ,  pro- 
leslent  contre  les  conquérants ,  ces  civilisateurs  violents. 

»  Parmi  ces  illustres  protestants,  il  était  un  homme  que  Bo- 
naparte avait  armé  et  auquel  il  aurait  pu  dire  comme  un  autre 
dictateur  à  un  autre  républicain  :  Tu  quoque.  Cet  homme , 
messieurs,  c'était  M.  Lemercier.  Nature  probe,  réservée  et 
sobre,  intelligence  droite  et  logique,  imagination  exacte  et 
pour  ainsi  dire  algébrique  jusque  dans  ses  fantaisies  ;  né  gentil- 
homme, mais  ne  croyant  qu'à  l'aristocratie  du  talent ,  né  riche, 
mais  ayant  la  science  d'être  noblement  pauvre,  modeste  d'une 
sorte  de  modestie  hautaine ,  doux ,  mais  ayant  dans  sa  douceur 
je  ne  sais  quoi  d'obstiné,  de  silencieux  et  d'inflexible,  austère 
dans  les  choses  publiques,  difficile  à  entraîner,  offusqué  de  ce 
qui  éblouit  les  autres  ,  M.  Lemercier ,  détail  remarquable  dans 
un  homme  qui  avait  livré  tout  un  côté  de  sa  pensée  aux  théo- 
ries, M.  Lemercier  n'avait  laissé  construire  son  opinion  poli- 
tique que  par  les  faits,  —  Et  encore  voyait-il  les  faits  à  sa  ma- 
nière. —  C'était  un  de  ces  esprits  qui  donnent  plus  d'attention 
aux  causes  qu'aux  effets,  et  qui  critiqueraient  volontiers  la 
plante  sur  sa  racine  et  le  fleuve  sur  sa  source.  Ombrageux  et 
sans  cesse  prêt  à  se  cabrer,  plein  d'une  haine  secrète  et  sou- 
vent vaillante  contre  tout  ce  qui  tend  à  dominer  ,  il  paraissait 
avoir  mis  autant  d'amour-propre  à  se  tenir  toujours  de  plusieurs 
années  en  arrière  des  événements  que  d'autres  en  mettent  à  se 
précipiter  en  avant.  En  1789  ,  il  était  royaliste ,  ou  ,  comme  on 
parlait  alors  ,  monarchien  de  1785  ;  en  93  ,  il  devint,  comme 


156  REVUE  DE  PARIS. 

i!  Ta  dit  lui-même ,  libéral  de  89  ;  en  1801  au  moment  où  Bona- 
parte se  It  cuva  mûr  pour  l'empire ,  Lemercier  se  sentit  mûr 
pour  la  république. 

n  Comme  vous  le  voyez,  messieurs,  son  opinion  politique, 
dédaigneuse  de  ce  qui  lui  semblait  le  caprice  du  jour ,  était 
toujours  mise  à  la  mode  de  l'an  passé. 

»  Veuillez  me  permettre  ici  quelques  détails  sur  le"^  milieu 
dans  lequel  s'écoula  la  jeunesse  de  M.  Lemercier.  Ce  n'est  qu'en 
explorant  les  commencements  d'une  vie,  qu'on  peut  étudier  la 
formation  d'un  caractère.  Or,  quand  on  veut  connaître  à 
fond  ces  hommes  qui  répandent  de  'la  lumière,  il  ne  faut  pas 
moins  s'éclairer  de  leur  caractère  que  de  leur  génie.  Le  génie , 
c'est  le  flambeau  du  dehors  ;  le  caractère  ,  c'est  la  lampe  inté- 
rieure. 

«  En  1793  ,  au  plus  fort  de  la  Terreur,  M.  Lemercier ,  fout 
jeune  homme  alors,  suivait  avec  une  assiduité  remarquable  les 
séances  de  la  Convention  nationale.  C'était  là  ,  messieurs,  un 
sujet  de  contemplation  sombre,  lugubre,  effrayant,  mais  su- 
blime. Soyons  justes ,  nous  le  pouvons  sans  danger  aujour- 
d'hui ,  soyons  justes  envers  ces  choses  augustes  et  terribles  qui 
ont  passé  sur  la  civilisation  humaine  et  qui  ne  reviendront  plus  ! 
C'est ,  à  mon  sens ,  une  volonté  de  la  Providence  que  la  France 
ait  toujours  à  sa  tête  quelque  chose  de  grand.  Sous  les  anciens 
To'}s  c'était  un  principe  ,  sous  l'empire  ce  fut  un  homme  ,  pen- 
dant la  révolution  ce  fut  une  assemblée  :  assemblée  qui  a  brisé 
le  trône  et  qui  a  sauvé  le  pays ,  qui  a  eu  un  duel  avec  la  royauté 
comme  Cromwell,  et  un  duel  avec  l'univers  comme  Annibal , 
qui  a  eu  à  la  fois  du  génie  comme  tout  un  peuple  et  du  génie 
comme  un  seul  homme  ;  en  un  mot ,  qui  a  commis  des  attentats 
et  qui  a  fait  des  prodiges  ,  que  nous  pouvons  détester,  que  nous 
pouvons  maudire,  mais  que  nous  devons  admirer. 

n  Reconnaissons-le  néanmoins  ,  il  se  fit  dans  ce  temps-là  une 
diminution  de  lumière  morale,  et,  par  conséquent,  remar- 
quons-le, messieurs,  une  diminution  de  lumière  intellectuelle. 
Cette  espèce  de  demi-jour  ou  de  demi-obscurité  qui  ressemble 
à  la  tombée  de  la  nuit  et  qui  se  répand  sur  de  certaines  époques, 
est  nécessaire  pour  que  la  Providence  puisse,  dans  l'intérêt 
ultérieur  du  genre  humain  ,  accomplir  sur  les  sociétés  vieillies 
ces  effrayantes  voies  de  fait  qui,  si  elles  étaient  commises  par 


REVUE  DE  PARIS.  137 

des  hommes,  seraient  des  crimes,  et  qui,  venant  de  Dieu, 
s'appellent  des  révolutions.  Celle  ombre,  c'est  l'ombre  même 
que  fait  la  main  du  Seigneur  quand  elle  est  sur  un  peuple.  — 
Comme  je  l'indiquais  tout  à  l'heure,  93  n'est  pas  l'époque  de 
ces  hautes  individualités  que  leur  génie  isole.  Il  semble  en  ce 
moment-là  que  la  Providence  trouve  l'homme  trop  petit  pour 
ce  qu'elle  veut  faire,  qu'elle  le  relègue  sur  le  second  plan  et 
qu'elle  entre  en  scène  elle-même.  En  effet ,  en  93,  des  trois 
géants  qui  ont  fait  de  la  révolution  française  ,  le  premier,  un 
fait  social ,  le  deuxième,  un  fait  géographique,  le  dernier,  un 
fait  européen  ,  l'un  ,  Mirabeau  ,  était  morl  ;  l'aulre  ,  Sieyès  , 
avait  disparu  dans  l'éclipsé  j  z7  réussissait  à  vivre  ,  comme  ce 
lâche  grand  homme  l'a  dit  plus  lard;  le  troisième,  Bonaparte, 
n'était  pas  né  encore  à  la  vie  historique.  Sieyès  laissé  dans 
l'ombre  et  Danton  peut-être  excepté,  il  n'y  avait  donc  pas 
d'hommes  du  premier  ordre,  pas  d'intelligences  capitales  dans 
la  Convention  ,  mais  il  y  avait  de  grandes  passions,  de  gran- 
des luttes ,  de  grands  éclairs ,  de  grands  fantômes.  Cela 
suffisait,  certes,  pour  l'éblouissement  du  peuple,  redoutable 
spectateur  incliné  sur  la  fatale  assemblée.  Ajoutons  qu'à 
cette  époque  oii  chaque  jour  était  une  journée,  les  choses 
marchaient  si  vile  ,  l'Europe  et  la  France  ,  Paris  et  la  frontière, 
le  champ  de  bataille  et  la  place  publique  avaient  tant  d'aven- 
tures ,  tout  se  développait  si  rapidement ,  qu'à  la  tribune  de  la 
Convention  nationale  l'événement  croissait  pour  ainsi  dire  sous 
l'orateur  à  mesure  qu'il  parlait,  et  tout  en  lui  donnant  le  ver- 
tige ,  lui  communiquait  sa  grandeur.  Et  puis ,  comme  Paris  , 
comme  la  France  ,  la  Convention  se  mouvait  dans  celte  clarlé 
crépusculaire  de  la  fin  du  siècle  qui  attachait  des  ombres  im- 
menses aux  plus  petits  hommes,  qui  prêtait  des  contours  indé- 
finis et  gigantesques  aux  plus  chétives  figures,  et  qui,  dans 
l'histoire  même,  répand  sur  celte  formidable  assemblée  je  ne 
sais  quoi  de  sinistre  et  de  surnaturel. 

»  Ces  monstrueuses  réunions  d'hommes  ont  souvent  fasciné 
les  poêles  comme  l'hydre  fascine  l'oiseau.  Le  Long-Parlement 
absorbait  Millon  ,  la  Convention  attirait  Lemercier.  Tous  deux 
plus  lard  ont  illuminé  l'inlérieur  d'une  sombre  épopée  avec  je 
ne  sais  quelle  vague  réverbération  de  ces  deux  pandémoniums. 
On  sent  Cromwell  dans  le  Paradis  perdu  et  93  dans  la  Pan* 
G  13 


138  REVUE  DE  PARIS. 

hypocrîsîade.  La  Convention  ,  pour  le  jeune  Lemercier,  c'était 
la  révolulion  faite  vision  et  réunie  tout  entière  sous  son  regard. 
Tous  les  jours  il  venait  voir  là  ,  comme  il  Ta  dit  admirable- 
ment, mettre  les  lois  hors  de  la  loi.  Chaque  matin  il  arrivait 
à  l'ouverture  de  la  séance  et  s'asseyait  dans  la  tribune  publique 
parmi  ces  femmes  étranges  qui  mêlaient  je  ne  sais  quelle  be- 
sogne domestique  aux  plus  terribles  spectacles  et  auxquelles 
rhistoire  conserva  leur  hideux  surnom  de  tricoteuses.  Elles  le 
connaissaient,  elles  Taltendaient  et  lui  gardaient  sa  place.  Seu- 
lement, il  y  avait  dans  sa  jeunesse,  dans  le  désordre  de  ses 
vêtements,  dans  son  attention  effarée,  dans  son  anxiété  pen- 
dant les  discussions,  dans  la  fixité  profonde  de  son  regaid, 
dans  les  paroles  entrecoupées  qui  lui  échappaient  par  moments, 
quelque  chose  de  si  singulier  pour  elles  qu'elles  le  croyaient 
privé  de  raison.  Un  jour,  arrivant  plus  tard  qu'à  l'ordinaire, 
il  entendit  une  de  ces  femmes  dire  à  l'autre  :  a  Ne  te  mets  pas 
là,  c'est  la  place  de  l'idiot.  » 

«  Quatre  ans  plus  tard,  en  1797,  l'idiot  donnai  à  la  France 
u4gai)ief)ino?i. 

«  Est-ce  que  par  hasard  cette  assemblée  aurait  fait  faire  au 
poète  cette  tiagédie?  Qu'y  a-t-il  de  commun  entre  Egyste  et 
Danton,  entre  Argos  et  Paris,  entre  la  barbarie  homérique  et 
la  démoralisation  voltairienne  ?  Quelle  étrange  idée  de  donner 
pour  miroir  aux  attentats  d'une  civilisation  décrépite  et  cor- 
rompue les  crimes  naïfs  et  simples  d'une  époque  primitive,  de 
faire  errer,  pour  ainsi  dire,  à  quelques  pas  des  échafauds  de 
la  révolution  française  ,  les  spectres  grandioses  de  la  tragédie 
grecque,  et  de  confronter  au  régicide  moderne  tel  que  l'ac- 
complissent les  passions  populaires  l'antique  régicide  tel  que 
le  font  les  passions  domestiques!  Je  l'avouerai,  messieurs,  en 
songeant  à  cette  remarquable  époque  du  talent  de  M.  Lemer- 
cier, entre  les  discussions  de  la  Convention  et  les  querelles  des 
Alrides,  entre  ce  qu'il  voyait  et  ce  qu'il  rêvait,  j'ai  souvent 
cherché  un  rapport  j  je  n'ai  trouvé  tout  au  plus  qu'une  har- 
monie. Pourquoi ,  par  quelle  mystérieuse  transformation  de  la 
pensée  dans  le  cerveau,  Jganietnnon  est-il  né  ainsi?  C'est  là 
un  de  ces  sombres  caprices  de  l'inspiration  dont  les  poêles  seuls 
ont  le  secret.  Quoi  qu'il  en  soit,  yégamemnon  est  une  œuvre, 
une  des  plus  belles  tragédies  de  notre  théâtre  ,  sans  contredit , 


REVUK  DE  PARIS.  13d 

par  l'horreur  et  par  la  pitié  à  la  fois ,  par  la  simplicité  de  l'élé- 
ment tragique,  par  la  gravité  austère  du  style.  Ce  sévère  poëme 
a  vraiment  le  profil  grec  ;  on  sent ,  en  le  considérant ,  que  c'est 
l'époque  où  David  donne  la  couleur  aux  bas-reliefs  d'Athènes  et 
où  Talma  donne  la  parole  et  le  mouvement.  On  y  sent  plus  que 
l'époque,  on  y  sent  l'homme;  on  devine  ce  que  le  poète  a  souf- 
fert en  l'écrivant.  En  effet,  une  mélancolie  profonde  ,  mêlée  à 
je  ne  sais  quelle  terreur  presque  révolutionnaire  ,  couvre  toute 
cette  grande  œuvre.  Examinez-là;  —  elle  le  mérite,  messieurs,* 
—  voyez  l'ensemble  et  les  détails,  Agamemnon  et  Strophus  , 
la  galère  qui  aborde  au  port,  les  acclamations  du  peuple,  le 
tutoiement  héroïque  des  rois  ;  contemplez  surtout  Clylemnestre, 
la  pâle  et  sanglante  figure ,  l'adultère  dévouée  au  parricide , 
qui  regarde  à  côté  d'elle  sans  les  comprendre ,  et  chose  ter- 
rible! sans  en  être  épouvantée,  la  captive  Cassandre  et  le  petit 
Oresle  ;  deux  êtres  faibles  en  apparence,  en  réalité  formidables  ! 
L'avenir  parle  dans  l'un  et  vit  dans  l'autre;  Cassandre,  c'est 
la  menace  sous  la  forme  d'une  esclave  ;  Oreste,  c'est  le  châti- 
ment sous  les  traits  d'un  enfant. 

»  Comme  je  viens  de  le  dire,  à  l'âge  où  l'on  ne  souffre  pas 
encore  et  où  l'on  rêve  à  peine,  M.  Lemercier  souffrit  et  créa. 
Cherchant  à  composer  sa  pensée,  curieux  de  cette  curiosité 
profonde  qui  attire  les  esprits  courageux  aux  spectacles  ef- 
frayants ,  il  s'approcha  le  plus  qu'il  put  de  la  Convention,  c'est- 
à-dire  de  la  révolution.  Il  se  pencha  sur  la  fournaise  pendant 
que  la  statue  de  l'Avenir  y  bouillonnait  encore  ,  et  il  y  vit  flam- 
boyer, et  il  y  entendit  rugir,  comme  la  lave  dans  le  cratère, 
les  grands  principes  révolutionnaires,  ce  bronze  dont  sont 
faites  aujourd'hui  toutes  les  bases  de  nos  idées,  de  nos  libertés 
et  de  nos  lois.  La  civilisation  future  était  alors  le  secret  de  la 
Providence  ;  M.  Lemercier  n'essaya  pas  de  le  deviner,  il  se 
borna  à  recevoir  en  silence,  avec  une  résignation  stoïque,  son 
contre-coup  de  toutes  le^  calamités.  Chose  digne  d'attention, 
et  sur  laquelle  je  ne  puis  m'empêcher  d'insister,  si  jeune,  si 
obscur,  si  inaperçu  encore  ,  perdu  dans  cette  foule  qui ,  pen- 
dant la  Terreur  regardait  tous  les  événements  traverser  la  rue 
conduits  par  le  Bourreau  ,  il  fut  frappé  dans  toutes  ses  affec- 
tions les  plus  intimes  par  les  catastrophes  publiques.  Sujet  dé- 
voué et  presque  serviteur  personnel  de  Louis  XVI ,  il  vit  passer 


140  REVUE  DE  PARIS. 

le  fiacre  du  21  janvier  ;  filleul  de  M™e  de  Lamballe ,  il  vit  passer 
la  pique  du  2  septembre;  ami  d'André  Chénier,  il  vit  passer  la 
cliarrelte  du  7  thermidor.  Ainsi,  à  vingt  ans.  il  avait  déjà  vu 
décapiter,  dans  les  trois  êtres  les  plus  sacrés  pour  lui  après  son 
père,  les  trois  choses  de  ce  monde  les  plus  rayonnantes  après 
Dieu,  la  royauté  ,  la  beauté,  le  génie.  » 

«  Quand  ils  ont  subi  de  pareilles  impressions,  les  esprits 
tendres  et  faibles  restent  tristes  toiite  leur  vie;  les  esprits 
élevés  et  fermes  demeurent  sérieux.  M.  Lemercier  accepta  donc 
la  vie  avec  gravité.  Le  9  thermidor  avait  ouvert  pour  la  France 
cette  ère  nouvelle  qui  est  la  seconde  phase  de  toute  révolution. 
Après  avoir  regardé  la  société  se  dissoudre  ,  M.  Lemercier  la 
regarda  se  reformer.  Il  mena  la  vie  mondaine  et  littéraire.  Il 
étudia  et  partagea  ,  en  souriant  parfois,  les  mœurs  de  cette 
époque  du  directoire,  qui  est  après  Robespierre  ce  que  la  ré- 
gence est  après  Louis  XIV  ,  le  tumulte  joyeux  d'une  nation  in- 
telligente échappée  à  l'ennui  ou  à  la  peur,  l'esprit ,  la  gaieté  et 
la  licence  protestant  par  une  orgie,  ici  contre  la  tristesse  d'un 
despotisme  dévot;  là,  contre  l'abrutissement  d'une  tyrannie 
puritaine.  M.  Lemercier,  célèbie  alors  par  le  succès  û'^ga- 
memnon  ,  rechercha  tous  les  hommes  d'élite  de  ce  temps  et^n 
fut  recherché.  Il  connut  Écouchard-Lebrun  chez  Ducis,  comme 
il  avait  connu  André  Chénier  chez  M'"'  Fourrât.  Lebrun  l'aima 
tant  qu'il  n'a  pas  fait  une  seule  épigramme  contre  lui.  Le  duc 
de  Fitz  James  et  le  prince  de  Talleyrand,  M'"«  de  Lameth  et 
M.  de  Florian,  la  duchesse  d'Aiguillon  et  M""'  Tallien,  Bernardin 
de  Saint-Pierre  et  M""=  de  Staél  lui  firent  fêîe  et  l'accueillirent. 
Beaumarchais  voulut  être  son  éditeur,  comme  vingt  ans  plus 
lard  Dupuytren  voulut  être  son  professeur.  Déjà  placé  trop 
haut  pour  descendre  aux  exclusions  de  partis,  de  plein-pied 
avec  tout  ce  qui  était  supérieur ,  il  devint  en  même  temps  l'ami 
de  David ,  qui  avait  jugé  le  roi ,  et  de  Delille ,  qui  l'avait  pleuré. 
C'est  ainsi  qu'en  ces  années-là,  de  cet  échange  d'idées  avec 
tant  de  natures  diverses,  de  la  contemplation  des  mœurs  et  de 
Tobservalion  des  individus  ,  naquirent  et  se  développèrent  dans 
M.  Lemercier  ,  pour  faire  face  à  toutes  les  rencontres  de  la  vie, 
deux,  hommes , —  deux  hommes  libres  ;  un  homme  politique  in- 
dépendant ,  un  homme  littéraire  original. 

a  Un  peu  avant  celte  époque,  il  avait  connu  l'officier  de  for- 


REVUE  DE  PARIS.  141 

(une  qui  devait  succéder  plus  tard  au  Directoire.  Leur  vie  se 
côtoya  pendant  quelques  années.  Tous  deux  étaient  obscurs. 
L'un  était  ruiné  ,  l'autre  était  pauvre.  On  reprochait  à  l'un  sa 
première  tragédie,  qui  est  un  essai  d'écolier,  et  à  l'autre,  sa 
première  action  ,  qui  était  un  exploit  de  jacobin.  Leurs  deux 
renommées  commencèrent  en  même  temps  par  un  sobriquet. 
On  disait  M.  Mercier-Méléagre  au  même  instant  où  l'on  disait 
le  général  f^eîidéfniaire.  Loi  étrange,  qui  veut  qu'en  France  le 
lidicule  s'essaie  un  moment  à  tous  les  hommes  supérieurs  ! 
Quand  M'"«  de  Beauharnais  songea  à  épouser  le  protégé  de 
Barras,  elle  consulta  M.  Lemercier  sur  cette  mésalliance. 
M.  Lemercier ,  qui  portait  intérêt  au  jeune  artilleur  de  Toulon  , 
la  lui  conseilla.  Puis  tous  deux  ,  Thomme  de  lettres  et  l'homme 
de  guerre,  grandirent  presque  parallèlement.  Ils  remportèrent 
en  même  temps  leurs  premières  victoires.  M.  Lemercier  fit  jouer 
Jgamemnon  dans  l'année  d'ArcoIe  et  de  Lodi ,  et  Pinto  dans 
l'année  de  Marengo.  Avant  Marengo,  leur  liaison  était  déjà 
étroite.  Le  salon  de  la  rue  Chantereine  avait  vu  M.  Lemercier  lire 
sa  tragédie  égyptienne  d''Ophïse  au  général  en  chef  de  l'armée 
d'Egypte  ;  Kléber  et  Desaix  écoutaient  assis  dans  un  coin.  Sous 
le  consulat,  la  liaison  devint  de  l'amitié.  A  la  Malmaison,  le 
premier  consul ,  avec  cette  gaieté  d'enfant  propre  aux  vrais 
grands  hommes,  entrait  brusquement  la  nuit  dans  la  chambre 
oil  veillait  le  poëte,  et  s'amusait  à  lui  éteindre  sa  bougie ,  puis  il 
s'échappait  en  riant  aux  éclats.  Joséphine  avait  confié  à  M.  Le- 
mercier son  projet  de  mariage.  Le  premier  consul  lui  confia 
son  projet  d'empire.  Ce  jour-là,  M.  Lemercier  sentit  qu'il  perdait 
un  ami.  Il  ne  voulut  pas  d'un  maître.  On  ne  renonce  pas  aisé- 
ment à  l'égalité  avec  un  pareil  homme.  Le  poëte  s'éloigna  fière- 
ment. On  pourrait  dire  que  le  dernier  en  France  il  tutoya  Na- 
poléon. Le  14  floréal  an  XII ,  le  jour  même  où  le  sénat  donnait 
pour  la  première  fois  à  l'élu  de  la  nation  le  titre  impérial  :  Sire^ 
M.  Lemercier,  dans  une  lettre  mémorable,  l'appelait  encore 
familièrement  de  ce  grand  nom  :  Bonaparte  ! 

»  Cette  amitié,  à  laquelle  la  luKe  dut  succéder,  les  honorait 
l'un  et  l'autre.  Le  poëte  n'était  pas  indigne  du  capitaine.  C'était 
un  rare  et  beau  talent  que  M.  Lemercier.  On  a  plus  de  raisons 
que  jamais  de  le  dire  aujourd'hui  que  son  monument  est  ter- 
miné, auioucd'hui  que  l'édifice  construit  [mv  cet  esprit  a  reçu 

1%, 


142  REVUE  DE  PARIS. 

cette  fatale  dernière  pierre  que  la  raain  de  Dieu  pose  toujours 
sur  tous  les  travaux  de  l'homme.  Vous  n'attendez  certes  pas  de 
moi .  messieurs  ,  que  j'examine  ici  page  à  page  cette  œuvre 
immense  et  multiple  qui,  comme  celle  de  Voltaire  ,  embrasse 
tout,  l'ode,  l'épitre,  l'apologue,  la  chanson,  la  parodie,  le 
roman  ,  le  drame ,  l'histoire  et  le  pamphlet ,  la  prose  et  le  vers  , 
la  traduction  et  l'invention,  l'enseignement  politique  ,  l'ensei- 
gnement philosophique  et  l'enseignement  littérairej  vastes  amas 
de  volumes  et  de  brochures  que  couronnent  avec  quelque  ma- 
jesté dix  poëmes,  douze  comédies  et  quatorze  tragédies  j  riche 
et  fantasque  architecture,  parfois  ténébreuse,  parfois  vivement 
éclairée,  sous  les  arceaux  de  laquelle  apparaissent,  étrange- 
ment mêlés  dans  un  clair-obscur  singulier  ,  sous  tous  les  fan- 
tômes imposants  de  la  fable,  de  la  Bible  et  de  l'histoire.  Atride  , 
Ismaél ,  le  lévite  d'Éphraïm,  Lycurgue,  Camille  ,  Clovis  ,  Char- 
lemagne,  Beaudouin  ,  saint-Louis,  Charles  VI,  Richard  III, 
Richelieu,  Bonaparte,  dominés  tous  par  ces  quatre  colosses 
symboliques  sculptés  sur  le  fronton  de  l'œuvre,  Moïse,  Alexan- 
dre ,  Homère  et  Newton,  c'est-à-dire  par  la  législation,  la 
guerre  ,  la  poésie  et  la  science.  Ce  groupe  de  figures  et  d'idées 
que  le  poëte  avait  dans  l'esprit  et  qu'il  a  posé  largement  dans 
notre  littérature  ,  ce  groupe ,  messieurs  ,  est  plein  de  grandeur. 
Après  avoir  dégagé  la  ligne  principale  de  l'œuvre,  permettez- 
moi  d'en  signaler  quelques  détails  saillants  et  caractéristiques  : 
celte  comédie  de  la  révolution  portugaise,  si  vive,  si  spiri- 
tuelle, si  ironique  et  si  profonde  j  ce  Plante  qui  ditfère  de 
l'Harpagon  de  Molière  en  ce  que  ,  comme  le  dit  ingénieuse- 
ment l'auteur  lui-même  ,  le  sujet  de  Molière ,  c'est  un  avare 
qui  perd  un  trésor  ;  mo?i  sujet  à  moi,  c'est  Plante  qui  trouve  ^ 
un  avare  ;  ce  Christophe  Colomb,  où  l'action  de  lieu  est  tout 
à  la  fois  si  rigoureusement  observée  .  car  l'action  se  passe  sur 
le  pont  d'un  vaisseau  et  si  audacieusement  violée  ,  car  ce  vais- 
seau ,  —  j'ai  pres(|ue  dit  ce  drame  ,  —  va  de  l'ancien  monde  au 
nouveau;  cette  Frédégonde ^  conçue  comme  un  rêve  de  Cré- 
billon  ,  exécutée  comme  une  pensée  de  Corneille  ;  cette  Adlan- 
tierde  que  la  nature  pénètre  d'un  aussi  vif  rayon  quoiqu'elle  y 
soit  plutôt  interprétée  peut-être  selon  la  science  que  selon  la 
poésie;  enfin,  ce  dernier  poCme ,  Ihomme  donné  par  Dieu  en 
spectacle  aux  démons ,   cette  Panhypocrisiade ,  qui  est  tout 


REVUE  DE  PARIS.  143 

ensemble  une  épopée,  une  comédie  et  une  satire,  sorte  de  chi- 
mère lilléraire  ,  espèce  de  monstre  à  trois  tètes  qui  chante ,  qui 
fil  et  qui  aboie. 

»  Après  avoir  traversé  tous  ces  livres ,  après  avoir  monté  et 
descendu  la  double  échelle  coustruite  par  lui-même  ,  pour  lui 
seul  peut-être  ,  à  Taide  de  laquelle  ce  penseur  plongeait  dans 
l'enfer  ou  pénétrait  dans  le  ciel,  il  est  impossible  ,  messieurs, 
de  ne  pas  se  sentir  au  cœur  une  sympalhie  sincère  pour  cette 
noble  et  travailleuse  intelligence,  qui  ,  sans  se  rebuter,  a  cou- 
rageusement essayé  tant  d'idées  à  ce  superbe  goût  français  si 
difficile  à  satisfaire;  philosophe  selon  Voltaire  ,  qui  a  été  par- 
fois un  poêle  selon  Schakspeare;  écrivain  précurseur  qui  dédiait 
des  épopées  à  Dante  à  Tépoque  où  Dorât  refleurissait  sous  le 
nom  de  Demousliers  ;  esprit  à  la  vaste  envergure,  qui  a  tout  à 
la  fois  une  aile  dans  la  tragédie  primitive  et  une  aile  dans  la 
comédie  révoluiionnaire  ,  qui  louche  par  Jgamemnon  au  poëte 
de  Prométhée  et  par  Pinto  au  poëte  de  Figaro. 

Le  droit  de  critique ,  messieurs  ,  paraît  au  premier  abord  dé- . 
couler  naturellement  du  droit  d'apologie.  L'œil  humain ,  — 
est-ce  perfection  ?  est-ce  infirmité  ?  —  esl  ainsi  fait  qu'il  cherche 
toujours  le  côté  défectueux  de  tout.  Boileau  na  pas  loué  Mo- 
lière sans  restriction.  Cela  est-il  à  l'honneur  de  Boileau?  Je 
l'ignore,  mais  cela  est.  Il  y  a  deux  cent  trente  ans  que  l'astro- 
nome Jean  Fabricius  a  trouvé  des  taches  dans  le  soleil;  il  y  a 
deux  mille  deux  cents  ans  que  le  grammairien  Zoïle  en  avait 
trouvé  dans  Homère.  Il  semble  donc  que  je  pourrais  ici ,  sans 
offenser  vos  usages  et  sans  manquer  à  la  respectable  mémoire 
qui  m'est  confiée,  mêler  quelques  reiTOches  à  mes  louanges, 
et  prendre  de  certaines  précautions  conservatoires  dans  l'in- 
térêt de  l'art.  Je  ne  le  ferai  pourtant  pas,  messieurs;  et  vous- 
mêmes  ,  en  réfléchissant  que  si  par  hasard  ,  moi  qui  ne  puis  être 
que  fidèle  à  des  convictions  hautement  proclamées  toute  ma  vie, 
j'aiticulais  une  restriction  au  sujet  de  M.  Lemercier  ,  celte  res- 
triction porterait  peut-être  principalement  sur  un  point  délicat 
et  suprême,  sur  la  condition  qui,  selon  moi,  ouvre  ou  ferme 
aux  écrivains  les  portes  de  l'avenir,  c'esl-à-dire,  sur  leslyle;  en 
songeant  à  ceci ,  je  n'en  douLe  pas,  messieurs ,  vous  compren- 
drez ma  réserve  et  vous  approuverez  mon  silence.  D'ailleurs,  et 
ce  que  je  disais  en  commençant ,  ne  dois-je  pas  le  répéter  ici 


Ui  REVUE  DE  PARIS. 

surtout?  Qui  suis-je?  qui  m'a  donné  qualité  pour  trancher  des 
questions  si  complexes  et  si  graves?  pourquoi  la  certitude  que 
je  crois  sentir  en  moi  se  résoudrait-elle  en  autorité  pour  autrui? 
La  postérité  seule  —  et  c'est  là  encore  une  de  mes  convictions 
—  a  le  droit  définitif  de  critique  et  de  jugement  envers  les  talents 
supérieurs.  Elle  seule  ,  qui  voit  leur  œuvre  dans  son  ensemble, 
dans  sa  proportion  et  dans  sa  perspective ,  peut  dire  où  ils  ont 
erré  et  décider  où  ils  ont  failli.  Pour  prendre  ici  devant  vous  le 
rôle  auguste  de  la  postérité,  i)our  adresser  un  reproche  ou  un 
blâme  à  un  grand  esprit,  il  faudrait  au  moins  être  ou  se  croire 
un  contemporain  éminent.  Je  n'ai  ni  le  bonheur  de  ce  privi- 
lège, ni  le  malheur  de  cette  prétention. 

»  Et  puis ,  messieurs  ,  et  c'est  toujours  là  qu'il  faut  en  revenir 
quand  on  parle  de  M.  Lemercier ,  quel  que  soit  son  éclat  lilté- 
raire  ,  son  caractère  était  peut-être  plus  complet  encore  que  son 
talent.  Du  jour  où  il  crut  de  son  devoir  de  lutter  contre  ce  qui 
lui  semblait  l'injustice  faite  au  gouvernement,  il  immola  à 
cette  lutte  sa  fortune,  qu'il  avait  retrouvée  après  la  révolution 
et  que  remj)ire  lui  reprit,  son  loisir,  son  repos,  cette  sécurité 
extérieure  (\u\  est  comme  la  muraille  du  bonheur  domestique, 
et ,  chose  admirable  dans  un  poëte  .  jusqu'au  succès  de  ses  ou- 
vrages. Jamais  poète  n'a  fait  combattre  des  tragédies  et  des  co- 
médies avec  une  plus  héroïque  bravoure.  Il  envoyait  ses  pièces 
à  la  censure  comme  un  général  envoie  ses  soldats  à  l'assaut.  Un 
drame  supprimé  était  immédiatement  remplacé  par  un  autre 
qui  avait  le  même  sort.  J'ai  eu  ,  messieurs  ,  la  triste  curiosité  de 
chercher  et  d'évaluer  le  donimage  causé  par  cette  lutte  à  la  re- 
nommée de  Fauteur  à' A  g  amen  mon.  Voulez-vous  connaître  le 
résultat?  Sans  compter  le  Lévite  d'Éphraïni,  proscrit  par  le 
comité  de  salut  public  comme  dangereux  pour  la  philosophie; 
le  Tartuffe  révolutionnaire ,  proscrit  par  la  Convention  , 
comme  contraire  à  la  république  ;  la  Démence  de  Charles  VI ^ 
proscrite  par  la  restauration  .  comme  hostile  à  la  royauté;  sans 
m'arrèter  au  Corrupteur  y  sifïlé,  dit-on,  en  1823  par  les  gardes- 
du-corps  ;  en  me  bornant  aux  actes  de  la  censure  impériale  , 
voici  ce  que  j'ai  trouvé  :  Pinto ,  joué  vingt  fois,  puis  défendu; 
Plaute,  joué  sept  fois,  puis  défendu;  Christophe  Colomb ^ 
joué  une  fois  militairement  devant  les  baïonnettes,  puis  dé- 
fendu ;  Chaiiemaane  ^  défendu  ;  CawtîV/e»  défendu.  Dans  cette 


REVUE  DE  PARIS.  145 

guerre,  honteuse  pour  le  pouvoir,  honorable  pour  le  poëte , 
M.  Lemercier  eût  en  dix  ans  cinq  grands  drames  tués  sous 
lui. 

B  II  plaida  quelque  tenops  pour  son  droit  et  pour  sa  pensée 
par  d'énergiques  réclamations  directement  adressées  à  Bona- 
parte lui-même.  Un  jour  au  milieu  d'une  discussion  délicate  et 
presque  blessante  ,  le  maître  ,  s'interrompant ,  lui  dit  brusque- 
ment :  Qu'avez-vous  donc  ?  vous  devenez  tout  rouge.  — 
Et  vous  tout  pâle,  répliqua  fièrement  M.  Lemercier;  c'est 
notre  manière  à  tous  deux  quand  quelque  chose  nous  irrite 
vous  ou  moi  :  Je  rougis  et  vous  pâlissez.  Bientôt  il  cessa 
tout  à  fait  de  voir  l'empereur.  Une  fois  pourtant,  en  jan- 
vier 1812,  à  l'époque  culminante  des  prospérités  de  Napoléon, 
quelques  semaines  après  la  suppression  arbitraire  de  son  Ca- 
mille,  dans  un  moment  où  il  désespérait  de  jamais  faire  repré- 
senter aucune  de  ses  pièces  tant  que  l'empire  durerait ,  il  dut , 
comme  membre  de  l'Institut,  se  rendre  aux  Tuileries.  Dès  que 
Napoléon  l'aperçut,  il  vint  droit  à  lui  :  Eh  bien!  monsieur 
Lemercier,  quand  nous  donnerez-vous  une  belle  tragédie? 
M.  Lemercier  regarda  l'empereur  fixement  et  dit  ce  seul  mot  : 
Bientôt.  J'attends!  Mot  terrible!  mot  de  prophète  plus  encore 
que  de  poëLe  !  mot  qui ,  prononcé  au  commencement  de  1812 , 
contient  Moscou  ,  AVaterloo  et  Sainte-Hélène  ! 

»  Tout  sentiment  sympathique  pour  Bonaparte  n'était  cepen- 
dant pas  éteint  dans  ce  cœur  silencieux  et  sévère.  Vers  ces  der- 
niers temps ,  l'âge  avait  plutôt  rallumé  qu'étouffé  l'étincelle. 
L'an  passé,  presque  à  pareille  époque,  par  une  belle  matinée 
de  mai ,  le  bruit  se  répandit  dans  Paris  ,  que  l'Angleterre  ,  hon- 
teuse enfin  de  ce  qu'elle  a  fait  à  Sainte-Hélène,  rendait  à  la 
France  le  cercueil  de  Napoléon.  M.  Lemercier  ,  déjà  souffrant 
et  malade  depuis  près  d'un  mois  ,  se  fit  apporter  le  journaK  Le 
journal  en  effet  annonçait  qu'une  frégate  allait  mettre  à  la 
voile  pour  Sainte-Hflène.  Pâle  et  tremblant,  le  vieux  poète  se 
leva  ,  une  larme  brilla  dans  son  œil,  et  au  moment  où  on  lui 
lit  que  «  le  général  Bertrand  irait  chercher  l'empereur  son 
maître...  »  Et  moi  !  s'écria-t-il ,  si  j'allais  chercher  mon  ami 
le  premier  consul  ! 

»  Huit  jours  après  il  était  parti. 

»  Hélas!  me  disait  sa  respectable  veuve  en  me  racontant  ces 


146  REVUE  DE  PARIS. 

douloureux  détails ,  il  ne  l'est  pas  allé  chercher,  il  a  fait  da^ 
vantage ,  il  l'est  allé  rejoindre  ! 

r>  Nous  venons  de  parcourir  du  regard  toute  cette  noble  vie. 
Tirons-en  maintenant  l'enseignement  qu'elle  renferme. 

»  M.  Lemercier  est  un  de  ces  hommes  rares  qui  obligent  l'es- 
prit à  se  poser  et  aident  la  pensée  à  résoudre  ce  grave  et  beau 
problème  :  Quelle  doit  être  l'attitude  de  la  littérature  vis-à-vis 
de  la  société  ,  selon  les  époques ,  selon  les  peuples  et  selon  les 
gouvernements  ? 

»  Aujourd'hui ,  vieux  trône  de  Louis  XIV ,  gouvernement  des 
assemblées  ,  despotisme  de  la  gloire  ,  monarchie  absolue  ,  ré- 
publique lyrannique,  dictature  militaire,  tout  cela  s'est  évanoui. 
A  mesure  que  nous,  générations  nouvelles,  nous  voguons 
d'année  en  année  vers  l'inconnu  ,  les  trois  objets  immenses  que 
M.  Lemercier  rencontra  sur  sa  route ,  qu'il  aima  ,  contempla  et 
combattit  tour  à  tour,  immobiles  et  morts  désormais,  s'en- 
foncent peu  à  peu  dans  la  brume  épaisse  du  passé.  Les  rois  de 
la  branche  aînée  ne  sont  plus  (jiie  des  ombres  ;  la  Convention 
n'est  plus  qu'un  souvenir  ,  l'empereur  n'est  plus  qu'un  tombeau. 

»  Seulement ,  les  idées  qu'ils  contenaient  leur  ont  survécu. 
La  mort  et  lécroulement  ne  servent  qu'à  dégager  cette  valeur 
intrinsèque  et  essentielle  des  choses  qui  en  est  comme  l'âme. 
Dieu  met  quelquefois  des  idées  dans  certains  faits  et  dans  cer- 
tains hommes  comme  des  parfums  dans  des  vases.  Quand  le 
vase  tombe  ,  l'idée  se  répand. 

»  Messieurs,  la  race  aînée  contenait  la  tradition  historique, 
la  Convention  contenait  l'expansion  révolutionnaire;  Napoléon 
contenait  l'unité  nationale.  De  la  tradition  naît  la  stabilitéj  de 
l'expansion  naît  la  liberté  j  de  l'unité  naît  le  pouvoir.  Or,  la 
tradition ,  l'unité  et  l'expansion,  en  d'autres  termes,  la  sta- 
bilité ,  le  pouvoir  et  la  liberté,  c'est  la  civilisation  même.  La 
racine ,  le  tronc  et  le  feuillage ,  c'est  tout  l'arbre. 

»  La  tradition  ,  messieurs ,  importe  à  ce  pays.  La  France  n'est 
pas  une  colonie  violemment  faite  nation;  la  France  n'est  pas 
une  Amérique.  La  France  fait  partie  intégrante  de  l'Europe; 
elle  ne  peut  pas  plus  briser  avec  le  passé  que  rompre  avec  le 
sol.  Aussi,  à  mon  sens  ,  c'est  avec  un  admirable  instinct  que 
notre  dernière  révolution  ,  si  grave  ,  si  forte  ,  si  intelligente  ,  a 
compris  que  les  familles  couronnées  étant  faites  pour  les  na- 


REVUE  DE  PARIS.  147 

lions  souveraines ,  à  de  certains  âges  des  races  royales ,  il 
fallait  substituera  Thérédité  de  prince  à  prince  ,  l'iiérédilé  de 
branche  à  branche  ;  c'est  avec  un  profond  bon  sens  qu'elle  a 
choisi  pour  chef  constitutionnel  un  ancien  aide-de-camp  de 
Dumouriez  qui  était  petit-fils  de  Henri  IV  et  petit  neveu  de 
Louis  XIV  j  c'est  avec  une  haute  raison  qu'elle  a  transformé  en 
jeune  dynastie  une  vieille  famille  ,  monarchique  et  populaire  à 
la  fois ,  pleine  de  passé  par  son  histoire  et  pleine  d'avenir  par 
sa  mission. 

»  Mais  si  la  tradition  historique  importe  à  la  France,  l'ex- 
pansion libérale  ne  lui  importe  pas  moins.  L'expansion  des  idées 
c'est  le  mouvement  qui  lui  est  propre.  Elle  est  par  la  tradition 
et  elle  vit  par  l'expansion.  A  Dieu  ne  plaise,  messieurs  ,  qu'en 
vous  rappelant  tout  à  l'heure  combien  la  France  était  puissante 
et  superbe  il  y  a  trente  ans,  j'aie  eu  un  seul  moment  l'intention 
impie  d'abaisser  ,  d'humilier  ou  de  décourager,  par  le  sous-en- 
tendu d'un  prétendu  contraste,  la  France  d'à -présent! 
Nous  pouvons  le  dire  avec  calme,  et  nous  n'avons  pas  be- 
soin de  hausser  la  voix  pour  une  chose  si  simple  et  si  vraie ,  la 
France  est  aussi  grande  aujourd'hui  qu'elle  l'a  jamais  été.  De- 
puis cinquante  années  qu'en  commençant  sa  propre  transfor- 
mation elle  a  commencé  le  rajeunissement  de  toutes  les  sociétés 
vieillies ,  la  France  semble  avoir  fait  deux  parts  égales  de  sa 
lâche  et  de  son  temps.  Pendant  vingt-cinq  ans  elle  a  imposé 
ses  armes  à  l'Europe  ;  depuis  vingt-cinq  ans  elle  lui  impose  ses 
idées.  Par  sa  presse  elle  gouverne  les  peuples,  par  ses  livres 
elle  gouverne  les  esprits.  Si  elle  n'a  plus  la  conquête,  cette  do- 
mination par  la  guerre,  elle  a  l'initiative  ,  cette  domination  par 
la  paix.  C'est  elle  qui  rédige  l'ordre  du  jour  de  la  pensée  uni- 
verselle. Ce  qu'elle  propose  est  à  l'instant  même  mis  en  discus- 
sion par  l'humanité  tout  entière;  ce  qu'elle  conclut  fait  loi. 
Son  esprit  s'introduit  peu  à  peu  dans  les  gouvernements  et  les 
assainit.  C'est  d'elle  que  viennent  toutes  les  palpitations  géné- 
reuses des  autres  peuples  ,  tous  les  changements  insensibles  du 
mal  au  bien  qui  s'accomplissent  parmi  les  hommes  en  ce  mo- 
ment et  qui  épargnent  aux  États  des  secousses  violentes.  Les 
nations  prudentes  et  qui  ont  souci  de  l'avenir,  lâchent  de  faire 
pénétrer  dans  leur  vieux  sang,  l'utile  fièvre  des  idées  françaises, 
non  comme  une  maladie,  mais,  permettez- moi  cette  expression, 


148  REVUE  DE  PARIS: 

comme  une  vaccine  qui  inocule  le  proférés  ,  el  qui  préserve  des 
révolutions.  Peut-être  les  limites  matérielles  de  la  France  sont- 
elles  momentanément  restreintes,  non  certes,  sur  la  mappe- 
monde éternelle  dont  Dieu  a  marqué  les  compartiments  avec  des 
fleuves,  des  océans  et  des  montagnes,  mais  sur  cette  carte 
éphémère,  barriolée  de  rouge  et  de  bleu,  que  la  victoire  ou  la 
diplomatie  refont  tous  les  vingtans.  Qu'importe?  Dans  un  temps 
donné,  l'avenir  remet  toujours  tout  dans  le  moule  de  Dieu.  La 
forme  de  la  France  est  fatale.  Et  puis  ,  si  les  congrès ,  les  coa- 
litions et  les  réactions  ont  bâti  une  France,  les  poëtes  et  les 
écrivains  en  ont  fait  une  autre.  Outre  ses  frontières  visibles,  la 
grande  nation  a  des  frontières  invisibles  qui  ne  s'arrêtent  que 
là  où  le  genre  humain  cesse  de  parler  sa  langue  ,  c'est-à-dire 
aux  bornes  mêmes  du  monde  civilisé  ! 

»  Encore  quelques  mots,  messieurs,  encore  quelques  instants 
de  votre  bienveillance  ,  et  j'ai  fini. 

»  Vous  le  voyez,  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  désespèrent. 
Qu'on  me  pardonne  celte  faiblesse  ,  j'admire  mon  pays  et  j'aime 
mon  temps.  Quoi  qu'on  puisse  dire,  je  ne  crois  pas  plus  à  l'affais- 
sement graduel  de  la  France  qu'à  ramoindrissement  progressif 
de  la  race  humaine.  Il  me  semble  que  cela  ne  peut  être  dans  les 
desseins  du  Seigneur,  qui  successivement  a  fait  Rome  pour 
l'homme  ancien  et  Paris  pour  l'homme  nouveau.  Le  doigt  éter- 
nel,  visible,  ce  me  semble  ,  en  toute  chose,  améliore  perpé- 
tuellement l'univers  par  l'exemple  des  nations  choisies,  et  les 
nations  choisies  par  le  travail  des  intelligences  élues.  Oui, 
messieurs,  n'en  déplaise  à  l'esprit  de  diatribe  el  de  dénigre- 
ment, cet  aveugle  qui  regarde,  je  crois  en  l'humanité  et  j'ai 
foi  en  mon  siècle  ;  n'en  déplaise  à  l'esprit  de  doute  el  d'examen, 
ce  sourd  qui  écoute,  je  crois  en  Dieu  et  j'ai  foi  en  sa  provi- 
dence. 

»  Rien ,  donc  ,  non  ,  rien  n'a  dégénéré  chez  nous  !  La  France 
tient  toujours  le  flambeau  des  nations.  Cette  époque  est  grande, 
je  le  pense;  —  moi.  qui  ne  suis  rien  ,  j'ai  le  droit  de  le  dire; 
elle  est  grande  par  la  science  ,  grande  par  Pindustrie,  grande 
par  l'éloquence  ,  grande  par  la  poésie  et  par  l'art.  Les  hommes 
des  nouvelles  générations ,  que  cette  justice  tardive  leur  soit  du 
moins  rendue  par  le  moindre  et  le  dernier  d'entre  eux,  les 
hommes  des  nouvelles  générations  ont  pieusement  et  coure- 


REVUE  DE  PARTS.  i49 

geusemenl  continué  l'œuvre  de  leurs  pères.  Depuis  la  mort  du 
grand  Gœlhe  ,  la  pensée  allemande  est  rentrée  dans  l'ombre  ; 
depuis  la  mort  de  Byron  et  de  Waller  Scott ,  la  poésie  anglaise 
s'est  éteinte;  il  n'y  a  plus  à  cette  heure  ,  dans  l'univers  ,  qu'une 
seule  littérature  allumée  et  vivante  ,  c'est  la  littérature  fran- 
çaise !  On  ne  lit  plus  que  des  livres  français  de  Pétersbourg  à 
Cadix,  de  Calcutta  ù  New-York.  Le  monde  s'en  inspire,  la 
Belgique  en  vit.  Sur  toute  la  surface  des  trois  continents,  par- 
tout où  germe  une  idée,  un  livre  français  a  été  semé.  Honneur 
donc  aux  travaux  des  jeunes  générations!  Les  puissants  écri- 
vains ,  les  nobles  poètes,  les  maîtres  éminents  qui  sont  parmi 
vous  regardent  avec  douceur  et  avec  joie  de  belles  renommées 
surgir  de  toutes  parts  dans  le  champ  éternel  de  la  pensée.  Oh  ! 
qu'elles  se  tournent  avec  confiance  vers  cette  enceinte!  Comme 
vous  le  disait  il  y  a  onze  ans,  en  prenant  séance  parmi  vous, 
mon  illustre  ami  M.  de  Lamartine,  vousn'e7i  laisserez  aucune 
sur  le  seuil  I 

»  Mais  que  ces  jeunes  renommées ,  que  ces  beaux  talents , 
que  ces  continuateurs  de  la  grande  tradition  littéraire  française 
ne  l'oublient  pas,  à  temps  nouveaux,  devoirs  nouveaux.  La 
lâche  de  l'écrivain  aujourd'hui  est  moins  périlleuse  qu'autre- 
fois, mais  n'est  pas  moins  auguste.  Il  n'a  plus  la  royauté  à  dé- 
fendre contre  l'échafaud  ,  comme  en  93  ,  ou  la  liberté  à  sauver 
du  bâillon  comme  en  1810;  il  a  la  civilisation  à  propager.  Il 
n'est  plus  nécessaire  qu'il  donne  ta  tète  comme  André  Chénier, 
ni  qu'il  sacrifie  son  œuvre  comme  Lemercier;  il  sufiSt  qu'il  dé- 
voue sa  pensée. 

»  Dévouer  sa  pensée,  —  permettez-moi  de  répéter  ici  solen- 
nellement ce  que  j'ai  dit  toujours,  ce  que  j'ai  écrit  partout,  ce 
qui,  dans  la  proportion  restreinte  de  mes  efforts,  n'a  jamais 
cessé  d'être  ma  règle,  ma  loi ,  mon  principe  et  mon  but;  — 
Dévouer  sa  pensée  au  développement  continu  de  la  sociabilité 
humaine  ;  avoir  les  populaces  en  dédain  et  le  peuple  en  amour  : 
respecter  dans  les  partis,  tout  en  s'écartant  d'eux  quelquefois, 
les  innombrables  formes  qu'a  le  droit  de  prendre  l'initiative 
multiple  et  féconde  de  la  liberté  ;  ménager  dans  le  pouvoir, 
tout  en  lui  résistant  au  besoin  ,  le  point  d'appui,  divin  selon 
les  uns,  humain  selon  les  autres,  mystérieux  et  salutaire  selon 
tous,  sans  lequel  toute  société  chancelle  ;  confronter  de  temps 
6  13 


150  REVUE  DE  PARIS. 

en  temps  les  lois  humaines  avec  la  loi  chrétienne  et  la  pénalité 
avec  révanjîile;  aider  la  piesse  par  le  livre  tontes  les  fois  qu'elle 
travaille  dans  le  vrai  sens  du  siècle;  répandre  largement  ses  en- 
couragements et  ses  sympathies  sur  ces  générations  encore 
couvertes  d'ombre  qui  languissent  faute  d'air  et  d'espace,  et 
que  nous  entendons  heurter  tumultueusement  de  leurs  passions, 
deleurs  souffrances  et  de  leurs  idées,  les  portes  profondes  de  l'a- 
venir, verser  par  le  théâtre  sur  la  foule,  à  travers  le  rire  et  les 
pleurs  ,  à  travers  les  solennelles  leçons  de  l'histoire,  à  travers 
les  hautes  fantaisies  de  l'imagination,  celte  émotion  tendre  et 
poignante  qui  se  résout  dans  l'âme  des  spectateurs  en  pitié  pour 
la  femme  et  en  vénération  pour  le  vieillard;  faire  pénétrer  la 
nature  dans  l'art  comme  la  sève  même  de  Dieu  ;  en  un  mot  , 
civiliser  les  hommes  par  le  calme  rayonnant  de  la  pensée  sur 
leurs  têtes  ;  voilà  .  aujourd'hui ,  messieurs,  la  mission ,  la  fonc- 
tion et  la  gloire  du  poète. 

»  Ce  que  je  dis  du  poète  solitaire  ,  ce  que  je  dis  de  l'écrivain 
isolé,  si  j'osais,  je  le  dirais  de  vous-mêmes,  messieurs.  Vous 
avez  sur  les  cœurs  et  sur  les  âmes  une  influence  immense.  Vous 
êtes  un  des  principaux  centres  de  ce  pouvoir  spirituel  qui  s'est 
déplacé  depuis  Luther,  et  qui,  depuis  trois  siècles,  a  cessé 
d'appartenir  exclusivement  à  l'Église.  Dans  la  civilisation  ac- 
tuelle ,  deux  domaines  relèvent  de  vous  :  le  domaine  intellec- 
tuel et  le  domaine  moral.  Vos  prix  et  vos  couronnes  ne  s'arrêtent 
pas  au  talent,  ils  atteignent  jusqu'à  la  vertu.  L'Académie  fran- 
çaise est  en  perpétuelle  communion  avec  les  esprits  spéculatifs 
par  ses  philosophes,  avec  les  esprits  pratiijues  par  ses  histo- 
riens, avec  la  jeunesse,  avec  les  penseurs  et  avec  les  femmes 
par  ses  poètes,  avec  le  peuple  par  la  langue  qu'il  fait  et  qu'elle 
constate  en  la  rectifiant.  Vous  êtes  placés  entre  les  grands  corps 
de  l'État,  et  à  Itur  niveau,  pour  compléter  leur  action,  pour 
rayonner  dans  toutes  les  ombres  sociales  ,  et  pour  faire  péné- 
trer la  pensée,  celte  puissance  subtile  et  pour  ainsi  dire  respi- 
rable ,  là  où  ne  peut  pénétrer  le  Code ,  ce  texte  rigide  et  maté- 
riel. Les  autres  pouvoirs  assurent  et  règlent  la  vie  extérieure  de 
la  nation  .  vous  gouvernez  la  vie  intérieure;  ils  font  les  lois, 
vous  faites  les  mœurs. 

»  Cependant,  messieurs,  n'allons  pas  au-delà  du  possible. 
Ki  dans  les  questions  religieuses  ,  ni  dans  les  questions  sociales. 


REVUE  DE  PARIS.  ISI 

ni  même  dans  les  questions  politiques ,  la  solution  définitive 
n'est  donnée  à  personne.  Le  miroir  de  la  vérité  s'est  brisé  au 
milieu  des  sociétés  modernes.  Le  penseur  cherche  à  rapprocher 
ces  fragments,  rompus  la  plupart  selon  les  formes  les  plus 
étranges  ;  quelques-uns  souillés  de  boue;  d'autres,  hélas! 
tachés  de  sang.  Pour  les  rajuster  tant  bien  que  mal,  et  y  retrouver, 
à  quelques  lacunes  près  ,  la  vérité  totale  ,  il  suffit  d'un  sage. 
Pour  les  souder  ensemble  et  leur  rendre  l'unité ,  il  faudrait 
Dieu. 

»  Nul  n'a  plus  ressemblé  5  ce  sage  ,  —  souffrez ,  messieurs , 
que  je  prononce  en  terminant  un  nom  vénérable  pour  lequel  j'ai 
toujours  eu  une  piété  particulière,  nul  n'a  plus  ressemblé  à  ce 
sage  que  ce  noble  Malesherbes  ,  qui  fut  tout  à  la  fois  un  grand 
lettré ,  un  grand  magistrat ,  un  grand  ministre  et  un  grand  ci- 
toyen. Seulement  ,  il  est  venu  trop  tôt,  il  était  plutôt  l'homme 
qui  ferme  les  révolutions  que  l'homme  qui  les  ouvre.  L'absorp- 
tion insensible  des  commotions  de  l'avenir  par  les  progrès  du 
présent,  l'adoucissement  des  mœurs,  l'éducation  des  masses 
par  les  écoles,  les  ateliers  et  les  bibliothèques,  l'amélioration 
graduelle  de  l'homme  par  la  loi  et  par  l'enseignement ,  voilà  le 
but  sérieux  que  doit  se  proposer  tout  bon  gouvernement  et  tout 
grand  penseur  ;  voilà  la  tâche  que  s'était  donnée  Malesherbes 
durant  ses  trop  courts  ministères.  Dès  1776,  sentant  venir  la 
tourmente  qui  ,  dix-sept  ans  plus  tard  ,  a  tout  arraché  ,  il  s'était 
hâté  de  rattachei-  la  monarchie  chancelante  à  ce  fond  solide.  Il 
eût  ainsi  sauvé  l'État  et  le  roi  si  le  cable  n'eût  pas  cassé.  Mais  , 
—  et  que  ceci  encourage  quiconque  voudra  l'imiter,  —  si  Ma- 
lesherbes lui-même  a  péri  ,  son  souvenir  du  moins  est  resté  in- 
destructible dans  la  mémoire  orageuse  de  ce  peuple  en  révolu- 
tion qui  oubliait  tout ,  comme  reste  au  fond  de  l'océan,  à  demi 
enfouie  sous  le  sable  ,  la  vieille  ancre  de  fer  d'un  vaisseau  dis- 
paru dans  la  tempête  I  » 


Cette  semaime,  on  n'a  fait  vraiment  de  politique  qu'à  l'Aca- 
démie. Questions  politiques,  questions  historiques,  enfin  sur 
le  troisième  plan,  questions  littéraires,  voilà  ce  qu'a  pré- 


152  REVUE  DE  PARIS. 

sente  la  mémorable  séance  dans  laquelle  M.  Victor  Hugo  a  été 
reçu. 

Ce  n'était  pas  une  foule  ordinaire ,  c'étaient  les  flots  inépui- 
sables d'une  multitude  toujours  renaissante  qui  frémissaient 
autour  des  portes  de  l'Institut.  Pourquoi  tout  ce  concours  ? 
pourquoi  cette  afQuence  sans  exemple  de  femmes  gracieuses  et 
parées,  de  jeunes  gens  ef  d'artistes?  A  coup  sur,  ce  n'est  pas 
pour  entendre  le  discours  académique  d'un  homme  d'État  ou 
d'un  philosophe.  La  sévérité  de  la  politique  ou  de  la  science  n'a 
pas  cette  vertu  attractive.  Il  s'agit  d'assister  au  début,  à  l'o- 
vation académique  d'un  poêle  qui  depuis  vingt  ans  a  lutté  pour 
la  cause  de  l'art  avec  passion ,  avec  éclat,  avec  gloire.  On  veut 
entendre,  on  veut  applaudir  le  grand  lyrique,  l'auteur  de  No- 
ire-Danie (le Paris,  \%  poëte  à'Hernani  et  de  MarionDelorme. 
On  veut  recueillir  de  sa  bouche  sa  profession  de  foi  littéraire. 
C'est  au  milieu  d'une  semblable  attente  que  M.  Hugo  s'est  levé. 
A  mesure  que  sa  parole  se  déroulait ,  un  sentiment  de  surprise, 
et ,  il  faut  le  dire  ,  de  mécompte  circulait  dans  l'auditoire.  Évi- 
demment l'orateur  ne  donnait  pas  à  la  foule  béante  qui  l'entou- 
rait ce  qu'elle  avait  attendu,  désiré.  De  temps  à  autre,  des 
passages  brillants,  ingénieux,  des  traits  pleins  de  naturel  et 
de  magnificence  ,  arrachaient  des  applaudissements  ,  mais 
néanmoins  l'enthousiasme  n'éclatait  pas,  et  toute  cette  multitude 
comprimée  éprouvait  une  sorte  de  déception  impossible-  à  dé- 
crire ,  pénible  à  supporter. 

C'est  que  M.  Hugo  n'a  pas  été  au  sein  de  l'Académie  le  repré- 
sentant de  l'art ,  de  l'art  nouveau  dont  il  s'était  fait  si  longtemps 
le  prophète.  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  jeune  dans  son  auditoire, 
attendait  qu'il  en  proclamât  les  lois  en  victorieux  et  en  inspiré  : 
ceux  qui  déjà  sont  plus  avancés  dans  la  vie,  ses  véritables  con- 
temporains ,'espéraient  qu'il  juslitîerait  avec  autorité  et  mesure 
les  principes  qui  l'avaient  guidé  dans  la  création  successive  de 
son  œuvre  ;  enfin  ceux  à  qui  il  a  été  donné  de  vieillir  dans 
l'exercice  de  la  pensée  et  la  pratique  des  lettres,  étaient  curieux 
de  voir  quelle  place  et  quelle  part  voudrait  prendre  dans  le 
dom.aine  littéraire  cet  athlète  encore  si  jeune  et  déjà  si  éprouvé. 
Cette  attente  à  la  fois  générale  et  diverse  a  été  trompée.  M.  Hugo 
a  gardé  un  silence  complet  sur  les  lois  et  les  principes  de  l'art. 
Pas  un  mot  de  critique  littéraire ,  pas  un  souvenir  donné  à  ces 


REVUE  DE  PARIS.  153 

longues  et  ardentes  controverses  qui  remontent  à  vingt  années, 
et  qui  ont  passionné  en  sens  contraires  les  imaginations  et  les 
esprits  de  notre  temps.  M.  Hugo  n'a  énoncé  aucune  conviction 
positive  sur  l'art  et  ses  destinées  :  nous  ignorons  s'il  y  a  en- 
core chez  lui  une  foi ,  une  religion  poétique  ;  mais ,  au  sein  de 
l'Académie  ,  la  foi  a  manqué  au  prêtre,  et  le  prêtre  a  manqué  à 
la  religion. 

Et  cependant  M.  Hugo  a  fait -une  belle  harangue.  Après  avoir 
dit  quelle  position  originale  et  grande  il  n'eût  pas  dû,  selon 
nous,  déserter,  nous  pouvons  maintenant  rendre  pleine  justice 
à  son  discours  au  point  de  vue  même  où  il  l'a  conçu.  M.  Hugo 
a  voulu  que  le  premier  acte  de  sa  vie  littéraire  officielle  fût  un 
morceau  politique.  Il  n'a  envisagé  sa  réception  à  l'Académie  et 
l'éloge  de  Lemercier  que  comme  des  occasions  de  publier  sa 
pensée  sur  l'empire  ,  sur  la  convention ,  sur  les  temps  présents 
qui  ont  à  la  fois  besoin  d'unité  dans  le  pouvoir ,  de  tradition 
historique  et  d'expansion  libérale.  Les  lettres  ne  sont  plus  évi- 
demment pour  lui  qu'un  passage  à  Taction  ,  et ,  pour  qu'on  ne  - 
s'y  trompât  point,  il  a  terminé  par  l'éloge  de  Malesherbes ,  qu'il 
a  présenté  comme  l'idéal  d'un  grand  ministre  et  l'exemple  de 
tout  homme  politique. 

Maintenant  on  ne  s'étonnera  plus  si  le  discours  du  récipien- 
daire s'est  ouvert  par  un  gigantesque  paragraphe  sur  l'empe- 
reur et  l'empire.  Cet  exorde  a  produit  une  impression  singulière 
et  contradictoire  j  les  uns  l'ont  trouvé  trop  poétique,  les  autres 
trop  aride  j  on  l'a  comparé  tout  ensemble  à  une  orientale  et  à 
un  extrait  du  Bulletin  des  lois.  De  l'empire ,  devant  lequel 
tout  s'inclinait,  M.  Hugo  a  passé  à  Lemercier,  auquel  il  a  as- 
socié Ducis,  Delille ,  M"!^  de  Staël,  Benjamin  Constant,  Cha- 
teaubriand ,  et  il  a  montré  ces  six  poëtes  résistant  au  maître  du 
monde.  Cette  antithèse  a  séduit  M.  Hugo.  Mais  n'eût-il  pas  été 
plus  naturel  et  plus  artiste  de  passer  non  pas  d'une  peinture  de 
l'empire  à  Lemercier,  mais  de  la  vie  de  Lemercier  à  l'empire, 
à  tous  les  événements  enfin  dont  l'auteur  ly Agamemnon  fut  le 
contemporain  ?  On  se  tourmente  beaucoup  pour  trouver  des  ca- 
dres à  sa  pensée,  et  l'on  dédaigne  les  moules  heureux  que  vous 
fournit  la  réalité.  H  nous  sembie  qu'une  spirituelle  et  éloquente 
biographie  de  Lemercier  suffisait  à  tout,  même  aux  exigences 
de  l'esprit  le  plus  vaste.  En  outre ,  elle  eût  eu  l'avantage  de 

15, 


154  REVUE  DE  PARIS. 

fournir  au  récipiendaire  l'occasion  de  rendre  à  son  illustre  pré- 
décesseur une  justice  plus  explicite.  Mais  nous  oublions  que, 
pour  M.  Victor  Hugo,  la  mémoire  de  Lemercier  n'était  qu'une 
pensée  secondaire,  et  encore  une  fois  il  faut  prendre  son  discours 
comme  il  nous  l'a  donné. 

La  convention  tient  une  place  aussi  considérable  que  l'empire 
dans  l'œuvre  oratoire  de  notre  poëte.  M.  Hugo  eût  écrit  dans 
un  de  ses  livres  le  passage  qu'il  a  prononcé  à  l'Académie  que 
nous  n'y  eussions  vu  aucun  inconvénient.  C'est  une  condensa- 
tion pittoresque  et  ardente  de  ce  qui  a  été  dit  de  plus  favorable 
en  l'honneur  de  cette  formidable  assemblée;  mais  était-ce  bien 
le  moment  et  le  lieu  pour  faire  entendre  un  semblable  panégy- 
rique? Nous  savons  qu'à  ce  sujet  des  observations  ont  été  pré- 
sentées à  M.  Hugo  :  personne  n'a  prétendu  entraver  sa  liberté, 
mais  on  le  faisait  juge  lui-même  de  la  convenance  de  ce  déve- 
loppement ;  il  n'a  pas  voulu  consentir  à  le  retrancher,  et  il  a 
provoqué  ainsi  lui-même  la  réponse  qui  lui  a  été  faite.  Nous  en 
aurons  fini  avec  toutes  nos  critiques ,  quand  nous  aurons  trouvé 
excessifs  les  compliments  adressés  par  l'orateur  à  la  vg/iité  na- 
tionale. La  France,  a  dit  M.  Hugo,  gouverne  les  peuples  par 
sa  presse  et  les  esprits  par  ses  livres  j  elle  na  plus  la  conquête, 
mais  elle  a  l'initiative  :  c'est  elle  qui  rédige  l'ordre  du  jour  de 
la  pensée  universelle.  Sans  examiner  l'exactitude  actuelle  de 
cette  assertion,  est-il  de  bon  goût  pour  un  pays  de  se  dire  pé- 
riodiquement ces  choses-là  à  lui-même?  Nous  avons  remarqué 
au  sein  de  l'assemblée  plusieurs  étrangers  sur  les  lèvres  des- 
quels se  glissait  le  sourire.  Peut-être  y  avait-il  dans  le  dernier 
siècle  un  sentiment  plus  fin  des  convenances  ,  quand  l'Académie 
française  complimentait  des  princes ,  des  souverains  du  Nord  , 
et  leur  délivrait  le  brevet  de  philosophes.  Enfin  nous  n'avons 
plus  qu'à  louer.  Dans  la  prose  de  M.  Hugo,  la  force  sait  à  la 
fois  se  contenir  et  se  dévelo])per;  tantôt  elle  se  ramasse,  tantôt 
elle  ondoie  en  mille  détours  :  c'est  souvent  une  geibe  éblouis- 
sante qui  s'épanouit  dans  les  airs  ;  d'autres  fois  c'est  un  sphinx 
immobile,  majestueux  symbole  d'une  synthèse  puissante.  Que 
dire  enfin?  Beaucoup  de  critiques,  sqns  compter  les  nôtres, 
ont  été  dirigées  contre  cette  œuvre;  mais  elle  restera,  elle 
prendra  sa  place  parmi  les  pages  les  pJus  lemarquabies  des 
fastes   académiques.   C'est    un   métal  élincelant  et  dur;  on 


REVUE  DE  PARIS.  188 

peut  frapper  dessus,  il  résonne  toujours  et  ne  fléchit  pas. 

Quand  M.  Hugo  s'est  assis,  il  y  avait  dans  l'Académie  une 
agilalion  dont  elle  n'a  pas  l'habitude  j  on  était  ému,  partagé. 
La  voix  de  M.  de  Salvandy  a  mis  fin  à  mille  discussions  à  voix 
basse  qui  s'engageaient  de  tous  côtés.  M.  de  Salvandy  parlait 
au  nom  du  sénat  littéraire  de  la  France;  dire  qu'il  a  été  au 
niveau  de  cette  mission,  c'est  le  louer  grandement,  mais  avec 
justice.  Il  a  rappelé  M.  Hugo  à  la  littérature;  le  chancelier  de 
l'Académie  pouvait-il  tenir  un  autre  langage  ?  Pouvait-il  adopter 
ces  effervescences  politiques  qui  s'étaient  tout  d'un  coup  em- 
parées du  jeune  et  céièbre  poëte?  En  voyant  M.  Hugo  courir 
pour  la  première  fois  après  une  gloire  à  laquelle  jusqu'alors  il 
était  étranger,  il  lui  a  présenté  ceile  qui  lui  appartient  de  l'aveu 
de  tous,  et  il  l'a  doucement  averti  de  ne  la  point  mépriser.  Il 
y  a  dans  le  discours  de  M.  de  Salvandy  un  mol  spirituel  et 
charmant  :  «  Quand  Napoléon  déclarait,  a  dit  M.  de  Salvandy, 
dans  les  caprices  de  sa  puissance  et  de  son  génie,  qu'il  aurait 
pris  Corneille  pour  ministre ,  sans  s'en  apercevoir  il  faisait, 
comme  Richelieu  :  il  Le  persécutait,  v  On  a  pu  voir  sur  le  visage 
des  hommes  politiques  qui  assistaient  à  la  séance ,  sur  le  visage 
de  IVl.  Mole  comme  sur  celui  de  M.  Thiers  et  celui  de  M.  Guizot, 
une  approbation  presque  triste ,  presque  douloureuse  de  cette 
appréciation  à  la  fois  nouvelle  et  juste.  M.  de  Salvandy  a  parlé 
du  passé  de  notre  littérature  avec  un  orgueil  digne  et  simple  j 
il  a  parié  du  présent  avec  convenance.  Les  avis  qu'il  avait  mis- 
sion d'adresser  aux  générations  nouvelles  sortaient  évidem- 
ment de  la  bouche  d'un  homme  qui  les  aime  sans  les  aduler. 

Mais  il  fallait  bien  que  M.  de  Salvandy  suivît  M.  Victor  Hugo 
dans  le  champ  de  la  politique  ,  et  nous  avons  eu  la  contre- 
partie du  passage  sur  la  convention.  Ici  l'exagération  a  répondu 
à  l'iiyberbole  ,  et  l'assemblée  a  été  rejetée  dans  un  sens  en- 
tièrement contraire  à  ce  qu'elle  avait  entendu.  Nous  rendrons 
cette  justice  à  M.  de  Salvandy,  qu'il  a  offert  de  se  taire  sur  la 
convention,  si  M.  Hugo  renonçait  à  insister  sur  ce  périlleux 
sujet,  et  nous  regrettons  que  l'autorité  même  de  l'Académie 
n'ait  pu  inteivenir  pour  exiger  des  deux  orateurs  le  même 
sacrifice.  L'élite  de  la  société  française  ne  se  rend  pas  dans  le 
sanctuaire  des  lettres  pour  entendre  le  pour  et  le  contre  sur 
des  fait»  et  des  souvenirs  encore  douloureux  et  initants.  Vous 


156  REVUE  DE  PARIS. 

parlez  de  la  convention,  devant  qui?  devant  des  fils  de  con- 
ventionnels, devant  les  enfants  des  victimes  des  convention- 
nels; vous  devez  nécessairement  blesser  bien  des  âmes,  soit 
par  l'éloge,  soit  par  le  blâme,  en  usurpant  sans  nécessité  le 
rôle  de  l'histoire.  La  solennité  académique  de  jeudi  dernier 
était  précisément  le  rendez-vous  de  toutes  les  opinions  et  de 
toutes  les  situations  sociales.  Patriciens  et  démocrates  étaient 
dans  la  même  enceinte  ,  et  ils  semblaient  surpris ,  froissés 
même  de  trouver  des  préoccupations  et  des  querelles  politiques 
au  lieu  de  plaisirs  littéraires.  Ne  pourrait-on  pas,  en  suivant 
l'exemple  de  M.  de  Salvandy,  qui  a  rappelé  M.  Victor  Hugo  à 
la  littérature,  inviter  respectueusement  l'Académie  elle-même 
à  ne  pas  laisser  dénaturer  le  caractère  de  ses  brillantes  réu- 
nions ?  Que  l'Académie  ne  se  méprenne  pas  sur  l'empressement 
du  public;  on  ne  vient  pas  chercher  chez  elle  l'écho  affaibli  des 
tribunes  politiques,  mais  on  est  avide  d'y  trouver  les  distrac- 
tions charmantes  ou  sublimes,  mais  toujours  désintéressées  , 
de  l'imagination  et  de  la  pensée. 

Sur  les  œuvres  de  Lemercier,  M.  de  Salvandy  a  contredit  un 
peu  la  sévérité  de  M.  Victor  Hugo.  Sur  les  œuvres  de  M.  Victor 
Hugo,  M.  de  Salvandy  a  porté  des  jugements  d'une  équité  un 
peu  caustique.  Peut-être  la  réponse  du  chancelier  avail-elie  un 
peu  trop  les  allures  d'une  réfutation,  et  nous  avons  craint 
quelquefois  que  l'épigramme  n'allât  jusqu'à  l'aigreur.  Sans 
doute  ,  ces  luttes  et  ces  contradictions  peuvent  être  un  moyen 
de  succès  auprès  du  public  ;  mais ,  dans  l'intérêt  de  sa  dignité, 
l'Académie  doit  se  garder  d'en  abuser;  il  y  aurait  de  l'incon- 
vénient pour  elle  à  devenir  trop  parlementaire. 


LE 


BARBARE  ABD-EL-KADER 


ET 


QUELQUES  AUTRES  BARBARES  (1). 


Sans  contredit ,  l'émir  Abd-el-Kader  est  la  capacité  morale , 
militaire  et  politique,  dont  le  monde  civilisé  s'est  le  plus  occupé 
depuis  huit  ans  ,  et  notamment  la  France,  où  pourtant  les  re- 
nommées viennent  et  s'en  vont  si  vite.  Je  suis  de  ceux  qui  ne 
protestent  contre  aucun  genre  de  gloire  j  celle  de  l'émir  me  pa- 
raît d'ailleurs  incontestable.  Monté  sur  le  cheval  noir  que  ca- 
chent à  demi  les  pans  de  son  bournous  blanc,  il  passera,  avec 
son  visage  topaze,  son  bras  pendant,  auquel  pend  le  sabre  du 
conquérant  législateur,  sous  les  portiques  de  l'histoire  pour  se 
ranger  à  quelque  distance  de  Mahomet  et  de  Tiraour-Lenk , 
gloires  équestres  comme  la  sienne.  Il  est  un  de  ces  cavaliers 
sombres  qui  se  montrent  au  commencement  et  à  la  fin  de  l'exis- 


(1)  M,  Léon  Gozian  exprime  dans  cet  article  des  opinions  qui  lui 
sont  personnelles.  On  comprendra  sans  peine  que  ,  tout  en  réservant 
notre  conviction  sur  certains  points  ,  nous  ayons  voulu  laisser  à  notre 
spirituel  collaborateur  Teatière  liberté  de  ses  allures. 


i58  REVUE  DE  PARIS. 

tence  d'un  peuple  et  dans  l'âme  puissante  desquels  se  place  un 
premier  effort  ou  une  dernière  résistance.  De  même  que  Napo- 
léon fut  le  dernier  éclair  delà  tempête  occidentale  qui  se  nomma 
Charlemagne,  de  même  Abd-el-Kader  est  le  dernier  souffle  de 
Torage  oriental  qui  se  nomma  Mahomet.  Après  lui ,  peu  ou  plus 
de  guerre  ,  plus  de  fanatisme  ,  plus  de  désert  ;  la  civilisation 
n'a  plus  que  lui  à  vaincre  pour  en  finir  avec  le  Coran.  Cons- 
tanlinople  et  Alexandrie,  la  Turquie  et  l'Egypte  ,  deviennent  , 
et  presque  sans  efforts,  russe,  anglaise  et  française.  Le  sultan 
a  donné  une  constitution  à  ses  peuples ,  Méhémet-Ali  traite  ou- 
vertement Abd  el-Kader  de  barbare,  ainsique  l'eût  fait  Louis  XIV 
lui-même.  Ne  regardez  donc  ni  au  nord  ni  au  sud  :  le  désert,  le 
fanatisme,  le  Coran  ,  c'est  lui  seul.  Le  falal  vendredi  est  venu, 
celui  où  .  selon  les  croyances  musulmanes ,  les  chrétiens  doi- 
vent reparaître  entre  midi  et  trois  heures  du  soir  pour  chasser 
les  sectateurs  de  Mahomet  de  chacune  de  leurs  villes  :  ils  en 
fermeraient  inutilement  les  portes.  C'est  toujours  vendredi  pour 
le  canon. 

La  lutte  est  belle.  Ce  coin  de  terre  africaine  est  le  seul  où  Ton 
se  balte  pour  un  principe  de  nalionalilé.  En  Amérique,  les  na- 
tions s'égorgent  en  ce  moment  pour  des  tarifs  de  coton  et  de 
sucre  :  quelle  noble  cause!  L'amiral  de  Mackau  a  fait  derniè- 
rement la  guerre  à  des  gens  qui  ne  voulaient  pas  nous  laisser 
vendre  de  la  quincaillerie  (c'est  à  la  lettre)  au  prix  que  la  ven- 
dent les  Anglais;  que  de  grandeur  dans  cette  lutte!  En  Espa- 
gne ,  le  sang  a  jusqu'ici  coulé  uniquement  pour  savoir  si  le 
pouvoir  s'appellerait  monsieur  ou  madame.  L'Afrique  seule 
combat  dést^spérément  pour  conserver  sa  religion  ,  ses  mœurs, 
son  caractère  indépendant .  son  antique  nationalité  enfin.  Tout 
ce  qui  fut  l'honneur  du  vieux  monde,  c'est-à-dire  la  foi,  s'est 
réfugié  parmi  ces  hommes,  si  opiniâtres  dans  leur  résistance, 
qu'il  faut  reculer  juscju'aux  croisades  pour  trouver  des  exem- 
ples à  leur  opposer.  Mourad-Bey,  dont  la  France  républi- 
caine s'étonna  autrefois  ,  n'est  plus  qu'un  Sybarite  d'oasis  au- 
près d'Abd-el-Kader  vivant  d'une  poignée  de  millet,  buvant 
de  l'eau  au  bord  de  la  fontaine  ,  couchint  sur  le  sable  ou 
dormant  à  cru  sur  son  cheval,  priant  toujours,  n'ayant  ja- 
mais ri. 

Son  autorité  vient  de  ce  qu'il  représente  exactement  la  pensée 


REVUE  DE  PARIS.  t«f 

des  nations  rangées  sous  son  drapeau;  il  ne  les  appelle  pas,  il 
les  aspire  comme  la  trombe  du  désert  ;  il  ne  commande  pas  ,  on 
le  suit  ;  ce  n'est  point  un  général ,  mais  une  pente  où  roulent , 
par  le  poids  de  leur  conviction,  des  milliers  d'hommes  dont  il 
ne  sait  pas  plus  les  noms  que  les  races.  Il  y  a  du  miracle  dans 
ces  armées  de  vingt,  de  trente  mille  cavaliers  déployées  le 
matin  en  bataille ,  évanouies  le  soir  dans  la  brume  ,  et  qui  ne 
sont  plus ,  aux  lueurs  du  nouveau  matin,  que  des  loufiFes  plain- 
tives de  palmiers.  Où  est  Abd-el-Kader?  Où  sont  ses  armées  ?  A- 
t-il  jamais  existé?  En  rentrant  au  camp,  on  découvre  au  loin  à 
droite,  à  gauche,  partout ,  des  colonnes  torses  de  fumée  ;  et 
en  approchant  on  aperçoit  une  tache  noire  là  où  était  la  veille 
une  peuplade;  ce  sont  des  villages  réduits  en  cendre,  vfbd-el- 
Kader  a  déposé  sa  carte  sur  le  sable. 

On  a  reproché  à  Abd-el-Kader  sa  cruauté,  son  système  de 
couper  la  tête  aux  prisonniers  qu'il  fait.  Mais  depuis  quand  la 
guerre  est-elle  un  échange  de  savoir-vivre  et  de  bons  procédés? 
A  quelle  époque  de  l'histoire  remonter  pour  retrouver  ces  tra- 
ditions chevaleresques?  Je  ne  sais  que  les  romans  de  M"^  de 
Scudéry  où  l'aimable  vaincu  ,  entouré  de  guirlandes  ,  caressé 
par  les  filles  du  vainqueur,  soigné  et  parfumé  par  ses  ser- 
vantes ,  est  porté ,  avec  beaucoup  de  précaution  ,  dans  un  lit  en 
bois  de  cèdre.  Les  lits  enboisde  cèdre  des  prisonniers  français 
en  Angleterre,  étaient  d'horribles  pontons  dans  lesquels  ils  mou- 
raient par  centaines  du  typhus;  et  en  Espagne  les  servantes, 
au  lieu  de  les  parfumer,  leur  crevaient  les  yeux  avec  un  fer 
rouge.  Ne  lisons-nous  pas  chaque  jour  dans  nos  journaux  ,  très- 
fiers  de  ces  belles  revanches  ,  que  ,  sortis  la  nuit  de  leur  camp 
où  on  les  croyait  endormis ,  des  régiments  français  se  sont  rués 
sur  un  village  de  Kabaïles.  et  ont  exercé  contre  lui  une  razzia? 
Une  razzia  est  une  plaisanterie  militaire.  Les  soldais  volent 
d'abord  les  bestiaux ,  font  main  basse  sur  tout  ce  qui  offre 
quehjue  valeur  ,  tuent  les  hommes ,  les  jeunes  gens  ,  en  respec- 
tant toutefois  les  enfants  à  la  mamelle  et  les  vieillards.  Je  n'ai 
pas  d'opinion  à  émettre  sur  une  telle  manière  de  faire  la 
guerre,  parce  que  je  ne  veux  pas  en  exprimer  de  différente  sur 
la  conduite  des  Kabaïles,  qui  le  lendemain  assassineront,  à 
bout  portant,  les  colons  dans  leurs  fermes.  Si  c'est  bien  d'un 
côté ,  ce  ne  peut  être  mal  de  l'autre.  Il  ne  saurait  y  avoir  une 


160  REVUE  DE  PARIS. 

morale  blonde  pour  les  Français ,  et  une  morale  brune  pour  les 
Arabes.  Si  ces  derniers  coupent  la  tète  à  nos  prisonniers  ,  nous 
sommes  parvenus  à  détacher  fort  proprement  celle  des  Arabes  ; 
je  crois  même ,  grâce  à  Pinslinct  de  perfectionnement  dont  nous 
sommes  doués,  que  nous  décapitons  aussi  les  chevaux  au  re- 
vers du  sabre. 

Beaucoup  d'honnêtes  gens ,  fort  peu  cruels  de  leur  naturel, 
ne  seront  pas  tout  à  fait  cependant  de  notre  avis  ;  ils  admettent 
la  décapitation  par  le  sabre  français,  et  repoussent  avec  indi- 
gnation la  décapitation  par  le  yatagan,  sous  les  deux  prétextes 
que  voici  :  le  Français  n'a  pas  commencé  le  premier,  disent-ils, 
et  comme  on  dit  au  collège ,  il  ne  se  porte  à  des  actes  de  ven- 
geance que  dans  l'intention  de  civiliser  plus  tard  les  enfants 
de  ceux  auxquels  il  coupe  la  tête.  La  question  d'initiative  me 
paraît  d'abord  peu  concluante  en  matière  de  meurtre;  il  fau- 
drait se  demander  plutôt  qui  s'arrêtera  le  premier.  Vous  tuez 
mon  oncle,  je  vous  tue  deux  neveux  ;  vous  venez  et  m'assassinez 
quatre  cousins;  combien  d'amis  ne  représentent  pas  les  quatre 
cousins  ,  que  je  ne  vengerai  jamais  assez?  Nous  arrivons  droit 
à  la  dépopulation  universelle.  On  remarquera  que  je  ne  fais 
pas  de  la  morale ,  mais  du  calcul  ;  je  ne  l'oublie  pas ,  j'écris  une 
page  de  politique.  En  second  lieu  ,  les  honnêtes  gens,  repre- 
nant leur  plus  fort  argument,  accepteront  les  assassinats,  les 
incendies,  les  vols  de  bestiaux,  pourvu  que  ce  soit  pour 
le  bon  motif,  dans  la  noble  intention  de  civiliser  les  bar- 
bares. 

Civiliser,  remarquez-le  bien,  a  remplacé  convertir;  il  faut 
toujours  aux  nations  inquiètes  un  verbe  quelconque  à  faire 
triompher.  Au  xve  siècle  ,  les  Espagnols  voulurent  convertir  les 
Américains  du  Sud ,  et  il  n'en  resta  pas  un  sur  pied ,  après 
quatre  siècles  à  peine  écoulés  depuis  la  découverte  de  Christophe 
Colomb;  les  Portugais  cherchèrent  également  à  convertir  les 
habitants  de  l'Inde,  et  ils  ont  dépeuplé  Calicut ,  Malacca ,  des 
territoires  entiers  ;  les  Français,  à  qui  pourtant  cela  va  si  peu, 
ont  laissé  aussi  dans  plus  d'un  lieu,  des  marques  de  leur  zèle  à 
pratiquer  cette  torture ,  nommée  conversion.  Il  esta  noter  qu'on 
n'a  converti  jusqu'ici  aucun  peuple;  tous  sont  restés  ce  qu'ils 
étaient ,  en  Amérique  ,  dans  l'Inde  ,  partout.  Je  ne  me  réjouis 
point  de  ce  résultat  ;  je  l'accuse.  Prendre  un  parti ,  ce  sérail  de 


REVUE  DE  PARIS.  161 

la  théologie ,  et  cela  ressemble  trop  à  de  la  morale.  Ne  sortons 
pas  de  notre  sujet. 

C'est  y  rentrer  et  le  contenir  fermement  que  de  faire  remar- 
quer ici  que ,  sauf  des  nuances  puériles,  civiliser  c'est  convertir. 
Civilisation,  conversion,  même  mot.  L'homme  civilisé  est 
l'homme  converti.  Convertir  un  Arabe  ,  c'est  l'amener  à  chan- 
ger ses  idées  sur  ses  devoirs  envers  ses  semblables  ;  la  civili- 
sation est  exactement  cela.  Un  Arabe  converti  ne  tuera  pas 
l'homme  d'une  religion  différente  de  la  sienne;  l'Arabe  civilisé 
s'impose  la  même  tolérance.  Travailler,  acquérir,  se  perfec- 
tionner, devenir  bon  par  le  lien  des  rapports  ,  meilleur  en  les 
étendant,  hospitalier  par  le  commerce,  généreux  par  la  pensée 
d'être  secouru  un  jour,  est  la  conséquence  de  la  conversion  ;  et 
que  demande  de  plus  la  civilisation  ?  On  chercherait  inutilement 
une  différence  entre  ces  deux  choses.  Convertir ,  c'est  le  mot 
civiliser,  habillé  en  prêtre. 

Sous  peine  d'abus  dans  les  termes  ,  civilisation  signifie  abso- 
lument bonheur.  De  quel  droit  dès  lors  enlèverait-on  à  un  peuple 
les  profondes  habitudes  enracinées  dans  sa  mémoire  et  dans 
son  cœur  pour  en  planter  d'hostiles  à  son  existence?  Et  de  quel 
droit  plus  abusif  encore  ne  partirait-on  pas  ,  si  on  le  désorga- 
nisait violemment  lorsqu'il  s'estimait  heureux  de  l'Etat  où  il  vi- 
vait depuis  des  siècles? 

Or  les  Arabes  n'ont  manifesté  aucun  désir  d'échanger  leurs 
mœurs  patriarcales  contre  les  nôtres  ,  qui  le  sont  si  peu.  Satis- 
faits d'un  repas  ,  vous  voulez  qu'ils  mangent  trois  fois  par  jour 
comme  nous  ;  ils  se  nourrissent  de  légumes  et  boivent  du  lait , 
et  nous  allons  les  exciter  à  consommer  nos  productions  et  à 
s'enivrer  avec  nos  vins  ;  une  toile  bleue  ou  blanche  suffit  à  les 
vêtir ,  et  notre  intention  est  de  les  habituer  à  porter  nos  étoffes 
luxueuses,  nos  habillements  incommodes  ;  leur  cabane  est  faite 
de  branches  de  palmier,  et  nous  les  tourmenterons  pour  qu'ils 
se  construisent  des  maisons  de  pierres  ;  ils  aiment  le  repos 
sous  leur  climat  ardent ,  et  nous  cherchons  à  leur  inspirer  l'é- 
ternelle inquiétude  ,  le  perpétuel  déplacement  du  commerce  j 
ils  se  contentent  de  l'équité,  et  nous  voulons  y  substituer  la 
justice.  Est-ce  de  cette  manière  que  vous  vous  proposez  de  les 
civiliser,  de  faire  leur  bonheur?  Ne  dites  pas  que  j'exagère. 
Que  voudriez-vous ,  si  vous  ne  vouliez  cela  ?  Quel  démon  vous 
6  14 


les  REVUE  DE  PARIS. 

pousserait  à  épuiser  le  Irésor  et  Tarmée,  si  voire  pensée  était 
de  civiliser  sans  rien  changer?  Quels  profils  rapporterait  votre 
interminable  conquête  si  ,  après  dix  ou  vingt  ans  de  sang  ré- 
pandu par  nous  ,  les  Arabes  se  trouvaient  au  même  point  qu'au 
commencement  de  la  guerre,  par  suite  de  notre  profond  res- 
pect pour  leurs  institutions. 

Soyons  francs;  vous  voulez  les  civiliser  sur  notre  beau  mo- 
dèle et  les  rendre  aussi  parfaitement  heureux  que  nous. 

Les  Arabes  ne  connaissent  aucune  maladie,  et  nous  leur  en 
inoculerons  dix-huit  mille  environ  des  nôtres  ;  il  n'existe  pas 
de  prison  sur  tout  le  sol  de  l'Afrique  ,  nous  leur  ferons  con- 
naître les  prisons  civiles,  les  prisons  correctionnelles ,  les  pri- 
sons cellulaires  et  les  prisons  solitaires.  Voyez  déjà  :  Ben-Aïssa, 
le  serpent  du  désert ,  est  au  bagne!  Ils  ne  payent  qu'un  tribut 
insignifiant;  ils  auront  à  payer  l'impôt  sur  chaque  objet  que 
l'œil  verra,  que  la  main  touchera  ,  que  le  palais  goûtera  ;  ils 
remuaient  la  terre  une  fois  par  an  ,  ils  laboureront  du  matin  au 
soir  [)Our  acquitter  la  liste  civile  et  pour  contribuer  à  payer  le 
milliard  du  budget.  L'homme  de  l'Atlas  fendra  du  bois  ou  mois- 
sonnera au  soleil  pour  que  le  ministre  ait  en  France  une  voi- 
ture commode  ,  l'académicien  des  palmes  vertes  à  son  collet, 
le  gendarme  une  riche  buffleterie,  un  gendarme  qu'il  n'aura 
jamais  la  douceur  de  voir!  Il  sera  enfin  citoyen  français,  cet 
honneur  si  cher  à  tous  les  titres,  et  par  conséquent  aussi  civi- 
lisé, aussi  heureux  que  nous. 

On  doit  commencer  à  comprendre  le  tort  vraiment  grave  des 
Arabes  à  notre  égard ,  nous  portés  de  si  bonnes  intentions  pour 
eux. 

Si  nous  ne  devons  pas  porter  le  bonheur  aux  Arabes  ,  dit-on, 
nous  les  gratifierons  du  moins  de  limmense  avantage  du  pro- 
grès ;  car  il  est  avéré  ,  vous  n'en  doutez  pas,  que  nous  sommes 
en  plein  progrès  depuis...  depuis  le  progrès.  Nous  datons  du 
progrès  comme  les  mahométans  datent  de  Thégire.  Le  progrès 
nous  déborde,  je  l'avoue;  seulement  je  demanderai  où  il  est. 
Je  l'admire,  mais  je  tiens  un  peu  à  le  connaître.  Quoi  !  la  va- 
peur? les  chemins  de  fer?  les  mécani(|iies  appliquées  à  toutes 
les  industries ,  aux  plus  hautes  comme  aux  plus  chélives  ?  Aller 
de  Paris  k  Marseille  en  un  jour ,  moudre  le  grain  trois  cents  fols 


REYUÊ  DE  PARIS.  168 

plus  vile  qu'autrefois ,  n'est-ce  pas  une  révélation  nouvelle  ?  Je 
ne  le  trouve  pas. 

Eh  quoi!  ces  vaisseaux  qui  sillonnent  les  mers  ,  les  fleuves, 
qui  coupent  comme  avec  un  diamant  la  vitre  des  lacs,  qui  lais- 
sent en  passant ,  des  villes  à  la  place  des  forêts ,  ces  coups  de 
théâtre  de  la  civilisation  ,  ces  changements  à  vue  du  progrès 
ne  suffisent-ils  pas  pour  vous  convaincre  de  l'immense  amélio- 
ration introduite  dans  les  conditions  de  l'existence?  Non  !  tout 
brutalement ,  non  !  Quel  profit  y  a-t-il  pour  l'individu  à  aller  en 
moins  de  temps  d'un  point  à  un  autre  ,  s'il  part  de  la  douleur 
pour  arriver  au  désespoir  ?  A  quoi  bon  le  trajet ,  à  quoi  bon 
sa  rapidité  ?  Le  bonheur  est  il  de  courir?  Sommes-nous  des  oi- 
seaux? Sommes-nous  le  vent  ?  A  ce  compte  ,  quand  nous  irons 
en  une  heure  du  pôle  austral  au  pôle  boréal ,  nous  n'aurons 
plus  rien  à  souhaiter.  L'âme  pourtant  va  encore  plus  vite  que 
le  corps  :  d'un  coup  de  son  aile  invisible  elle  touche  aux  limites 
de  la  création,  et  elle  n'en  revient  pas  moins  triste  et  malade. 
Supposez  au  corps  la  vélocité  de  la  pensée  ,  et  vous  ne  l'aurez 
pas  doté  d'tine  satisfaction  nouvelle,  d'une  joie  auparavant  in- 
connue. Quel  esprit  faux  et  barbare  ,  quel  sophiste  industriel , 
quel  méchant  mélaphysicien ,  a  donc  confondu  une  question  du 
ressort  des  mathématiques  et  une  question  morale  qui  n'a  rien 
à  démêler  avec  le  piston  d'une  machine  et  l'évaporalion  de 
Teau  ?  Tenez  en  garde  les  peuples  contre  ces  monstrueux  nova- 
teurs, ces  hérésiarques  sordides ,  plus  dangereux  que  les  athées, 
dont  les  doctrines  du  moins  s'arrêtaient  devant  la  contradiction 
et  composaient  avec  le  supplice.  Tout  est  bon,  tout  est  sédui- 
sant dans  les  projets,  dans  les  promesses  et  surtout  dans  les 
paroles  de  ces  philosophes  venus  on  ne  sait  d'où,  moitié  ban- 
quiers, moitié  missionnaires  ,  propageant  leurs  doctrines  avec 
leurs  prospectus  et  se  réservant  des  actions  dans  la  fructification 
de  leur  évangile.  Mais  qu'on  m'apprenne  donc  l'avantage  qu'il 
y  a  à  parcourir  en  un  jour  toutes  les  contrées  du  monde,  si  je 
dois  voir  dans  toutes,  l'homme  de  Job,  l'homme  né  de  la 
femme,  l'homme  destiné  à  vivre  peu  et  à  mourir  dans  la  dou- 
leur ? 

Des  villes  ,  dites-vous ,  s'élèvent  ou  ondulaient  les  forêts ,  des 
populations  respirent  !à  où  planait  resi)ace  :  encore  une  ques- 
tion matérielle  prenant  la  place  d'une  question  morale.  Un 


164  REVUE  DE  PARIS. 

peuple  est-il  heureux  à  raison  du  nombre  de  villes  enfermées 
dans  les  limiles  de  son  territoire  ?  Mais  l'Espagne  ,  faut-il  vous 
le  rappeler,  a  cinq  ou  six  fois  plus  de  villes  que  la  France.  Chan- 
tez-moi le  bonheur  de  TEspagne.  La  Suisse  heureuse  et  libre  n'a 
presque  que  des  villages.  Faut-il  d'ailleurs  des  preuves  pour  se 
démontrer  combien  le  chiffre  des  villes  est  sans  rapport  avec  le 
degré  de  la  prospérité  publique  ?  Qu'y  a-t-il  dans  vos  villes 
écioses  à  la  fumée  de  la  vapeur  ,  qu'y  mettez-vous ,  qu'y  fait- 
on.^  Ici  est  la  réponse  :  des  fabriques,  des  ouvriers,  des  négo- 
ciants. Toujours  l'industrie!  soit  l'industrie.  Réduisez  tout ,  je 
l'accepte  ,  à  l'industrie,  que  ce  soit  le  dénominateur  commun. 
Mais  dites-moi  si  l'industrie  est  le  bonheur  d'abord  ,  si  l'indus- 
trie est  l'art  ensuite ,  si  l'industrie  est  la  morale ,  si  l'industrie 
est  la  religion. 

Quelle  contrée  est  plus  industrielle  que  l'Angleterre  ?  Du  ma- 
tin au  matin  ,  toujours  ,  à  toutes  les  heures ,  l'Angleterre  tra- 
vaille ,  veille,  et  construit  des  vaisseaux,  creuse  des  bassins, 
amoncelé  des  villes  aux  flancs  de  ses  montagnes ,  accouche  sans 
cesse  de  populations  pour  remplir  ces  villes  5  elle  est  le  bazar 
du  monde ,  l'arsenal  de  tous  les  peuples.  L'universalité ,  rêve  de 
quelque  savant  du  xvi«  siècle ,  elle  l'a  réalisée  à  son  profit  en 
la  dégageant  des  niaiseries  de  la  théologie.  Elle  sait  tout,  elle 
peut  tout,  elle  fait  tout.  Si  le  soleil  laissait  tomber  un  sou, 
l'Angleterre  l'aurait,-  à  côté  du  métier  où  l'on  fabri(iue  l'épin- 
gle, elle  place  une  fonderie  de  canons.  Quand  l'épingle  est 
achevée,  on  roule  un  canon  derrière  elle  jusqu'à  ce  que  l'é- 
pingle soit  vendue.  Si  on  ne  veut  pas  l'acheter  5  le  canon  me- 
nace; si  on  préfère  l'épingle  d'un  autre,  le  canon  tue.  Eh  bien! 
l'Angleterre,  si  industrielle,  si  riche  en  chemins  de  fer ,  en  villes 
ouvrières ,  l'Angleterre  ,  qui  en  vingt  ans  a  fait  de  quarante 
villages  autant  de  villes  colossales  ,  l'Angleterre  est  livrée  à  la 
misère  et  à  la  prostitution.  Ses  enfants  meurent  avant  l'âge, 
après  avoir  vécu  de  pain  et  de  bierre  pourrie.  Manchester  a  plus 
de  filles  publiques  que  Paris,  Barcelonne  et  Madrid.  Et  je  ne 
parle  pas  de  Londres  !  Chaque  riche  Anglais  a  plus  de  cent 
pauvres  à  nourrir,  et  il  ne  les  nouirit  pas!  Et  je  ne  parle  pas 
de  rirlande  !  A  quoi  songe  donc  votre  industrie  ?  Elle  n'est  donc 
bonne  mère  que  pour  quelques-uns  et  marâtre  pour  tous  les 
autres  ;  elles  autres  pourtant  sont  les  roues,  les  contre-poids, 


REVUE  DE  P^VRIS.  165 

les  ailes,  le  balancier,  la  graisse  de  leurs  majestés  les  ma- 
chines. 

Mais  songez-y  donc  :  sous  Elisabeth  il  n'y  avait  pas  de  ma- 
chines ,  pas  de  docks ,  pas  de  steamers  ,  et  sous  Elisabeth  per- 
sonne n'est  mort  de  faim  ,  si  l'histoire  est  vraie  et  si  je  sais  lire. 
A  quel  ordre  de  faits  vous  ratlachez-vous  pour  croire  à  la 
monstrueuse  aberration  du  progrès?  Que  de  machines  n'avons- 
nous  pas  pour  tisser  le  drap,  tanner  le  cuir,  travailler  les 
meubles ,  ciseler  le  fer  et  le  cuivre  ,  semer,  récolter  ,  moudre, 
pétrir  ?  Cependant  un  habit ,  un  chapeau  ,  une  paire  de  boites, 
un  lit,  une  table,  sont  plus  chers  que  jamais;  et  chose  odieuse 
à  dire,  qui  blesse  à  mort  le  charlatanisme  de  ces  journalistes 
ambitieux,  reste  impur  d'une  sacristie  fermée,  le  pain  ,  oui , 
le  pain  est  plus  cher  que  jamais,  à  calculer  sur  une  moyenne 
de  dix  ans.  Pour  démentir  ces  faits,  il  faudrait  être  assez  heu- 
reux ou  assez  adroit  pour  n'avoir  pas  à  compter  chaque  jour 
du  mois  et  chaque  mois  de  l'année  avec  son  chapelier,  son  tail- 
leur et  son  boulanger. 

Au  point  de  vue  de  la  prospérité  publique ,  la  venue  des  ma- 
chines a  été  fatale  en  ce  sens  qu'elles  n'ont  pas  diminué  le  tra- 
vail ,  qu'elles  ont  fait  diminuer  le  salaire,  et  qu'elles  ont,  par 
une  conséquence  naturelle  ,  aggravé  le  mal  physique  et  le  mal 
moral  du  peuple.  Ceci  est  net,  solide  et  clair j  c'est  un  chiffre 
en  bronze  sur  un  monument  de  marbre  blanc.  Si  le  mal  n'est 
pas  au  terme,  rien  n'empêche  pourtant  de  le  guérir ,  rien  n'em- 
pêche même  de  tirer  quelque  faible  utilité  de  ces  nouveaux 
modes  d'industrie  dont  la  fausse  intelligence  a  produit  des  mal- 
heurs que  nous  voyons  j  je  dis  faible  utilité,  et  j'ai  mes  raisons 
pour  parler  ainsi ,  mes  restrictions  ont  un  poids  et  un  titre 
comme  mes  pensées. 

Passons  à  d'autres  blessures.  L'industrie  ,  qui  jusqu'ici  s'était 
bornée  à  engendrer  les  métiers,  a  touché  de  ses  mains  brutales 
aux  formes  délicates  de  l'art ,  et  l'art  en  a  souffert  de  honte. 
Autrefois  l'art  prenait  dix  ans  pour  tisser  un  tapis  ,  mais  ce  ta- 
pis, qui  coûtait  dix  mille  francs,  n'avait  son  pareil  chez  les 
rois  et  les  princes.  De  nos  jours  il  existe  des  machines  pour  fa- 
çonner des  tapis  qu'on  a  pour  cent  francs,  tapis  indignes  des 
riches ,  bons  tout  au  plus  pour  la  bourgeoisie ,  trop  chers  pour 
le  peuple  doat  les  premiers  tapis  sont  les  soiUiers.  C'est  de  l'art 

14. 


188  REVUE  DE  PARIS. 

à  bon  marché  ;  et  de  même  qu'on  se  procure  des  tapis  au  prix 
auquel  revenait  autrefois  une  serviette  en  toile  de  Hollande ,  on 
a  des  meubles,  des  cristaux,   des  tapisseries  d'un  prix  vingt 
fois  ,  trente  fois  moins  élevé  qu'au  siècle  dernier.  A  l'aide  de  la 
vapeur  on  taille  le  cristal,  on  brode  la  soie,  on  tourne  l'aca- 
jou, et  il  y  a  des  gens  pour  admirer  ces  produits  désastreux 
qui,  par  leur  influence,  font  perdre  le  goût  des  véritables  ob- 
jets d'art,  éloignent  les  artistes,  en  diminuent  de  jour  en  jour 
le  nombre  ,  au  point  que  dans  quelques  années  ils  deviendront 
à  peu  près  introuvables  en  France.  Ainsi  disparurent  les  maîtres 
vitriers  et  les  mosaïstes  devant  des  manœuvres  à  la  main  mé- 
diocre et  peu  coûteuse.  Ces  produits  dont  nous  parlons  sont  à 
peu  près  très-satisfaisants  pour  les  classes  bâtardes ,  également 
privées  du  goût  difficile  et  du  goût  primitif,  une  contrefaçon 
fort  adroite  ,  affectant  la  physionomie  ,  la  couleur  ,  le  poids ,  le 
semblant ,  l'ombre  et  le  reflet  du  beau  ,  mais  sans  âme.  La  main 
de  l'homme  n'a  pas  pressé  le  sein  de  l'œuvre.  La  machine  ne 
peut  donner  que  ce  qu'elle  a,  le  contour  aifjre  et  vif ,  la  ligne 
exacte  ;  mais  le  sang  ,  le  cri ,  le  tressaillement ,  la  larme  ,  l'hu- 
midité ,  le  duvet,  le  geste,  et  surtout  le  défaut,  le  défaut!  le 
défaut,  cette  admirable  qualité  de  l'œuvre  humaine,  elle  ne 
nous  le  donnera  pas.  Dans  tout  ce  que  1  homme  louche  il  s'y 
empreint.  La  vie  fait  tache.  Voyez  les  dolmen  ,  ces  pierres 
brutes,  ces  rochers  à  peine  dégrossis;  eh  bien!  à  la  première 
vue,  un  enfant  devine  quun  homme  a  cassé,  il  y  a  deux  mille 
ans ,  les  bords  de  ces  pierres  ,  et  qu'il  les  a  posés  debout  comme 
elles  sont  restées.  A  nos  yeux ,  ces  dolmen  ont  mille  fois  plus 
de  prix  que  ces  colonnes  de  cuivre  et  leurs  chapilaux  froide- 
ment ciselés,  sortis  sans  douleur  d'un  moule  infatigable.  Dans 
l'œuvre,  ce  n'est  pas  la  beauté  absolue  qu'on  cherche,  qui 
fiappe  ,  qui  remue  ,  et  ceci  nous  l'apprend  d'une  manière  à  ne 
laisser  aucun  doute 5  c'est  l'étreinte  inimitable,  le  souffle,  le 
baiser  vivifiant  de  l'homme. 

Et  vous  voulez  remplacer  cela,  le  verbe  divin  ,  par  un  coup 
de  marteau  ou  par  un  courant  de  gaz  :  j'aimerais  autant  croire 
à  la  possibilité  prochaine  de  voir  se  reproduire  l'espèce  hu- 
maine au  moyen  de  la  rencontre  de  deux  acides  sous  une 
cornue. 

Les  temps  antérieurs  à  la  promuigation  de  l'Évangile  et  les 


REVUE  DE  PARIS.  Id7 

temps  qui  datent  de  son  acceptation  se  sont  rencontrés  sur  un 
point ,  et  c'est  celui-ci  :  Que  la  morale  était  une  science  dont  le 
raisonnement  marquait  le  commencement,  et,  dont  le  but  était 
la  sagesse.  Quelques  philosophes  ont  varié  sur  les  règles  de  cet 
enseignement  ,  mais  aucun  ne  Ta  nié  ou  n'a  ravalé  la  morale 
même  à  l'éditîcalion  des  sens.  Deux  ou  trois  anomalies  mortes 
faute  de  racines  ne  comptent  pas.  Les  beaux  génies  de  l'indus- 
trie moderne  n'ont  fait  aucune  place  à  la  morale  dans  leur  ré- 
génération sociale  :  tout  va  chez  eux  de  l'intérêt  à  l'intérêt.  La 
matière  règne  ,  le  cœur  est  aboli  ;  quand  on  n'aurait  aucune 
religion  a  faire  prévaloir,  on  serait  toujours  en  droit  de  de- 
mander quel  est  l'emploi  qu'on  destine  à  cette  heureuse  acti- 
vité, à  cette  douce  inquiétude  de  l'âme  ,  nommée  selon  les  uns 
poésie,  selon  les  autres  amour  et  religion?  Hélas!  les  réfor- 
mateurs en  partie  double  dont  les  sectateurs  nous  sont  restés 
avaient  aussi  pensé  à  cette  nécessité  :  vous  vous  souvenez  peut- 
être  de  leur  poésie  et  de  leur  religion  j  ils  se  défirent  bien  vite 
de  l'une  et  de  l'autre  quand  ils  virent  l'accueil  dont  elles, 
furent  saluées.  La  morale  fut  considérée  comme  une  non  va- 
leur par  ces  apôtres  négociants  j  ils  n'en  parlèrent  plus.  J'in- 
siste sur  les  travaux  et  le  caractère  de  ces  hommes  réunis  sous 
une  domination  un  instant  fameuse,  parce  qu'ils  ont  été  l'em- 
bryon de  toutes  h  s  abominations  commerciales  de  ces  derniers 
temps.  Law  et  Saint-Simon  sont  deux  chefs  de  bandes  et  rien 
de  plus  ,  ayant  cherché  l'un  et  l'autre  une  idée  et  n'ayant 
trouvé  que  des  sacs  d'écus  à  voler,  sans  être  voleurs  ni  l'un  ni 
l'autre,  il  s'en  faut ,  mais  amenés  là  tous  deux  par  la  force  d'une 
doctrine  uniquement  fondée  sur  l'intérêt.  Un  autel  où  l'on  en- 
ferme des  écus,  —  vous  avez  beau  faire,  et  le  couvrir  d'une 
nappe,  —  n'est  et  ne  sera  jamais  qu'un  coffre-fort. 

Je  l'aflSime,  toutes  les  banqueroutes  dont  nous  avons  été 
alarmés  depuis  dix  ans  ,  toutes  ces  nuées  d'affaires  ,  si  fatales 
au  repos  des  familles  qu'on  tentait  avec  un  hameçon  d'or,  toutes 
ces  dépravations  hautes  et  basses,  si  nombreuses  que  les  co- 
lonnes des  journaux  ne  suffisent  pas  pour  les  contenir,  pro- 
viennent du  mouvement  auquel  on  doit  raccéléralion  factice, 
Thydr'opisie  de  l'industrie  ,  cette  effroyable  bêle  apocalyptique. 

Ainsi,  sur  les  arts  avilis,  sur  la  morale  morte,  sur  la  for- 
tune publique  mal  aventurée,  plane  et  règne  l'industrie.  Elle 


168  REVUE  DE  PARIS. 

est  chantée  en  prose  lyrique  par  des  bardes  malfaisants ,  de 
même  qu'aux  jours  néfastes  de  la  peste  de  Florence,  des  poètes, 
dit-on,  couraient  les  rues  de  cette  ville,  escortant  les  tombe- 
reaux des  morts  et  chantant  la  peste.  On  la  professe  en  pleine 
chaire  ,  et  des  tas  d'écoliers,  jouvenceaux  dont  les  cheveux  sont 
plus  longs  que  la  science .  ouvrent  la  bouche  afin  de  recueillir 
celte  manne  vénéneuse.  Ce  n'est  plus  un  Cuvier  disant  l'âge  du 
monde  par  la  merveilleuse  reconstitution  de  ses  débris,  qui 
attire  dans  sa  ruche  éloquente  toutes  ces  jeunes  abeilles  de  la 
France  j  c'est  un  sophiste,  un  boutiquier  vendant  sa  phrase 
assez  bien  nettoyée  ,  comme  un  épicier  vend  sa  marchandise 
après  l'avoir  parée. 

Tel  est  le  progrès  dont  nous  tenons  à  doter  les  Arabes ,  ces 
bons  et  fidèles  croyants,  ces  hommes  de  la  tempérance,  du  de- 
voir, de  la  foi  et  de  la  nationalité. 

Il  n'est  pas  sans  intérêt  d'observer  jusqu'à  quel  point  un  seul 
événement  peut  porter  du  trouble  dans  les  relations  internatio- 
nales en  apparence  les  mieux  établies.  Pendant  dix  ans,  l'An- 
gleterre a  été  regardée  par  la  France  comme  une  émule, 
comme  une  rivale.  Nous  voilà  ses  ennemis  à  visage  découvert , 
ou  la  voilci  notre  ennemie,  comme  on  voudra.  Au  sujet  d'un  lo- 
gogriphe  diplomatique  dont  le  véritable  mot  reste  encore  à  de- 
viner, on  a  remis  sur  le  tapis  toutes  les  possessions  territoriales 
dont  l'Angleterre  a  grossi  pièce  à  pièce  son  domaine.  Pas  un 
arpent  n'a  trouvé  grâce.  Dès  ce  moment  les  termes  ont  changé. 
Ce  qui  s'appelait,  avec  la  circonspection  du  moment  et  la  gêne 
polie  de  la  circonstance  ,  conquêtes,  agrandissements,  acqui- 
sitions, s'est  appelé,  dans  Tiniervalle  de  quelques  jours,  spo- 
liations ,  vols,  brigandages.  De  leur  côté,  les  Anglais  se  sont 
laissé  aller  aux  mêmes  excès  à  notre  égard,  et  particulièrement 
à  l'occasion  de  la  conquête  d'Alger. 

Il  serait  facile  de  s'entendre.  La  conquête  est-elle  ou  non  un 
droit?  Est-elle  un  abus  ? 

Si  elle  est  un  droit,  celui  qui  exerce  le  plus  largement  ce 
droit,  le  comprend  le  mieux. 

Si  elle  est  un  abus ,  nommons  la  nation  qui  ne  l'ait  commis. 

Nous  ne  croyons  pas  au  droit  de  conquête;  ce  n'est  pas  un 
droit  j  mais  nous  croyons  fermement  à  l'autorité  des  faits.  Sans 
te  conquête,  la  France  se  composerait  de  cinq  ou  six  provinces, 


REVUE  DE  PARIS.  169 

la  Prusse  d'un  marquisat,  la  Russie  d'un  duché.  Tout  ce  que 
ces  États  ont  acquis  pour  devenir  ce  qu'ils  sont  aujourd'liui,  est 
le  résultat,  sauf  quelques  alliances  demi-pacifiques,  de  la  prise 
de  possession  à  l'aide  des  armes. 

La  conquête  est  donc  un  fait  universel  passé  à  l'état  d'habi- 
tude et  se  maintenant  par  une  tolérance  réciproque. 

De  cette  tolérance ,  chose  incertaine  comme  toute  tolérance , 
vient  la  négation  de  l'exercice  de  conquête ,  de  loin  en  loin  ma- 
nifestée par  ceux  qui  n'ont  pas,  contre  ceux  qui  ont.  C'est  qu'au 
fond  le  droit ,  qui  est  la  vérité  en  action ,  ne  périt  jamais.  Un 
principe  est  comme  l'air  :  on  peut  le  nier  ,  mais  il  faut  en 
vivre. 

Droit  ou  abus ,  la  conquête  est  donc  permise  à  chacun,  à  la 
condition  sous-entendue  de  savoir  la  conserver. 

Pourquoi  alors  accuser  les  Anglais  d'avoir  ajouté  à  leurs 
possessions  celles  de  tant  d'autres  peuples?  Est-ce  le  trop  qu'on 
leur  reproche  ?  Mais  à  quel  titre  le  plus  ou  le  moins  change- 
raient-ils le  caractère  d'une  illégalité?  Ils  ont  pris  Gibraltar 
comme  ils  avaient  pris  les  Indes,  et  ils  se  sont  emparés  des  Indes 
et  de  Gibraltar  en  employant  les  mêmes  moyens  que  nous  quand 
nous  nous  agrandîmes  de  l'Alsace ,  de  la  Lorraine  et  du  comtat 
Venaissin.  Nous  sommes  des  conquérants  aux  mêmes  litres. 

D'après  ce  qui  a  été  exposé  plus  haut ,  si  nous  reprenions  sur 
les  Anglais  Gibraltar  et  les  Indes  ,  nous  aurions  raison,  et  si  les 
Allemands  et  le  pape  nous  arrachaient  la  Lorraine,  l'Alsace  ,  et 
le  comtat  Venaissin,  ils  agiraient  en  vertu  d'un  même  privilège. 
Prendre  ou  perdre,  reprendre  ou  être  dépouillé,  n'entraînent 
rien  d'anormal  là  où  la  règle  n'est  pas  intervenue. 

En  suivant  les  lois  de  cette  logique  reçue  en  politique,  nous 
serons  les  justes  possesseurs  d'Alger  jusqu'au  jour  où  une  na- 
tion plus  forte  nous  l'enlèvera.  Pourquoi  biaisons-nous  tant  avec 
l'Angleterre,  et  pourquoi  l'Angleterre  de  son  côté  s'épuise-t-elle 
dans  ces  questions  d'une  naïveté  caractéristique  :  Gardez-vous 
ou  ne  gardez-vous  pas  l'Algérie?  Qu'elle  essaie  de  la  reprendre, 
nous  essayerons  de  la  garder. 

Pour  rentrer  dans  la  voie  exclusivement  spéculative  de  cet 
aperçu  ,  nous  dirons  que  les  Anglais  sont  des  voleurs  chagrins , 
inquiets  de  voir  se  produire  d'autres  voleurs  qu'eux  ,  et  que 
nous  ne  sommes  si  rogues  envers  les  Anglais  que  parce  que 


%f§  REVUE  DE  PARIS. 

nous  volons  moins  et  moins  bien.  Pure  jalousie  de  corps.  Il  est 
curieux  d'arracher  ainsi  du  fond  de  Tàme  ,  à  la  manière  de  Ma- 
chiavel, la  vérité  au  peuple.  Pourquoi  n'aurait-il  pas  aussi  son 
livre  du  Prince? 

Nous  avons  dit  ne  pas  considérer  la  conquête  comme  un 
droit,  parce  que  nous  admettons  des  rapports  constants ,  im- 
prescriptibles de  tout  temps  entre  l'homme  et  le  sol,  entre  les 
races  et  les  climats,  entre  les  organes  et  les  produits  de  la  terre. 
Les  croisements  de  peuples,  quelque  considérables,  quelque 
fréquents  qu'ils  aient  élé,  n'ont  rien  changé  à  cette  fraternité 
partout  évidente.  Tel  pifd  est  conformé  pour  froisser  le  sable , 
tel  autre  pour  saisir  le  rocher,  tel  estomac  pour  digérer  la  chair 
crue ,  tel  autre  les  fruits  ou  les  légumes  meurtris  par  le  feu.  Il 
n'est  pas  plus  possible  de  naturaliser  les  hommes  d'un  climat 
dans  un  autre  climat,  que  de  transplanter  les  arbres  d'une  con- 
trée dans  une  autre ,  car  l'homme  a  aussi  sa  racine ,  sa  sève  , 
ses  fleurs  et  ses  fruits ,  et  il  a  de  plus  sa  pensée ,  ses  traditions, 
sa  religion  ,  également  enharmonie  avec  la  chaleur  de  la  terre 
et  la  vivacité  de  la  lumière.  Le  soleil  rend  raison  de  toutes 
choses.  On  n'échange  pas  impunément  son  ombre  pour  sa  clarté, 
sa  clarté  pour  son  ombre.  Nous  composons  à  la  terre  un  fais- 
ceau de  rayons  rangés  avec  autant  de  symétrie  que  le  sont  les 
rayons  du  soleil  autour  de  son  disque.  Telle  est  la  loi,  ou  il 
n'y  en  aurait  pas  ,  sur  laquelle  s'appuient  les  indigènes  pour 
protester  contre  la  tyrannie  de  la  conquête  ;  et  c'est  la  plus 
sûre,  si  ce  n'est  la  plus  sainte.  Jusqu'ici ,  nous  le  répétons  ,  au- 
cun peuple  conquérant  n'a  si  bien  mêlé  son  sang  à  celui  du 
peuple  conquis,  que  la  fusion  se  soit  opérée  comme  dans  un 
simple  accouplement.  On  a  tué  les  Indiens  dans  l'Amérique  , 
mais  la  fièvre  jaune  y  moissonne  les  colons,  dont  la  santé  est 
restée  en  Europe  ;  en  Asie ,  le  choléra  venge  de  la  même  ma- 
nière les  Birmans  dépossédés  par  les  Anglais.  Cent  mille  Fran- 
çais sont  déjà  morts  en  Algérie  depuis  1830.  Une  grande  partie 
de  leurs  pertes ,  il  est  vrai ,  se  range  jusqu'ici  au  compte  de  la 
guerre. 

On  comprend  que,  pour  nous  ,  la  question  de  savoir  si  nous 
garderons  ou  non  l'Algérie  n'était  d'aucune  valeur.  Nous 
croyons  avoir  touché  à  de  plus  intéressantes  j)arties  ,  et  si  nos 
cooclusions  ne  sont  pas  d'une  politique  bien  forte  aux  yeux  des 


REVUE  DE  PARIS.  171 

gens  qui  n'admettent  que  la  politique  des  affaires  ,  elles  ont  du 
moins  le  mérite  d'élre  dégagées  de  tout  esprit  de  parti.  Nous 
avons  traité  d'Alger  comme  nous  eussions  traité  de  Carlhage  ou 
de  Tyr ,  assis  à  Tombre  des  lenlisques  de  Chypre  ou  de  Samos. 

Si  le  fîl  du  raisonnement  ne  s'est  pas  brisé  dans  nos  mains , 
nous  avons  dû  nous  convaincre  qu'Abd-el-Kader,  Tliomme  le 
plus  justement  renommé  de  ces  lemps-ci ,  défendait  l'Algérie 
comme  la  dernière  tour  de  l'état  primilif  nommé  à  tort  barba- 
rie; que  nous  exterminions  les  Arabes  pour  leur  imposer  nos 
vices;  que  nos  vices  sont,  depuis  dix  années,  l'œuvre  d'étranges 
doctrines  tenues  en  grand  honneur  chez  nous,  et  professées  pu- 
bliquement; que  nous  avions  le  droit  de  garder  l'Afrique  jus- 
qu'à ce  qu'on  eût  le  droit  de  nous  l'enlever,  mais  que  l'Afrique 
avant  tout  appartenait  aux  indigènes  par  le  droit  de  nature  ,  le 
premier  de  tous  les  droits,  c'est-à-dire  par  la  possibilité  d'y 
vivre. 

Il  ne  nous  en  coûtera  pas  beaucoup  de  reconnaître  les  quel- 
ques avantages  noyés  au  Tond  de  ce  chaos  appelé  le  progrès.  Un 
bien  réel  j)0urrait  résulter  de  tant  d'inventions  ingénieuses  ,  si 
l'on  parvenait  à  les  faire  tourner  au  bien-être  de  chacun  ,  à 
l'aide  d'une  volonté  persistante  et  consciencieuse  ;  si  l'on  son- 
geait un  [)eu  moins  à  diminuer  l'emploi  du  temps  dans  leur  ap- 
plication ,  stérile  profit,  et  un  peu  plus  à  soulager  les  fatigues 
de  l'homme,  la  seule  chose  dont  les  inventeurs  aient  oublié  de 
se  préoccuper.  Substituer  la  vapeur  à  la  voile  du  vaisseau,  sub- 
stituer la  vapeur  au  cheval  ,  ce  n'est  que  de  la  physique  amu- 
sante et  rien  de  plus.  Roi ,  j'aurais  donné  cent  écus  à  l'un  et 
l'autre  auteur  de  ces  deux  inventions  ,  mais  je  n'hésiterais  pas 
à  faire  prince ,  à  gratifier  du  douzième  de  mes  revenus  celui  qui, 
par  l'emploi  de  ces  deux  curiosités,  ferait  avoir  chaque  jour 
un  pain  de  plus  à  chacun  de  mes  sujets. 

La  grandeur  d'une  découverte  n'est  que  dans  son  utilité;  la 
découverte  de  l'Amérique,  ce  phénomène  autrement  merveil- 
leux que  la  découverte  de  l'emploi  de  la  vapeur ,  n'apporta  pen- 
dant plus  de  deux  siècles  que  misère  et  maladie  en  Europe. 
L'Espagne  ne  se  releva  jamais  de  ce  bonheur.  Il  y  a  jusqu'ici 
plus  de  véritable  gloire  à  avoir  créé  la  scie  qu'à  avoir  trouvé  le 
moyen  de  parcourir  un  espace  de  vingt  lieues  en  une  heure. 

Évenlrez  la  terre  pour  lui  arracher  son  fer  et  son  ehai-bon  ; 


172  REVUE  DE  PARIS. 

entassez,  enflammez  dans  des  cuves  de  fer  des  matières  quMl  si 
fallu  des  révolutions  du  globe  pour  produire;  consumez  en  deux 
minutes  vingt  siècles  de  lente  élaboration  ;  risquez  votre  vie  pour 
changer  rapidement  de  place  ,  comme  si  la  mort,  la  grande  lo- 
comotive ,  n'allait  pas  toujours  assez  vite  ,  malades  inquiets  que 
vous  êtes  !  Votre  cœur  plein  de  doute  ne  sera  pas  sorti  de  la 
prison  de  votre  corps  :  regardez  devant  vous  au  retour  ,  quel- 
qu'un vous  a  devancé  :  c'est  celui  qui  n'est  pas  parti. 


Léon  Gozlan. 


RÉPONSE 


A  M.  BEGKER 


On  sait  avec  quel  enthousiasme  a  été  accueilli,  au-delà  du 
Rhin  ,  le  chant  national  de  M.  Becker,  surnommé  la  Marseil- 
laise allemande.  Le  retentissement  causé  par  ses  couplets 
patriotiques  a  été  pour  l'auteur  une  occasion  de  réunir  ses 
poésies  en  un  volume  qu'il  a  dédié  à  M.  de  Lamartine.  Tout  le 
monde  a  lu  la  réponse  adressée  au  poëte  allemand  par  Fauteur 
des  Méditations ,  et  insérée  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes 
du  l^^juin.  La  pièce  qu'on  va  lire  offre  ,  ù  notre  avis,  l'expres- 
sion plus  énergique  et  plus  vraie  du  sentiment  national.  Nous 
faisons  précéder  les  vers  de  M.  de  Musset  de  la  traduction  des 
strophes  de  M.  Becker,  pour  chacune  desquelles  le  spirituel 
poète  a  trouvé  réponse. 


LE  RHIN  ALLEMAND. 

«  Ils  ne  l'auront  pas,  le  libre  Rhin  allemand,  quoiqu'ils  le 
demandent  dans  leurs  cris  comme  des  corbeaux  avides. 

»  Aussi  longtemps  qu'il  roulera  paisible,  portant  sa  robe 
verte;  aussi  longtemps  qu'une  rame  frappera  ses  flots , 

»  Ils  ne  Tauront  pas,  le  libre  Rhin  allemand,  aussi  long- 
temps que  les  cœurs  s'abreuveront  de  son  vin  de  feu  ; 
6  15 


174  REVUE  DE  PARIS. 

»  Aussi  longtemps  que  les  rocs  s'élèveront  au  milieu  de  son 
courant;  aussi  longtemps  que  les  hautes  cathédrales  se  reflé- 
teront dans  son  miroir. 

i>  Ils  ne  Tauront  pas ,  le  libre  Rhin  allemand ,  aussi  long- 
temps que  de  hardis  jeunes  gens  feront  la  cour  aux  jeunes  filles 
élancées. 

B  Ils  ne  l'auront  pas ,  le  libre  Rhin  allemand  ,  jusqu'à  ce  que 
que  les  ossements  du  dernier  homme  soient  ensevelis  dans  ses 
vagues.  » 


Nous  l'avons  eu,  votre  Rhin  allemand. 
Il  a  tenu  dans  notre  verre  ; 
Un  couplet  qu'on  s'en  va  chantant 
EfFace-l-il  la  trace  altière 
Du  pied  de  nos  chevaux,  marqué  dans  votre  sang? 


Nous  l'avons  eu  ,  votre  Rhin  allemand. 
Son  sein  porte  une  plaie  ouverte 
Du  jour  où  Condé  triomphant 
A  déchiré  sa  robe  verte. 
Où  le  père  a  passé,  passera  bien  l'enfant. 


Nous  l'avons  eu ,  votre  Rhin  allemand. 
Que  faisaient  vos  vertus  germaines 
Quand  noire  César  tout-puissant 
De  son  ombre  couvrait  vos  plaines? 
Où  tomba-t-il  alors ,  ce  dernier  ossement? 


REVUE  DE  PARIS.  175 


Nous  l'avons  eu,  votre  Rhin  allemand. 
Si  vous  oubliez  voire  histoire, 
Vos  jeunes  filles  sûrement 
Ont  mieux  gardé  notre  mémoire. 
Elles  nous  ont  versé  votre  petit  vin  blanc. 


S'il  est  à  vous ,  votre  Rhin  allemand , 
Lavez-y  donc  voire  livrée. 
Mais  parlez-en  moins  fièrement. 
Combien,  au  jour  de  la  curée, 
Éliez-vous  de  corbeaux  contre  l'aigle  expirant? 


Qu'il  coule  en  paix,  votre  Rhin  allemand. 
Que  vos  cathédrales  gothiques 
S'y  reflèlent  modestement. 
Mais  craignez  que  vos  airs  bachiques 
Ne  réveillent  les  morts  de  leur  repos  sanglant. 

ÂLFBED  DE  MuSSET. 


L'ANCIEN  ROYAUME 


DES 


PAYS-BAS. 


Après  VOUS  avoir  parlé  de  rAllemagne  et  de  la  Russie,  c'est- 
à-dire  des  frontières  de  l'Europe  vers  lesquelles  s'agitent  des 
questions  qui  nous  concernent  à  peine,  me  sera-t-il  permis  de 
vous  ramener  aux  frontières  de  France,  dans  un  royaume  qui 
n'a  eu  que  quinze  ans  d'existence ,  et  qui  vaut  bien  pourtant  la 
peine  qu'on  s'en  occupe?  Rêvé  par  Henri  IV  au  profil  de  la 
France  ,  et  destiné  par  ce  roi  à  servir  de  barrière  à  l'Europe, 
ce  royaume  a  été,  en  1815,  établi  au  profit  de  l'Europe,  et 
destiné  à  contenir  la  France  dans  ses  nouvelles  limites.  Un 
prince  auquel  nos  intérêts  politiques  nous  ont  empêché  de  ren' 
dre  une  entière  justice,  le  prince  d'Orange-rs'assau  ,  fut  investi 
par  l'Europe  coalisée  de  la  souveraineté  des  anciennes  provin- 
ces-unies. Forcé  de  choisir,  dans  ces  graves  circonstances  po- 
litiques, le  système  de  gouvernement  qui  convenait  à  son  nou- 
vel État,  Guillaume,  roi  des  Pays-Ras,  vit  les  tendances  de  la 
restauration,  et  devina  son  impopularité.  Elle  se  dessinait ,  dès 
l'origine,  ultra-monarchique  et  catholique  ;  il  se  montra  consti- 
tutionnel et  protestant. 

Une  constitution  fut  donnée  aux  Pays-Bas,  et  malgré  les  ré- 
criminations trop  naturelles  qui  se  sont  élevées  plus  tard  entre 


REVUE  DE  PARIS.  177 

la  Hollande  et  la  Belgique,  l'opinion  ,  en  général ,  était  satis- 
faite. La  France,  qui  depuis  longtemps  s'était  fort  peu  inquié- 
tée des  régicides,  s'intéressa  tout  à  coup  à  ces  vieillards,  débris 
impuissants  de  la  convention  ,  quand  elle  vit  une  loi  les  pros- 
crire, et  elle  sut  un  gré  infini  au  roi  Guillaume  du  courage 
avec  lequel  ,  en  face  de  îa  sainte-alliance  qui  murmurait ,  il 
ofiFrit  un  asile  à  tous,  et  témoigna  des  égards  à  quelques-uns. 
Le  clergé  français  cherchait  à  tout  envahir,  mais  il  avait  beau- 
coup perdu  de  son  influence  matérielle  et  morale;  le  clergé 
belge,  au  contraire,  avait  maintenu  sur  les  populations  de  ces 
anciennes  provinces  espagnoles  la  puissance  de  cette  autorité 
toujours  invincible  quand  la  conscience  des  peuples  est  son 
asile.  Le  roi  Guillaume  et  ceux  qui  le  conseillaient  ne  compri- 
rent pas  assez  toute  la  portée  de  cette  influence  religieuse.  La 
fondation  d'un  collège  destiné  à  initier  le  jt-une  clergé  aux 
éludes  scientifiques  eût  pu  passer  pour  une  idée  admirable  ,  si 
son  exécution  avait  été  combinée  d'avance  avec  les  autorités  su- 
périeures ecclésiastiques  j  mais  le  gouvernement  en  établissant 
seul  la  chose,  fil  croire  à  une  arrière -pensée  de  sa  part  dirigée 
contre  les  croyances  catholiques,  et  la  dénomination  de  ce  col- 
lège, son  seul  titre  :  Collège  philosophique,  était  d'une  telle  im- 
prudence, qu'on  ne  sait  en  vérité  comment  qualifier  la  folie  de 
ceux  qui ,  après  le  xviii'  siècle^  croyaient  pouvoir  espérer  qu'un 
enseignement  soi-disant  philosophique  pourrait  être  adopté 
par  le  clergé. 

Le  train  général  des  affaires  allait  pourtant  à  merveille,  car 
le  roi,  peu  versé  dans  les  matières  d'art,  l'était  admirablement 
dans  tout  ce  (jui  concernait  les  finances  et  l'industrie.  Il  exis- 
tait peu  de  fabriques  nouvelles  dans  lesquelles  il  ne  prît  des 
actions,  soutenant  par  ses  mises  de  tonds  les  efforts  de  tous 
les  commerçants  honnêtes,  et  recueillant  d'ailleurs  un  bénéfice 
modéré,  mais  proportionnel,  dans  toute  entreprise  qui  réus- 
sissait au  sein  de  ses  Etats.  Accessible  à  tous,  Guillaume  don- 
nait chaque  semaine,  à  jour  fixe,  une  audience  à  quiconque 
voulait  se  présenter,  sans  avoir  sollicité  cette  faveur  par  ècnt. 
L'on  entrait  dans  un  premier  salon,  et  Ion  dictait  son  nom  à 
un  huissier,  puis  l'on  passait  dans  une  seconde  pièce  ,  où  l'on 
attendait  son  tour.  Le  chambellan  de  service  appelait  les  noms 
l'un  après  l'autre,  sans  préférence  ,  excepté  toutefois  la  pré- 

15L 


178  REVUE  DE  PARIS. 

séance  accordée  aux  membres  du  corps  diplomatique  et  à  ceux 
des  états  généraux.  Mais  le  monde  était  admis  ,  et  le  roi,  dont 
le  dîner  était  souvent  différé  de  plusieurs  heures  les  jours  d'au- 
dience, ne  quittait  sa  place  que  lorsqu'ayanl  reçu  tout  le 
monde,  il  se  trouvait  absolument  le  dernier. 

Cette  place  était  un  troisif  me  salon  dans  lequel  le  monarque 
se  tenait  debout  près  d'une  table  sur  laquelle  11  appuyait  une 
de  ses  mains.  Son  costume  ordinaire  était  l'habit  de  général 
hollandais,  à  collet  non  brodé,  mais  galonné,  le  pantalon  gris 
et  les  gants  jaunes.  Il  recevait  avec  un  salut  le  visiteur  intro- 
duit près  de  lui,-  puis,  quand  il  n'avait  plus  rien  à  dire  ou  à 
apprendre,  il  saluait  encore  pour  congédier  son  hôte.  Quelque- 
fois, et  quand  le  sujet  de  la  conversation  lui  plaisait,  son  au- 
dience était  très-longue;  il  m'est  arrivé  d'attendre  si  longtemps 
ce  salut  définitif,  que,  si  je  n'avais  été  avec  un  roi ,  toujours 
maître  de  me  congédier  ,  j'aurais  craint  de  paraître  fort  in- 
discret ;  je  me  suis  aperçu  que  ce  n'était  pas  seulement  avec 
moi,  mais  avec  beancouj)  d'autres,  que  le  roi  Guillaume  avait 
de  ces  accès  de  loquacité. 

L'allemand,  le  français  et  l'anglais,  étaient  aussi  familiers 
que  le  hollandais  au  roi  des  Pays-Bas.  Il  avait  même  ,  en  par- 
lant notre  langue  ,  une  certaine  finesse  d'accent  qui  m'a  d'au- 
tant plus  fraj)pé  qu'elle  s'alliait  merveilleusement  avec  un 
regard  ironique  et  un  ton  qu'il  rendait  parfois  assez  moqueur. 
Plus  de  cent  anecdotes  très-connues  ont  établi  la  bonté  de  sou 
caractère;  tantôt  il  indique  une  adresse  à  un  voyageur  et  l'ac- 
compagne jusqu'à  la  maison  qu'il  cherche;  tantôt  il  aide  une 
vieille  femme  à  recharger  son  àne  ,  prenant  par  un  des  deux 
bouts  le  sac  qu'elle  ne  pouvait  seule  mettre  sur  l'animal.  La 
physionomie  de  ses  audiences  particulières  aurait  pu  souvent 
fournir  à  un  journal  des  comptes-rendus  fort  pittoresques. 

Le  roi  Guillaume  avait  une  politique  toute  singulière,  et  qui 
n'était  guère  propre  qu'à  son  usage  personnel.  Il  s'était  fait 
pour  lui  seul  et  dans  son  palais  un  gouvernement  constitu- 
tionnel par  le  moyen  de  ses  ministres.  Le  pays  étant  composé 
de  catholiques  et  de  protestants,  de  Hollandais  et  de  Belges, 
de  partisans  et  d'ennemis  de  la  France,  il  voulait  que  chacune 
de  ces  couleurs  fût  représentée  diuis  son  conseil.  A  côté  d'un 
ministre  qui  ne  pouvait  souffrir  les  Belges,  il  en  avait  un  qui 


REVUE  DE  PARIS.  IW 

n'aimait  guère  les  Hollandais.  Le  protestant  avait  derrière  lui 
tous  les  pasteurs  ,  le  catholique  représentait  l'influence  con- 
traire. Ainsi  Guillaume  voulait  avoir  auprès  de  lui,  dans  cha- 
cun de  ses  conseillers,  un  homme  d'État,  expression  d'une  cer- 
taine fraction  de  la  nation  qui  avait  des  droits  à  défendre,  des 
principes  à  faire  valoir.  On  s'étonnait  de  voir  si  peu  d'accord 
entre  les  ministres;  c'était  précisément  ce  que  voulait  le  roi , 
qui  avait  l'ambition  de  gouverner  seul,  après  avoir  entendu  les 
chefs  naturels  de  toutes  les  opinions  du  pays.  Deux  ministres 
pensant  identiquement  la  même  chose  lui  auraient  été  sus- 
pects, et  dans  tous  les  cas  lui  auraient  fait  l'effet  d'un  dou- 
ble emploi.  L'un  d'eux  aurait  sûrement  été  supprimé  comme 
inutile. 

Le  ministre  le  plus  suspect  à  l'opinion  libérale  était  alors 
M.  Van  Maanen.  Une  haute  probité,  une  inflexible  justice  ,  une 
grande  sévérité  caractérisaient  cet  homme  d'Etal,  qui  eut  trop 
le  malheur  de  dédaigner  les  explications  parlementaires ,  et 
auquel  on  a  toujours  prêté  des  idées  despotiques ,  quand  il 
croyait  n'avoir  que  des  principes  d'une  rigoureuse  légalité. 
Ainsi,  par  exemple,  interpellé  un  jour  devant  les  chambres,  et 
sommé  de  dire  s'il  se  croyait  responsable,  il  sécria  que  les  mi- 
nistres n'étaient  responsables  qu'envers  le  roi,  hérésie  consti- 
tutionnelle qui  excita  de  vives  rumeurs,  et  qui  était  bien  faite 
pour  les  provoquer. 

Ce  que  voulait  dire  M.  Van  Maanen  valait  mieux  que  ce  qu'il 
avait  dit.  En  France,  la  nation  a  ,  par  ses  députés,  une  action 
sur  le  ministère,  qu'elle  peut  mettre  en  accusation  j  et  le  roi  a, 
par  ses  ministres,  une  action  sur  la  chambre  représentative, 
qu'il  peut  dissoudre.  La  dissolution  des  chambres  et  la  res- 
ponsabilité des  ministres  sont  les  deux  pendants  obligés  de 
notre  système  constitutionnel.  Or,  dans  les  Pays-Bas,  le  droit 
de  dissolution  n'existait  pas  chez  la  couronne;  voilà  pourquoi 
un  ministre  a  pu  croire  que  la  responsabilité  ne  pouvait  exis- 
ter, au  moins  de  la  manière  dont  elle  est  comprise  en  France. 
C'était  le  cas  d'expliquer  la  chose,  de  réclamer  ce  droit  de 
dissolution  comme  complément  nécessaire  des  lois  organiques. 
Au  lieu  d'entrer  dans  celte  discussion,  M.  Van  Maanen,  répon- 
dant sèchement  :  nous  ne  sommes  responsables  qu'envers  le 
roi,  adoptait  un  rôle  faux,  mal  compris,  et  nuisait  au  prince 


180  REVUE  DE  PARIS. 

qu'il  croyait  servir  par  une  couleur  d'absolutisme  jusqu'alors 
repoussée  avec  soin  par  le  roi  Guillaume.  Des  procès  faits  à  la 
presse  eurent  pour  résultat  de  dépopulariser  complètement  le 
pouvoir.  Attaqué  quelquefois  justement,  plus  souvent  avec  in- 
justice, le  roi  eut  le  malheur  d'ignorer  la  puissance  des  Jour- 
naux ,  et  ne  fit  rien  pour  les  calmer.  C'est  à  mes  actes  à  me 
défendre.»  disalt-il,  comme  si  dans  tous  les  lieux  publics  une 
puissance  invincible  eût  pu  rectifier  les  faits  sans  cesse  déna- 
turés !  L'orage  grossissait;  le  clergé  catholique  ,  mécontent  et 
puissant  sur  l'opinion  publique,  fit  alliance  avec  le  parti  libé- 
ral, et  tous  deux  confondirent  leurs  demandes  en  redressement 
de  griefs  dans  des  pétitions  que  l'on  fit  signer  en  masse  par 
les  populations  des  villes  et  des  campagnes.  Alors  ai-riva  la 
révolution  de  juillet  à  Paris;  alors  devint  probable  la  révolu- 
tion de  Bruxelles.  Voilà  comment  le  même  coup  a  frappé  Char- 
les X  et  Guillaume;  Tun  parce  qu'il  était  trop  catholique, 
l'autre  parce  qu'il  ne  l'était  pas  assez  ,  tous  dt;ux  parce  qu'ils 
ont  cru  pouvoir  mépriser  les  avis  de  l'opinion ,  et  vaincre  la 
presse,  cette  puissance  formidable  qui  a  brisé  des  trônes  et  qui 
eu  brisera  encore  dans  l'avenir. 

Des  deux  opinions  qui  triomphaient  eu  Belgique ,  la  plus 
puissante  était  l'opinion  catholique;  les  républicains  avaient, 
comme  toujours,  allaqué  les  premiers  et  fait  la  brèche;  leurs 
alliés  s'installèrent  dans  la  place  ,  et  bientôt  se  débarrassèrent 
d'eux.  Une  loi  d'élection  a  suffi  pour  donner  à  l'opinion  des 
catholiques,  qui  domine  dans  les  campagnes,  une  prépondé- 
rance immense;  elle  établit  deux  cens  électoraux,  l'un  Irès- 
élevé  pour  l'habitant  des  villes ,  l'autre  très-abaissé  pour  le 
paysan;  de  sorte  que  les  majorités  formées  par  les  villages 
que  le  curé  dirige  déjouent  par  leur  masse  imposante  les  etforts 
des  libéraux  et  des  industriels  des  villes,  bloqués  ainsi  en  état 
perpétuel  de  minorité. 

Retiré  à  La  Haye  ,  le  roi  Guillaume  ,  privé  de  ses  plus  belles 
provinces,  ne  rendit  pas  justice  aux  efforts  tentés  par  le  prince 
d'Orange  pour  les  conserver.  Ce  prince  était  populaire  et  aurait 
pu  tout  rallier  alors;  depuis,  la  chose  est  devenue  impossi- 
ble. Hollandais  et  Belgessont  si  disposés  à  nétre  plus  compatrio- 
tes, que  jamais  divorce  ne  porta  mieux  le  caractère  du  consen- 
te ment  mutuel.  Tandis  que  Bruxelles  taisait  sa  révolution .,  les 


REVUE  DE  PARIS.  181 

autres  villes  suivaient  son  exemple,  mais  avec  une  incertitude 
remarquable.  Il  était  évident  qu'à  Liège  on  aurait  incliné  pour 
la  France,  et  que  Gand,  cette  grande  ville  manufacturière  dont 
la  perte  des  colonies  hollandaises  menaçait  l'industrie  et 
l'existence,  regrettait  la  domination  hollandaise  et  le  sceptre  de 
Nassau. 

Enfin  tout  s'était  accompli  ;  mais  s'il  est  permis  de  voir  un 
côté  comique  à  une  aussi  grave  affaire ,  observons  en  passant 
la  difficulté  qu'éprouvait  le  roi  Guillaume  à  donner  un  nom 
quelconque  au  fragment  de  royaume  qui  lui  restait.  Ce  monar- 
que ne  s'intitulait  plus  roi  des  Pays-Bas,  car  ce  royaume  de 
fraîche  date  était  diminué  de  plus  de  la  moitié  ;  le  nom  de 
Provinces-Unies  ne  l'aurait  pas  satisfait ,  car  il  aurait  fait 
reculer  la  royauté  jusqu'à  la  dignité  trop  simple  de  stat- 
houder;  il  s'indignait  à  l'idée  d'être  appelé  roi  de  Hollande, 
car  la  Hollande  était  une  seule  de  ses  provinces,  et  il  était  tout 
aussi  bien  roi  de  la  Frise,  de  l'Overyssel  ou  du  Brabant  septen- 
trional. Enfin,  le  mot  de  JSéerlande  lui  plut ,  et  il  l'adopta  de- 
préférence.  Le  roi  Guillaume,  dans  la  diplomatie  active,  est 
resté  roi  des  Pays-Bas,  à  cause  des  traités  qui  lui  donnent  ce 
nom;  dans  la  presse  politique,  il  est  devenu  roi  de  Hollande, 
et  c'est  ainsi  qu'on  le  désigne  généralement  ;  mais,  dans  son 
propre  langage  officiel,  il  est  roi  de  Aéerlande ,  titre  qu'il  se 
donne  et  qu'il  porte  dans  ses  seules  dépêches.  Il  est  plus  que 
probable  que  l'usage  l'emportera  enfin,  et  qu'il  faudra  opter 
entre  le  nom  de  roi  des  Pays-Bas  adopté  par  ceux  qui  croient 
aux  traités,  et  celui  de  roi  de  Hollande  pour  ceux  qui  n'y  tien- 
nent pas.  Quant  au  nom  de  Néerlande ,  tout  respectable  qu'il 
est,  il  ne  parait  pas  être  viable  et  succombera  selon  toute  ap- 
parence. 

Avant  que  s'accomplît  la  révolution  qui  devait  enlever  au  roi 
des  Pays-Bas  ses  provinces  méridionales  ,  j'avais  eu  l'occasion 
de  voir  de  près  et  de  connaître  particulièrement  le  gouverneur 
de  Gand.  C'était  un  de  ces  hommes  rares  qui  allient  des  quali- 
tés extrêmes  ,  la  plus  grande  finesse  avec  une  extrême  bonté , 
le  tact  le  plus  diplomatique  avec  l'instinct  de  la  probité  la  plus 
sévère.  Je  ne  reverrai  plus  sans  doute  jamais  M.  Van  Doorn, 
mais  j'ai  connu  beaucoup  d'hommes  politiques  et  autres,  et 
ce  nom  de  Van  Doorn  me  revient  involontairement  à  la  mé- 


182  REVUE  DE  PARIS. 

moire  ,  lorsque  je  songe  aux  qualités  qui,  selon  moi,  doivent 
distinguer  l'homme  d'Êfat,  ce'ui  que  Napoléon  appelait  carré 
par  la  base.  J'ai  connu  à  M.  Van  Doorn  même  des  ennemis; 
aucun  d'eux  ne  l'altaque  sans  faire  la  concession  due  aux  ver- 
tus qui  honorent  ce  beau  caractère.  Voici  son  histoire. 

Assiégé,  traqué  à  Gand  dans  l'hôtel  du  gouvernement, 
M.  Van  Doorn  ,  qui  avait  disputé  pied  à  pied  le  terrain  à  la  ré- 
volution belge  ,  se  trouva  enfin,  comme  tant  d'autres,  obligé 
de  se  sauver.  Il  quitta  Gand  sans  rien  emporter  ,  et  arriva  avec 
l'habit  et  le  linge  qu'il  avait  sur  le  corps  ,  à  La  Haye,  où  je  l'a- 
vais précédé  de  quelques  jours.  J'allai  le  voir  à  l'hôtel  où  il 
était  descendu,  — Qu'allez-vous  faire?  lui  dis-je.  —  Retourner 
dans  mes  pénates,  à  Middelbourg,  où  je  retrouverai  du  linge  et 
des  habits.  —  Ne  croyez-vous  pas  être  employé  par  le  roi  ?  — 
Ce  n'est  pas  probable.  Les  Hollandais  ne  seront  sans  doute  pas 
disposés  à  ouvrir  leurs  rangs  à  un  défenseur  entêté  de  la  do- 
mination des  Nassau  en  Belgique.  Mon  parti  est  pris  ,  je  vais 
me  livrer  à  l'agriculture.  —  C'est  très-louable;  mais  neverrez- 
vous  pas  le  roi  avant  de  partir?  —  Je  le  dois.  Je  vais  à  l'instant 
à  son  audience;  mais  je  vous  dis  adieu  dès  ce  moment ,  car  je 
partirai  demain  matin.  Si  cependant  le  roi  me  disait  quelque 
chose  d'intéressant,  je  vous  écrirais  ce  soir  même.  —  Nous 
nous  quittâmes.  M.  Van  Doorn  emprunta  une  chemise  pour  se 
présenter  devant  Sa  Majesté.  Dans  la  soirée ,  je  reçois  un  billet 
contenant  ces  mots:  «  Venez  vite!  d  J'accours  j  je  trouve 
M.  Van  Doorn  fort  agité.  —  Je  parie  ,  lui  dis-je,  que  vous  ne 
partez  pas  ,  et  que  les  projets  d'agriculture  sont  ajournés.  — 
Il  le  faut  bien  ,  me  dit-il  en  riant,  le  roi  vient  de  me  nommer 
ministre  de  l'intérieur.  —  Nous  sortîmes,  et  j'allai ,  en  petit 
comité,  l'installer  dans  son  ministère,  où  il  entra  avec  sa  che- 
mise empruntée.  M.  Van  Doorn  préside  aujourd'hui  le  conseil 
d'État. 

Ce  fut,  il  faut  l'avouer,  un  beau  spectacle  que  celui  qu'offrit 
la  Hollande  dans  ces  circonstances.  Un  jour,  on  voyait  accou- 
rir chez  le  roi  des  paysans  frisons  au  large  chapeau,  aux  sou- 
liers ferrés,  qui  déposaient  sur  la  table  du  monarque  des  $acs 
de  ducats,  fruit  de  leurs  longues  économies  ,  dont  ils  faisaient 
l'offrande  au  pays;  un  autre  jour,  le  Staats-Courant,  journal 
officiel,  annonçait  que  ,  les  dons  patriotiques  devenant  innom- 


REVUE  DE  PARIS.  185 

brables,  il  publierait  tous  les  jours  pour  les  mentionner  un  sup- 
plément qui,  en  effet,  tous  les  jours  se  trouvait  plein.  Un  autre 
jour  enfin  ,  on  apprenait  qu'un  jeune  officier  de  marine ,  élevé 
à  l'école  des  orphelins  d'Amsterdam  ,  Van  Speyk ,  s'était  fait 
sauter  devant  Anvers,  plutôt  que  d'amener  son  pavillon.  Une 
fam.ille  hollandaise  qui  n'aurait  pas  fourni  au  moins  un  volon- 
taire à  l'armée,  eût  été  montrée  au  doigt  et  entachée  d'ignomi- 
nie. Courage,  patriotisme,  désintéressement,  tout  ce  qui  honore 
un  peuple  brillait  en  ce  moment  chez  les  Hollandais  ,  et  je  ne 
doutai  pas  un  seul  instant  que  la  victoire  ne  couronnât  leurs 
efforis  en  Belgique.  On  sait  ce  qui  serait  advenu,  si  les  Fran- 
çais n'étaient  accourus  pour  réparer,  au  profit  des  Belges  ,  les 
désastres  d'Hasselt  et  de  Louvain, 

La  conférence  de  Londres  ayant  mis  fin  à  la  guerre,  et  la 
France  s'étanl  chargée  de  soutenir  ses  décisions ,  l'ordre  fut 
adressé  au  prince  d'Orange  de  s'arrêter  au  moment  où  il  ap- 
prochait de  Bruxelles.  Ce  prince  obéit,  mais  les  journaux  du 
temps  qui  ont  mentionné  le  fait  ont  oublié  de  raconter  avec 
quelle  courtoisie  il  s'était  accompli.  Le  maréchal  Gérard  ayant 
fait  dire  au  prince  d'Orange  qu'il  se  proposait  d'occuper  Liège, 
mais  qu'il  attendrait  que  la  ville  fût  évacuée  par  les  troupes 
hollandaises,  celui-ci  indiqua  l'heure  à  laquelle  les  Français 
pouvaient  se  présenter  le  lendemain.  Confiant  dans  leur  loyauté, 
le  prince  d'Orange  était  resté  seul ,  sans  escorte,  à  l'hôtel  du 
Pot-d'Étain.  Le  maréchal  Gérard  remplaça  sur-le-champ  par 
une  garde  autour  du  prince  celle  dont  il  venait  de  se  défaire, 
et  un  détachement  français  forma  une  escorte  d'honneur  pour 
accompagner  jusqu'à  la  frontière  Thérilier  des  Nassau  que  la 
veille  on  considérait  comme  un  ennemi. 

C'est  un  bon  peuple  que  ce  peuple  de  Hollande,  et  qui  ,  en 
vérité  ,  a  quelque  peine  à  se  faire  aux  allures  de  la  monarchie. 
La  Haye,  résidence  royale,  est  comme  le  faubourg  Saint-Ger- 
main du  pays.  Gentilshommes  de  la  cour,  scribes  des  ministè- 
res, font  bien  tout  leur  possible  pour  imprimer  à  cette  ville 
un  air  de  capitale  ;  mais  l'opulente  ,  la  populeuse  Amsterdam  , 
écrase  tout  ce  qui  l'entoure,  et  semble  l'orgueilleuse  capitale 
d'un  vaste  État.  J'avais  eu  plus  d'une  occasion  d'obàcrver  la 
simplicité  des  audiences  royales,  quand  je  fus  obligé  un  jour  de 
me  rendre  à  l'audience  du  bourgmestre  d'Amsterdam,  J'avais 


184  '  REVUE  DE  PARIS. 

vu  le  roi  debout ,  je  trouvai  le  bourgmestre  assis.  Le  fauteuil 
occupé  par  le  magistrat  me  surprit  d'autant  plus  par  sa  hau- 
teur ,  que  ,  du  haut  des  coussins  dont  il  est  orné,  Thonorable 
personnage  peut  laisser  pendre  ses  pieds  à  la  hauteur  des  au- 
tres sièges  destinés  aux  échevins  ou  à  l'étranger.  Chez  le  roi , 
un  chambellan  avait  simplement  prononcé  mon  nom;  chez  le 
bourgmestre  ,  un  premier  huissier  m'avait  annoncé,  et  un  se- 
cond, pour  m'indiquer  que  le  magistrat  arrivait,  frappa  vio- 
lemment le  sol  avec  un  long  bâton  ,  espèce  de  sceptre  emblé- 
matique. Chez  le  roi,  je  n'avais  rien  aperçu  dans  l'antichambre  ; 
ici ,  le  vestibule  étalait  à  mes  yeux  les  écussons  de  tous  les 
bourgmestres  d'Amsterdam,  depuis  Philippe  II  jusqu'à  nos 
jours. 

Voici  une  singulière  exception  dans  les  mœurs  de  ce  peuple 
estimable.  La  liberté  de  la  presse  existe  en  Hollande;  mais  ,  à 
l'exemple  du  gouvernement  anglais ,  qui  se  fait  une  règle  de 
respecter  toujours  la  lettre  de  la  loi ,  les  Hollandais  entendent 
ne  punir  que  les  délits  bien  déterminés ,  bien  spécifiés  dans  le 
texte  même  du  code.  Or,  il  s'est  rencontré  à  La  Haye  un 
homme  qui  a  imaginé  un  système  de  diffamation  moralement 
infâme,  mais  légalement  innocent,  qui  lui  permet  d'imprimer 
toutes  les  calomnies  sans  rien  craindre  de  la  justice,  parce  que 
la  loi  n'a  pas  prévu  son  genre  d'industrie;  et  cet  homme  se 
fait  un  revenu  assez  considérable  en  recevant  l'argent  de  ceux 
qui  payent  pour  faire  diffamer  autrui  et  de  ceux  qui  payent 
pour  qu'on  ne  les  diffame  pas  eux-mêmes.  Son  journal  se 
nomme  le  Petit  livre  bleu.  Veut-il ,  par  exemple  ,  annoncer 
qu'un  négociant,  M.  Jean,  se  trouve  fort  mal  dans  ses  affaires, 
et  est  sur  le  point  de  suspendre  ses  payements ,  il  rédigera 
une  phrase  aussi  inoffensive  pour  la  justice  que  la  phrase  sui- 
vante : 

«  Il  est  annoncé  dans  les  papiers  français  que  le  peuple  va 
au  sermon  ;  exemple  bon  et  raisonnable  à  suivre.  » 

Une  fois  ainsi  conçue,  la  phrase  innocente  va  à  l'imprimerie; 
mais,  sous  quelques  lettres,  l'écrivain  a  fait  un  point  avec  de 
l'encre  rouge  ,  ce  qui  veut  dire  :  Imprimez  en  majuscules.  Et 
voici  ce  qu'offre  à  l'œil  le  texte  publié  : 

Jl  Est  AnNoncé  daNs  lEs  paPiers  frAnçals  quE  le  PeupLe 
va  aU  Sermon  ;  exemPle  bon  Et  RaiSONNablE  à  suivre. 


REVUE  DE  PARIS.  185 

L'homme  qui  peut  ainsi  publier  impunément  que  Jean  ne 
paye  plus  personne  fait  avertir  d'avance  le  négociant  que  son 
pelit  livre  contiendra  l'annonce  de  la  suspension  de  ses  paye- 
ments, et  celui-ci  transige,  et  paye  le  libelliste  ,  parce  que  ces 
choses  se  passent  en  Hollande,  pays  où  l'on  ne  peut  poursuivre 
pour  le  seul  fait  d'imprimer  certaines  majuscules,  et  où  la  pa- 
tience nationale  permet  à  un  bandit  d'exercer  cette  profession 
atroce  sans  risquer  d'être  assommé. 

La  peinture  des  Hollandais  a  une  célébrité  classique  ;  ils  ont 
fait  peu  de  chose  en  musique,  et  leur  caractère  grave  et  mélan- 
colique les  porte  de  préférence  vers  la  musique  allemande,  qui 
s'allie  parfaitement  avec  leur  langue  et  leur  génie.  Leur  poé- 
sie est  admirable;  mais  quel  malheur  que  cet  isolement,  qui, 
renfermant  leur  idiome  dans  l'enceinte  de  leur  pays,  ne  permet 
pas  à  leurs  auteurs  de  populariser  au  dehors  leurs  ouvrages, 
étroitement  circonscrits  dans  le  cercle  de  leur  nationalité  !  La 
vieille  Hollande  ,  en  relation  avec  le  monde  commercial,  a  ap- 
pris ,  parlé  et  écrit  toutes  les  langues,  et  personne  n'a  jamais 
en  besoin  de  savoir  le  hollandais  pour  communiquer  avec 
Amsterdam  des  bouts  de  l'univers.  La  langue  hollandaise  dès 
lors  est  restée  ignorée  ;  l'Allemagne  trop  filère  l'a  traitée  avec 
un  mépris  injuste,  quand  la  France  et  l'Angleterre  ne  pouvaient 
la  réhabiliter;  et  c'est  avec  une  surprise  inouïe  qu'à  travers 
quelques  traductions  médiocres  ,  Tesprit  se  sent  saisir  d'une 
involontaire  admiration  pour  le  génie  de  Jacob  Kats,  de  Byl- 
derdik,  et  de  ce  vieux  et  patrioli({ue  Tollens  .  dont  les  hymnes 
de  gloire  sont  des  prières,  et  dont  chaque  citoyen,  depuis  les 
enfants  jusqu'aux  vieillards,  répète  avec  transport  les  chants 
consacrés  à  Dieu  et  à  la  patrie. 


0. 


16 


PHILOSOPHES  EXCENTRIQUES. 


tlÉROUE  €ABDA]V. 


L'humanilé ,  dans  sa  marche  vers  le  vrai  et  vers  le  mieux , 
semble  soumise  à  d'inévitables  alternatives  de  jjersistance  et  de 
découragement,  de  sagesse  et  de  déraison.  Le  génie  de  l'homme 
offre  également  dans  ses  transformations  des  intermittences 
analogues.  C'est  ainsi  qu'à  la  suite  de  réactions  prévues  et 
comme  obligées  la  vérité  succède  à  l'erreur,  le  besoin  de  croire 
au  scepticisme,  la  synthèse  à  l'analyse.  Ces  intermittences  fata- 
les sont  surtout  sensibles  dans  ces  temps  de  transition  qu'on 
pourrait  appeler  les  époques  climatériques  de  l'humanité  ; 
lorsqu'au  moment  de  se  développer  et  de  grandir,  de  passer  de 
l'enfance  à  l'adolescence  ou  de  l'adolescence  à  la  virilité,  le 
genre  humain  essaye  ses  forces,  met  à  protitses  tentatives  les 
plus  aventureuses  ,  et  en  apparence  les  plus  vaines  ,  et  par  ses 
erreurs  et  ses  contradictions  même,  arrive  finalement  au  pro- 
grès. 

Le  xvp  siècle  fut  peut-être  celle  de  toutes  ces  époques  des 
temps  modernes  oii  le  mouvement  des  esprits  qui  devaient 
amener  ce  progrès  fut  le  plus  universel  et  le  plus  prolongé.  Les 
résultats  de  cet  effort  de  l'esprit  humain  furent  immenses. 
Dans  les  cent  et  quelques  années  qui  s'écoulèrent,  de  1492  à 


REVUE  DE  PARIS.  187 

1600,  Colomb  découvrit  l'Amérique,  Vasco  de  Gama  les  Indes , 
Copernic  le  vrai  système  du  monde,  et  Kepler  régla  le  cours 
des  planètes.  D'autre  part,  Bacon  inventait  la  science  de  la  na- 
ture, et  créait  en  quelque  sorte  la  physique  expérimentale,  tan- 
dis que  les  philosophes  indépendants  de  l'Italie  proclamaient, 
de  leur  côté,  bien  avant  Descartes  ,  qu'il  fallait  séparer  ce  que 
l'expérience  apprend  de  ce  qui  a  été  révélé,  et  partir  de  la  con- 
naissance de  la  nature  et  des  faits  pour  arriver  à  celle  de  leur 
auteur,  au  lieu  de  procéder  en  sens  inverse.  Astronomie,  géo- 
graphie, théologie,  politique,  philosophie,  tout  fut  sondé,  tout 
fut  remué,  tout  fut  changé. 

Les  siècles  ressemblent  aux  individus ,  ils  ont  des  vices  et 
des  vertus  caractéristiques  et  des  passions  qui  leur  sont  pro- 
pres. Tel  siècle  est  généreux  jusqu'ù  l'enthousiasme  ,  tel  autre 
discret  et  retenu  jtjsqu'à  l'égoïsme.  11  en  est  de  dévots  et  d'in- 
crédules ,  de  soumis  et  de  raisonneurs  ,  de  timides  et  d'aventu- 
reux. Chaque  personnage  célèbre  lient  du  siècle  où  il  a  vécu 
par  ses  vices  comme  par  ses  vertus.  Si  la  vertu  du  siècle  do- 
mine chez  lui,  la  postérité  l'avoue  ,  c'est  un  grand  homme;  si 
le  vice  l'emporte,  on  lui  refuse  ce  titre,  ce  n'est  qu'un  homme 
fameux.  Mais  il  est  certains  hommes  chez  qui  ces  vertus  et  ces 
vices  de  leur  temps  sont  si  également  répartis  que  leurs  con- 
temporains, comme  la  postérité,  n'ont  su  s'ils  devaient  les  glo- 
rifier ou  les  flétrir;  ceux-là  sont  des  hommes  à  part,  grands 
pour  les  uns ,  fameux  pour  les  autres  ,  singuliers  pour  tous. 
Jérôme  Cardan  fut  de  ce  nombre. 

Du  xiiF  au  xvc  siècle,  Aristote  et  les  scolastiques  avaient 
dominé  sans  rencontrer  d'opposition  sérieuse.  A  la  suite  de 
luttes  passagères  ,  leur  école  avait  fini  par  absorber  toutes  les 
sectes  rivales.  Faiblement  attaquée  dès  lexive  siècle,  d'un  côté 
par  Raymond  Lulle,  qui ,  dans  ce  singulier  système  de  philoso- 
phie alphabétique,  qu'il  appelait  sonar/  èrt?/";  substituait  ses 
neuf  principes  absolus  aux  neuf  catégories  du  philosophegrec, 
d'un  autre  côté  par  Bessarion  et  les  platoniciens,  l'école  péri- 
patéticienne avait  décidément  triomphé.  Maîtresse  du  présent , 
elle  se  croyait  assurée  de  l'avenir  lorsque  tout  à  couj),  vers  la 
fin  du  xv^  siècle  ,  se  démasqua  la  secte  des  indépendants  j 
ayant  pour  chef  Benardina  Télésio.  Fatigués  d'une  logomachie 
puérile,  ces  philosophes  aventureux  s'efforçaient  de  substituer 


188  REVUE  DE  PARIS. 

Texamen  au  dogmatisme,  c'est-à-dire  la  philosophie  positive 
basée  sur  la  connaissance  de  la  nature,  acquise  à  l'aide  des 
sens  ou  du  fait  physique,  aux  preuves  tirées  de  la  raison  seule 
ou  à  l'autorité  du  maître.  Dtscartes  ne  fonda  donc  pas  l'école 
nouvelle  comme  on  l'a  souvent  répété,  il  la  continua  et  la 
fortifia. 

Télésio.  chef  des  indépendants  et  restaurateur  de  la  philoso- 
phie de  Parménide,  Télésio  que  Bacon  proclamait  le  premier 
des  philosophes  modernes,  et  à  qui  cet  illustre  penseur  em- 
prunta plus  d'une  idée.  Télésio  avait,  avant  lui,  senti  la  néces- 
sité de  joindre  les  connaissances  physiques  et  l'expérience  aux 
théories  métaphysiques.  Télésio  donna  le  premier  l'idée  du 
thermomètre,  décrivit  assez  exactement  les  propriétés  du  ca- 
lorique, pressentit  la  composition  de  la  voie  lactée  avant  l'in- 
vention du  télescope,  et,  dans  sa  description  de  la  mécanique 
céleste,  imagina  ces  tourhillons  à  l'aide  desquels,  dans  le  siècle 
suivant,  Descartes  créait  son  système  du  monde.  Télésio  atta- 
quait Aristote.  et  croyait,  comme  tout  son  siècle,  à  l'astrologie 
judiciaire.  Cardan  ,  Patrizi ,  Vanini ,  Campanella  et  Jordano 
Bruno  procèdent  de  ce  génie  indépendant  ;  par  les  deux  pre- 
miers on  suit  son  action  sur  Gassendi,  De.scartes  et  Mallehran- 
che ,  par  les  trois  autres  sur  Locke  et  Hobbes ,  et  plus  tard  sur 
Condillac,  KantetReid  lui-même. 

Nous  avons  mis  Cardan  en  première  ligne  parmi  ces  élèves 
de  Télésio;  Bacon  le  déclarait  non  moins  hardi,  mais  plus  in- 
constant que  sou  maître.  Ce  jugement  du  père  de  la  philosophie 
basé  sur  l'expérience  et  la  méthode  naturelle  est  judicieuse- 
ment formulé;  il  prouve  que  Bacon  connaissait  bien  l'école 
italienne  qui  florissait  de  son  temps.  Cardan  fut,  en  effet,  l'un 
des  esprits  les  plus  audacieux  de  cette  époque  où  l'on  osait 
tant.  Ce  fut  peut-être  aussi  le  plus  mobile  de  ces  novateurs ,  et 
cela  parce  que  chez  lui  le  désordre ,  vice  du  siècle  où  il  vécut , 
l'emportait  sur  Vaudace  ^  la  principale  vertu  de  ce  grand  siè- 
cle. Ce  fut  ce  mélange  de  qualités  rares  et  de  défauts  mon- 
strueux qui  fit  de  ce  philosophe  un  homme  à  part  et  tout  à  fait 
singulier.  L'étude  de  semblables  caractères  est  utile  et  cu- 
rieuse. Elle  nous  initie  à  ce  mystérieux  travail  de  l'esprit  hu- 
main qui  signale  les  époques  de  transition  et  de  progrès,  lors- 
que le  vrai  et  le  faux,  encore  confondus,  tendent  énergiquement 


REVUE  DE  PARIS,  189 

à  se  séparer.  Il  s'en  fallait  de  beaucoup  en  effet  que  du  temps 
de  Cardan  la  confusion  fût  débrouillée j  Tesl-elle  aujourd'hui? 
le  sera-t-elle  jamais? 

Les  erreurs  d'un  homme  de  génie  sont  souvent  la  clef  des 
plus  grandes  vérités ,  surtout  quand  cet  homme  a  secoué  fran- 
chement le  joug  de  l'école,  et  substitué  la  science  des  faits  à  la 
science  des  mois.  Lorsque  Cardan  parut ,  une  noble  émulation 
s'était  emparée  de  tous  les  esprits  vraiment  su[)érieurs.  On 
cherchait  la  vérité  partout,  excepté  cependant  où  l'on  eût  pu  la 
rencontrer,  c'est-à-dire  dans  la  nature  et  Tobservalion  réflé- 
chie. Cardan,  comme  Télésio  son  maître,  eut  du  moins  la  vo- 
lonté de  reporter  les  études  sur  ce  terrain.  Tandis  que  d'au- 
tres interrogeaient  les  hiéroglyphes  de  l'Ép,ypte,  les  mystères 
de  la  cabale  des  juifs,  les  harmonies  de  Pythagore,  les  génies 
de  Platon  et  les  vertus  occultes  d'Aristote  ;  tandis  que  Télésio 
lui-même,  renversant  d'une  main  l'idole  des  péripaléticiens , 
relevait  de  l'autre  le  fragile  édifice  de  Parménide  ;  Cardan,  lui, 
se  bornait  à  l'étude  des  faits  et  les  rassemblait  avec  une  sorte 
de  curieuse  patience  dans  ses  divers  traités.  Disons-le  cepen- 
dant. Cardan  manqua  d'esprit  de  suite  et  de  méthode  synthéti- 
que. Quels  progrès  n'eût-il  pas  fait  faire  à  la  science  si ,  au 
lieu  de  se  borner  à  enregistrer  des  faits  isolés  et  des  phénomè- 
nes mal  observés ,  et  à  dresser  en  quelque  sorte  un  inventaire 
des  connaissances  humaines  existantes  ,  il  eût  spécialement  cul- 
tivé quelqu'une  des  branches  les  plus  importantes  de  ces  con- 
naissances j  si ,  par  un  habile  etpati^int  emploi  de  l'analyse  ,  il 
eût  marché  des  découvertes  déjà  faites  à  des  découvertes  nou- 
velles. Cette  méthode,  que  Descartes  suivit  plus  tard.  Cardan 
la  pressentit,  mais  ne  sut  pas  la  mettre  en  pratique.  Il  pensa 
du  moins  par  lui-même  et  travailla  sur  ses  idées  et  non  sur 
les  idées  des  autres.  Les  hommes  de  celte  espèce  sont  déjà 
rares. 

Au  temps  où  Cardan  vivait,  les  faits  suffisamment  observés 
et  les  vérités  reconnues  étaient  en  petit  nombre.  Les  découvertes 
des  Orientaux  transmises  traditionnellement  à  leurs  descen- 
dants pour  l'astronomie;  les  travaux  d'Euclide  ,  d'Apollonius 
et  d'Archimède  pour  la  géométrie  et  la  mécanique;  les  traités 
d'Hippocrate  et  de  Galien  pour  l'art  médical,  de  Pline  et  dA- 
ristole  pour  l'histoire  naturelle  ^  tel  était  alors  le  répertoire  <) 

16. 


190  REVUE  DE  PARIS. 

peu  près  complet  des  connaissances  positives  de  l'humanité. 
Cardan  joignit  sa  découverte  à  ces  découvertes  déjà  faites  ;  il 
perfectionna  l'algèbre.  Mais  pour  bien  comprendre  Cardan,  cet 
enfant  perdu  de  la  philosophie  indépendante,  il  faut  étudier 
sa  vie;  l'homme  nous  fera  connaître  le  philosophe. 

Cardan,  comme  Rousseau  ,  avec  lequel  il  eut  bien  des  traits 
de  ressemblance,  a  écrit  ses  confessions.  Dans  l'étrange  auto- 
biographie qu'il  intitule  de  f^ita  irropria,  il  semble  ,  en  effet, 
s'être  surtout  proposé  de  mettre  en  lumière  ses  vices,  et  de 
faire  connaître  le  côté  honteux  et  désordonné  de  sa  vie ,  et  cela 
plutôt  au  profit  de  sa  vanité  qu'au  profit  de  la  morale.  De  nos 
jours  ,  la  foule  s'est  émerveillée  en  voyant  se  poser  devant  elle 
tant  de  fanfarons  du  vice  et  même  du  crime.  Depuis  Éroslrate, 
les  gens  de  cette  espèce  n'ont  jamais  été  rares.  Chaque  siècle  a 
eu  les  siens.  L'amour-propre  de  l'homme,  mal  dirigé,  est  si 
aveugle  et  si  insensé,  que  ,  pour  se  rendre  fameux  ,  beaucoup 
de  ces  vulgaires  Érostrales  ne  craindraient  pas  de  brûler  leur 
propre  maison.  Bien  d'autres,  par  une  dépravation  d'esprit 
analogue  ,  ne  se  trouvant  pas  assez  vicieux  pour  \aire  de  l'effet, 
nont  pas  hésité  à  se  parer  de  vices  qu'ils  n'avaient  pas.  Rous- 
seau fut  du  nombre  de  ces  derniers  ;  il  mita  s'enlaidir  au  moral, 
de  la  coquetterie  ,  du  génie  même.  Nous  serions  tout  à  fait  dis- 
posés à  attribuer  à  Cardan  cet  amour-propre  du  vice  ,  si  nous 
n'aimions  mieux  reconnaître  dans  ce  besoin  fantasque  d'étaler 
ses  turpitu.ies,  une  preuve  de  plus  de  son  audace. 

Gabriel  Naudé  ,  dans  son  introduction  au  livre  de  Vita  pro- 
pria ,  assure  que  Cardan  eût  pu  faire  condamner  à  une  peine 
grave  le  diffamateur  qui  eût  dit  de  lui  ce  qu'il  s'est  plu  à  con- 
fesser. Ce  philosophe  avoue,  en  effet,  qu'il  était  enclin  à  tous 
les  vices ,  et  comme ,  sans  doute,  cet  aveu  lui  paraît  insuffisant, 
il  ajoute  que  Vénus,  Mercure  et  Saturne  occupaient,  au  mo- 
ment de  sa  naissance,  de  ces  positions  maudites  qui,  dès  le 
berceau  ,  vouent  l'homme  au  malheur  et  au  crime.  L'infortuné 
que  le  hasard  soumet  à  ces  fatales  influences  reçoit ,  dit-il ,  tous 
les  vices  en  partage  :  paresseux  ,  colère,  envieux,  hypocrite  et 
menteur.  Il  est  en  outre  adonné  aux  débauches  les  plus  hon- 
teuses ,  et,  dans  ses  relations  avec  les  autres  hommes,  il  se 
montre  à  plaisir  insociable  et  sauvage.  Pour  être  tracé  de  sa 
propre  main ,  ce  portrait,  comme  on  voit,  n'est  pas  flatté. 


REVUE  DE  PARIS.  191 

Cardan  trouve  cependant  moyen ,  lorsque  l'occasion  se  pré- 
sente ,  d'y  ajouter  encore  quelques  coups  de  pinceau  vigou- 
reux. 

Gabriel  Naudé,  homme  de  sens  et  de  passions  droites,  ne 
pouvant  s'expliquer,  d'une  manière  satisfaisante,  celle  fran- 
chise éhontée  ,  non  plus  que  le  désordre  et  les  conlradiclions 
que  l'on  rencontre  à  chaque  page  des  ouvrages  de  Cardan  ,  et 
qu'on  dirait  préméditées  ,  finit  par  avouer  qu'il  le  croit  un  peu 
fou.  Bayle  abonde  dans  ce  sens.  «  Aristole  ,  dit-il ,  assure 
quelque  part  qu'il  n'y  a  pas  de  grand  esi)rit  qui  n'ait  un  grain 
de  folie  comme  accessoire  de  son  génie.  Cardan  fut  soumis  à  la 
loi  commune ,  mais  chez  lui  l'accessoire  semble  être  devenu 
le  principal.  »  Si  Bayle  et  Naudé  eussent  vécu  de  notre  temps, 
s'ils  eussent  vu  ce  que  nous  voyons  ,  entendu  ce  que  nous 
entendons ,  ils  n'eussent  pas  manqué  d'attribuer  ce  cynisme, 
ce  désordre  et  cette  bizarrerie  calculée  ,  à  la  maladie  mo- 
rale dont  nous  parlions  tout  à  l'heure  ,  à  l'amour-propre  dé- 
pravé. 

Ce  même  travers  perce  dans  chaque  détail  de  l'autobiographie 
de  Cardan  ;  avant  tout  il  veut  paraître  singulier  :  singulier  par 
sa  famille  et  son  entourage  ,  singulier  par  sa  naissance  ,  singu- 
lier par  toute  sa  vie.  Nous  parle-  t-il  de  son  père  ,  il  nous  le  dé- 
peint vêtu  de  rouge,  contre  l'usage  du  temps  ,  la  tète  couverte 
d'un  capuchon  noir,  bègue  ,  les  cheveux  rouges  ,  les  yeux  blan- 
châtres et  doués  de  la  propriété  de  voir  même  la  nuit.  «  Il  était, 
ajoute-t-il,  amateur  passionné  de  tout  ce  qui  était  nouveau  et 
avait  pour  Euclide  une  sorte  d'idolâtrie.  »  Sa  mère ,  d'une  pe- 
tite stature  et  d'un  esprit  très-vif,  était,  comme  son  mari, 
excessivement  colère.  Elle  s'appelait  Clara  Micheira.  Tandis 
qu'elle  était  enceinte  de  Cardan  ,  elle  employa  des  breuvages 
qui  devaient  la  faire  avorter ,  ce  qui  a  fait  mettre  en  doute  la 
légitimité  du  lien  qui  l'unissait  à  son  époux.  Quoi  qu'il  en  soit, 
ces  breuvages  restèrent  sans  effet,  et  Cardan  naquit,  mais 
sous  les  plus  tristes  auspices.  Après  trois  jours  de  douleur ,  on 
fut  obligé  de  l'arracher  di:s  entrailles  de  sa  mère  ,  à  demi  mort 
et  en  lambeaux.  Un  bain  de  vin  chaud  le  ranima.  Cet  enfant 
vivace  avait  les  cheveux  noirs  et  frisés.  Ce  n'était  là  qu'une 
singularité.  «  Peu  s'en  fallut,  ajoute  Cardan,  qu'un  bien  autre 
malheur  n'arrivât,  et  qu'au  lieu  de  donner  le  jour  à  uu  être 


192  REVUE  DE  PARIS. 

humain,  ma  mère  n'enfanlâl  un  petit  monstre.  «  Au  moment  de 
sa  naissance,  les  astres  les  plus  malfaisants  semblaient  avoir 
réuni  leurs  influences  les  plus  malignes.  «  Mais  ,  nou^  dit  gra- 
vement ce  philosophe  ,  comme  Mars  et  Vénus  sont  des  signes 
humains,  je  conservais  des  formes  humaines.»  Cardan  a 
grand  soin  d'ajouter  que  si ,  plus  lard  ,  il  acquit  de  la  célébrité, 
ce  fut  en  dépit  de  ces  fatales  constellations.  Il  leur  attribue 
toutefois  sa  faiblesse  physique  ,  son  bégaiement ,  sa  longue 
impuissance  ,  sa  misère  et  tous  les  malheurs  qui  le  frappè- 
rent. 

Ses  débuts  dans  la  vie  furent  pénibles.  Battu,  sans  motif,  par 
des  parents  qui  rélevaient  durement,  il  fit  plusieurs  maladies 
graves  et  fut  plus  d'une  fois  en  danger  de  mort.  A  peine  rétabli 
de  la  plus  dangereuse  de  ces  maladies,  il  tomba  du  haut  d'une 
échelle  et  se  fit  une  large  blessure  au  front.  L'os  fut  brisé.  11 
était  convalescent,  lorsqu'une  pierre  .  détachée  du  toit  d'une 
maison  voisine ,  lui  fendit  de  nouveau  le  crâne.  Ne  pourrait- 
on  pas  attribuer  les  bizan-eries  et  le  désordre  d'esprit  du  phi- 
losophe à  cette  double  fêlure?  Toute  sa  vie  Cardan  fut  vision- 
naire. Il  croyait  à  ses  songes  comme  à  autant  d'avertissements 
prophétiques.  Il  nous  en  raconte  plusieurs ,  celui-ci  entre  autres, 
qu'il  regarde  comme  une  sorte  de  tableau  emblématique  de  sa 
vie. 

C'était  dans  l'année  1534,  à  cette  fâcheuse  époque  de  son 
existence  où  son  sort  n'était  pas  fixé  et  où  tout  semblait  lui 
manquer  à  la  fois,  u  Je  me  vis  ,  en  songe  ,  nous  dit-il,  mêlé  ù 
une  foule  immense  d'individus  de  tout  sexe  et  de  toute  condi- 
tion ,  hommes ,  femmes  .  vieillards ,  enfants  ,  couverts  des  vê- 
tements les  plus  divers.  Nous  cheminions  tous  vers  la  base  d'une 
montagne  qui  s'élevait  à  notre  droite.  Emporté  par  le  flot ,  j'a- 
vançais comme  les  autres.  —  Où  courons-nous  si  rapidement? 
demandai-je  à  mes  voisins.  —  A  la  mort,  me  répondit  le  plus 
proche.  Je  me  sentis  glacé  d'épouvante  jusqu'à  la  moelle  des  os, 
et ,  regardant  autour  de  moi ,  je  vis  que  la  montagne  avait  passé 
de  ma  droite  à  ma  gauche.  Je  saisissais,  pour  gravir  plus  aisé- 
ment ses  tîancs  décharnés,  les  sarments  de  vignes  arides,  sans 
fruits  et  sans  fleurs,  qui  rampaient  à  sa  surface;  mais  ces  pre- 
mières pentes  étaient  si  escarpées ,  que  je  ne  moiUais  que  bien 
lenleraenl.  Celobstacle  fr  inchi ,  je  pus  cheminer  plus  aisément. 


REVUE  DE  PARIS.  193 

Comme  j'arrivais  sur  la  cime  du  mont ,  toujours  poussé  en  avant 
par  l'irrésistible  torrent,  des  rocs  nus  et  déchirés  m'apparurent, 
et  peu  s'en  fallut  que  je  ne  fusse  précipité  dans  un  ténébreux 
abîme,  dont  on  ne  voyait  pas  le  fond.  Je  fus  dans  ce  moment 
si  pénétré  de  terreur,  qu'aujourd'hui  encore,  après  quarante 
années,  le  souvenir  seul  de  ce  songe  conlrisle  mon  âme  et  me 
terrifie.  Échappé  à  ce  danger ,  je  me  dirigeai  vers  une  vaste 
plaine ,  couverte  de  bruyères  ,  qui  s'étendait  à  ma  droite  ;  je  la 
traversai  rapidement ,  sans  trop  savoir  le  chemin  que  je  tenais, 
tant  j'élais  saisi  d'effroi  ,  lorsque  tout  à  coup  je  me  trouvai  à 
l'entrée  d'une  cabane  de  paysans ,  couverte  de  joncs  et  de  ro- 
seaux. Un  enfant  ,  vêtu  d'un  habit  couleur  gris  de  cendres  et 

âgé  d'environ  douze  ans ,  me  serrait  vivement  la  main Dans 

ce  moment,  mon  sommeil  et  le  rêve  qui  l'agitait  cessèrent  du 
même  coup.  Qu'ai-je  dû  conclure  de  ce  songe?  Cette  haule 
montagne,  d'un  si  difficile  accès,  n'annonçait-elle  pas  d'une 
façon  manifeste  ma  vie  toujours  aspirant  à  un  nom  immortel , 
remplie  d'immenses  et  continuels  travaux  ,  vouée  à  la  prison  , 
à  des  craintes  renaissantes  ,  à  la  douleur,  et  peu  fructueuse, 
comme  ne  l'indiquait  que  trop  ce  manque  d'arbres  et  de  plantes 
utiles  ;  joyeuse  cependant  et  douce  parfois  ,  et  parfois  même 
égale  et  molle  comme  cette  plaine  unie  et  couverte  de  bruyères. 
Ce  songe  présageait  en  outre  une  gloire  future  et  durable  ;  car 
un  jour  peut-être  la  vigne  pourra  reverdir  et  rendre  sa  moisson. 
D'un  autre  côté  ,  cet  enfant  n'était  autre  chose  que  mon  bon 
génie  ou  mon  petit-fils.  Il  devait  m'êlre  bien  proche,  car  je  le 
tenais  étroitement  embrassé.  Enfin  celte  maison  dans  la  solitude 
figurait  cet  espoir  de  repos  que  j'ai  toujours  vainement  nourri, 
et  ce  précipice  effroyable  et  l'horreur  que  me  causait  sa  vue, 
n'annonçaient  rien  moins  que  la  ruine  de  mon  fils ,  sou  mariage, 
sa  mort  fatale  (1)  !  » 

Cardan  était  parvenu  au  déclin  de  sa  vie  quand  il  racontait 
ce  songe;  son  imagination  avait  donc  été  vivement  frappée.  Il 
en  rapporte  beaucoup  d'autres  dans  lesquels  il  a  également  foi. 
Il  croit  en  outre  aux  pressentiments ,  aux  présages,  à  l'astrolo- 
gie, et,  comme  Socrate,  il  a  un  esprit  familier  qu'il  appelle 
son  bon  ange. 

(1)  Cardanus,  de  f^ila propria,  chap.  57,  pag.  173, 


191  REVUE  DE  PARIS. 

Veut-on  savoir  quelle  tournure  avait  pris  en  grandissant  cet 
enfant  aux  cheveux  noirs  et  frisés  ?  Cardan  va  nous  l'apprendre. 
Il  a  consacré  tout  un  chapitre  de  sa  biographie  à  faire  son  por- 
trait ;  et,  comme  il  a  une  haute  opinion  de  son  imporlance,  il 
n'oublie  rien  de  ce  qui  peut  le  faire  connaître  physiijuement.  Il 
ne  se  flatte  pas  ,  tant  s'en  faut;  nous  croyons  même  que  par 
amour  pour  la  singularité  il  se  fait  un  peu  |)lus  laid  qu'il  n'é- 
tait. Qu'on  se  figure  un  homme  de  petite  taille,  à  la  poitrine 
étroite  ,  à  la  tête  oblongue  portée  sur  un  cou  grêle  ,  aux  pieds 
gros  et  courts,  aux  larges  mains  emmanchées  grossièrement  à 
de  minces  bras ,  et  on  aura  une  idée  de  l'ensemble  de  ce  dif- 
forme personnage.  Le  détail  de  chacune  des  parties  de  ce  lout 
monstrueux  n'est  guère  plus  séduisant.  Cette  grosse  et  longue 
tète,  terminée  en  pointe  vers  la  nuque,  est  percée  de  petits  yeux 
clignotants  et  d'une  immense  bouche  d'oii  sortent  de  longues 
dentsjaunes ,  et  qui  laisse  pendre  une  lèvre  décolorée.  Son  front 
large  et  dégarni  sur  les  tempes  est  couronné  de  cheveux  ras  et 
roussâlres.  Sa  baibe,  fendue  comme  son  menton,  est  égale- 
ment rousse.  Ses  gros  pieds  courts,  cambrés  à  l'excès,  ne  peu- 
vent se  chausser.  Ses  deux  mains  semblent  appartenir  à  deux 
corps  différents  ;  l'une ,  la  droite ,  est  large  et  remplie  de  lignes 
hétéroclites  et  fatales  ;  les  chiromanciens  qui  l'examinent  dé- 
clarent Cardan  stuplde  et  lui  prédisent  une  fin  prochaine.  La 
main  gauche  est  belle  ;  les  doigts  ,  allongés  en  fuseau  ,  sont  ter- 
minés par  des  ongles  splendides.  Revenant  à  son  visage  ,  Car- 
dan ne  nous  fait  pas  grâce  d'une  verrue.  Au  chapitre  de  sa 
santé  ,  il  enregistre  avec  la  même  exactitude  chacune  des  ma- 
ladies ou  des  indispositions  auxquelles  il  a  été  sujet.  La  collec- 
tion est  complète  ;  depuis  la  peste  jusqu'à  la  colique,  Cardan 
semble  avoir  tout  souffert. 

C'est  encore  par  cette  bizarre  préoccupation  de  personnalité 
que  Cardan  nous  fait  connaître  dans  d'autreschapitres  les  exer- 
cices et  les  jeux  qu'il  préfère,  les  vêtements  qu'il  porte,  les  cu- 
riosités qu'il  recheiche,  les  mets  qui  lui  plaisent.  Il  nous  ap- 
prend ,  par  exemple ,  qu'il  aimait  ù  jouer  avec  une  épée,  qu'il 
brandissait  d'une  façon  terrible,  ne  pourfendant  toutefois  que 
des  bûches  ou  des  mannequins  ;  qu'il  avait  peu  de  goût  pour  le 
cheval  et  les  armes  à  feu,  étant  d'un  naturel  timide  et  n'ayant 
d'énergie  qu'en  se  raisonnant.  Cardan  avait  d'autres  goûts  éga- 


REVUE  DE  PARIS.  195 

lement  étranges  ;  par  exemple  il  parcourait  les  villes ,  de  nuit, 
portant  des  armes  prohibées  ;  il  soulevait  des  poids  pesants  ;  il 
faisait  des  armes  du  matin  au  soir,  de  façon  à  se  tremper  de 
sueur  ;  il  prenait  alors  une  guitare  et  en  jouait  pour  se  délasser. 
En  fait  de  gourmandise  toutefois  ,  Cardan  a  beau  se  croire  sin- 
gulier ,  il  n'est  que  vulgaire.  En  résumé ,  il  n'aime  que  ce  qui 
est  bon  et  ne  méprise  que  ce  qui  est  mauvais. 

La  vie  d'un  homme  si  fantasque  participait  de  la  singularité 
de  son  caractère,  et  ne  pouvait  manquer  d'être  bizarrement  or- 
donnée. Cardan,  sous  ce  rapport,  s'exécute  d'aussi  bonne 
grâce  que  sur  le  reste.  «  Je  n'ai  jamais  vécu,  nous  dit-il, 
comme  j'aurais  voulu ,  mais  comme  il  a  plu  au  sort  ;  je  n'ai  pas 
toujours  fait  ce  que  j'aurais  dû,  mais  ce  que  je  pensais  être  le 
mieux,  subordonnant  d'ordinaire  tout  le  reste  à  l'opportunité. 
Ayant  essayé  de  bien  des  choses  ,  j'ai  dû  passer  pour  inconstant; 
mais  quand  on  n'a  aucune  existence  fixe,  ne  faut-il  pas  faire 
des  tentatives  de  toute  espèce  et  se  diriger  vers  toutes  les  is- 
sues? s 

Sou  existence  fut  donc  précaire  et  malheureuse.  Cardan  at- 
tribue les  désordres  qui  la  troublèrent  à  ses  connaissances  en 
astrologie  ;  il  avait  lu  dans  les  astres  qu'il  ne  vivrait  pas  au-delà 
de  quarante  ans;  les  astrologues  et  nécromanciens,  ses  con- 
frères ,  s'accordaient  pour  en  prédire  autant.  Ayant  peu  de  jours 
à  vivre  ,  il  résolut  de  les  passer  joyeusement ,  mangeant  intérêt 
et  principal  et  saisissant  la  volupté  au  passage  ;  mais  quant  à 
quarante-un  ans  il  se  trouva  encore  en  vie  ,  il  fut  aussi  surpris 
qu'embarrassé  :  il  avait  une  fortune  dissipée  à  refaire  ,  une  jeu- 
nesse perdue  à  réparer,  un  corps  débile  à  rétablir. 

Dans  sa  première  jeunesse  il  avait  recherché  les  voluptés  cal- 
mes et  simples  de  la  nature;  s'échappant  dès  rau!)e,  de  l'en- 
ceinte des  villes  ,  il  errait  tout  le  jour  dans  la  campagne  ,  se  li- 
vrant au  plaisir  de  la  pêche  ,  couché  sous  l'ombrage  d'un  saule, 
ou  bien  il  s'égarait  dans  les  solitudes  de  la  foret  voisine,  étu- 
diant ,  écrivant ,  faisant  quelque  repas  bien  frugal  et  ne  rentrant 
au  logis  que  chassé  par  la  nuit.  «  Six  années  s'écoulèrent  de 
cette  façon  ,  nous  dit-il  ;  malheureux  que  je  suis ,  mes  beaux 
jours  ont  cessé  de  luire  ! 

Fulsere  quondam  candldi  tibi  soles! 


i96  REVUE  DE  PARIS. 

«  Engagé  depuis  dans  ce  rude  chemin  qui  mène  à  la  gloire  , 
j'ai  voulu  goùier  de  plus  entières  voluptés,  et  je  me  suis  égaré! 
et  j'ai  péri  !  Les  difficultés  et  les  ennuis  ont  surgi  de  tous  côlésj 
j'ai  cherché  des  consolations,  et  je  n'en  ai  trouvé  que  de  fu- 
nestes ;  comme  il  faut  que  le  taureau  furieux,  dont  l'œil  étin- 
celle et  les  cornes  sont  baissées  ,  bondisse  et  se  précipite  en 
avant,  j'ai  bondi  et  je  me  suis  précipité  !  » 

Cardan  comme  Descartes  a  beaucoup  voyagé,  mais  moins 
pour  observer  les  hommes  que  pour  vivre  en  les  guérissant. 
Dans  ses  courses  il  pratiquait  la  médecine  et  professait  les  ma- 
thématiques ,  ou  quelqu'autre  des  nombreuses  sciences  qu'il 
possédait.  C'est  ainsi  qu'il  visita  la  plus  grande  partie  de  l'Italie, 
se  fixant  tour  à  tour  dans  les  villes  de  Milan  ,  Padoue,  Pavie, 
Bologne  et  Rome.  Le  plus  grand  voyage  qu'il  ait  fait,  c'est 
celui  d'Ecosse.  Il  fut  appelé  dans  ce  pays  parHamilton,  ar- 
chevêque de  Saint-André,  celui  qui  plus  tard  fut  pendu  comme 
l'un  des  complices  de  l'assassinat  du  régent  Murray.  Ce  prélat 
éprouvait  une  difficulté  de  respirer  dont  Cardan  le  guérit.  A  la 
suite  de  cette  cure  heureuse,  Hamillon  lui  fit  de  magnifiques 
présents  et  des  offres  séduisantes  s'il  voulait  se  fixer  auprès  de 
lui.  Cardan  refusa;  la  rigueur  du  climat  d'Ecosse  ,  les  mœurs 
sauvages,  les  rites  hétérodoxes  et  le  langage  barbare  de  ses 
habitants  effarouchaient  cet  homme  du  midi ,  qui  avait  besoin 
de  chaleur  et  de  soleil  pour  vivre  et  penser.  Des  motifs  ana- 
logues lui  firent  refuser  la  condition  brillante  que  lui  offrait  le 
roi  de  Danemarck.  A  son  retour  d'Ecosse,  il  s'arrêta  à  Paris, 
où  les  savants  du  temps  l'accueillirent  avec  une  distinction  qui 
flatta  sa  vanité.  Cardan  a  beau  dire  qu'il  repoussa  toute  sa  vie 
les  vains  honneurs  que  la  célébrité  entraîne  avec  elle  ;  ce  n'est 
chez  lui  qu'un  travers  de  plus  qu'il  a  de  commun  avec  Rous- 
seau ,  et  qu'on  pourrait  appeler  l'hypocrisie  de  l'amour- 
propre. 

Cardan ,  à  son  retour  en  Italie ,  se  vit  dépouillé  du  peu  qu'il 
avait  amassé  dans  ses  voyages,  par  les  gens  de  guerre  qui  in- 
festaient alors  cette  belle  contrée.  Cardan  répète  souvent  qu'il 
ne  songea  que  fort  tard  à  s'enrichir,  et  qu'il  n'était  pas  désireux 
d'honneurs.  Cependant,  comme  il  jouissait  d'une  grande  répu- 
tation, il  vit  plus  d'une  fois  la  fortune  lui  sourire  pour  lui 
échapper  aussitôt.  Il  avoue ,  il  est  vrai ,  qu'il  était  curieu.^  des 


REVUE  DE  PARIS.  197 

choses  extraordinaires ,  qu'il  rassemblait  chez  lui  les  livres 
rares,  les  vases  précieux  en  airain  ou  en  argent ,  les  globes  de 
verre  coulés ,  et  qu'il  paya  des  plumes  d'un  travail  exquis  jus- 
qu'à deux  cents  couronnes.  Ces  {joûts  dispendieux  et  une  famille 
nombreuse  à  soutenir  le  réduisirent  plus  d'une  fois  à  un  état 
voisin  de  la  misère.  Il  se  félicite  d'avoir  supporté  ces  mauvais 
jours  avec  courage  ,  faisant  têie  à  la  fortune ,  n'empruntant 
pas  d'argent,  car  il  n'eût  pas  trouvé  de  préteurs;  ne  demandant 
de  secours  à  personne,  car  il  était  trop  fier  pour  cela  ;  mais 
parcourant  toutes  les  villes  de  l'Italie,  y  faisant  des  cours  pu- 
i)lics  ,  y  donnant  des  consultations  ,  ou  bien  même  écrivant  des 
almanachs.  —  Dans  ce  temps-là  ,  nous  dit-il ,  je  faisais  maigre 
chère,  comme  ceux  qui  arrivent  quand  la  moisson  est  faite, 
et  je  portais  les  habits  les  plus  modestes.  C'est  ainsi  que  je  pas- 
sais les  jours  de  la  mauvaise  fortune,  disposé  par  ces  priva- 
lions  à  mieux  jouir  de  la  bonne. 

Malheureux  dans  son  intérieur,  décrié  par  des  envieux, 
repoussé  des  collèges  de  médecine  de  Milan ,  emprisonné  à 
Bologne,  prodigue,  déconsidéré  ,  infirme  de  corps  et  pillé  par 
des  coquins  de  toute  espèce.  Cardan  eut  des  jours  difficiles  à 
p.isser.  Ses  réflexions  sur  les  chagrins  et  les  traverses  de  ce 
monde  partent  d'un  cœur  que  le  malheur  a  touché;  elles  sem- 
blent dérobées  à  Montaigne. 

11  y  a  quelque  chose  de  mélancolique  même  dans  les  des- 
criptions qu'il  nous  fait  des  jours  les  plus  heureux  de  sa  vie  : 
t<  Personne  n'est  heureux  sur  cette  terre,  s'écrie-t-il;  le  bon- 
heur dont  chacun  de  nous  croit  jouir  ne  nous  paraît  tel  que 

par  comparaison C'est  ainsi  que  dans  ma  jeunesse  je  me 

crus  quel(|uefois  heureux,  sans  cependant  l'être  jamais  réelle- 
ment. Ma  vie  se  passait  alors  en  promenades  et  en  festins  con- 
tinuels ,  folâtrant  doucement,  m'enivrant  de  musique,  et  ne 
me  fatiguant  guère  avec  le  travail.  La  crainte  et  les  ennuis 
nous  étaient  inconnus  ;  on  nous  appréciait ,  on  nous  vénérait. 
Les  nobles  de  Venise  se  pressaient  en  foule  à  la  porte  de  notre 
demeure.  Journées  heureuses  de  ma  vie ,  que  vous  vous  êtes 
rapidement  écoulées  !  Cette  douce  période  de  mon  existence  ne 
dura  en  effet  que  six  années.  Ces  moments-là  ne  se  sont  pas  seu- 
lement enfuis,  mais  déjà  même  ils  n'occupent  plus  qu'un  bien 
étroit  espace  dans  mon  souvenir;  c'est  comme  un  sentiment 
6  17 


198  REVUE  DE  PARIS. 

de  volupté  effacé  dont  je  ne  retrouve  plus  de  traces  que  dans 
mes  songes  les  plus  fortunés.  » 

Cardan  fut  malheureux  pendant  toute  la  seconde  moitié  de 
sa  vie  :  il  attribue  ses  infortunes  à  son  mariage.  La  femme 
qu'il  choisit  était  pauvre,  et  il  épousa,  en  même  temps  qu'elle, 
une  armée  de  frères  et  de  sœurs  qui  vécurent  à  ses  dépens. 
Pour  comble  de  malheur,  cette  femme  lui  donna  un  fils  qui  , 
dit-il,  lui  ressemblait  sous  plus  d'un  rapport,  étant  simple, 
bon  et  passablement  difforme.  Le  pauvre  jeune  homme  s'avisa 
de  devenir  amoureux;  il  épousa  sans  dot  une  fille  d'une  rare 
beauté.  Son  nalurel  était  excellent,  nous  dit  Cardan  ,  mais  un 
peu  inconstant.  Il  eut  donc  le  malheur  de  se  dégoûter  de  sa 
belle  femme  ;  simple  et  bon ,  comme  il  était ,  il  n'imagina  rien 
de  mieux  que  de  la  faire  mourir  bien  doucement  à  l'aide  d'un 
poison  lent.  La  justice  intervint  fort  brutalement,  et  le  cou- 
pable ,  convaincu  de  son  crime ,  fut  décapité  dans  sa  prison. 
Cardan  succomba  presque  à  sa  douleur  et  à  sa  honte.  «  Durant 
des  années  entières,  nous  dit-il,  je  me  promenais  solitaire  par 
les  villes,  abandonné  même  de  mes  amis  et  couvert  du  mépris 
des  hommes.  »  Son  inconstance  naluielle  et  les  consolations 
qu'il  trouvait  dans  l'étude  le  sauvèrent  seules  du  désespoir. 
Cardan,  malgré  sa  douleur,  qu'il  exprima  en  assez  mauvais 
vers,  survécut  donc  à  son  fils;  il  mourut  en  1576,  âgé  de 
soixante-quinze  ans.  De  Thou  raconte  qu'il  se  laissa  mourir  de 
faim  pour  justifier  une  prophétie  qu'il  avait  faite,  mais  il  est 
prouvé  que  de  Thou  s'est  trompé.  Cardan  mourut  la  plume  à 
la  main  ,  écrivant  les  derniers  chai)itres  de  son  livre  de  Vita 
propria.  Dans  l'un  des  chapitres  de  cet  ouvrage  il  parle  ,  en 
effet,  d'un  de  ses  testaments  daté  du  l^r  octobre  1576,  et  c'est 
dans  ce  même  mois  d'octobre  1576  qu'il  finit  sa  vie. 

Cardan,  comme  tous  ces  esprits  supérieurs  ,  si  communs  de 
son  temps ,  se  livrait  à  l'étude  avec  le  même  emportement 
qu'au  plaisir  ;  apprenant  et  enseignant  tout  ensemble  ,  profes- 
sant toujours  sans  préparation,  et,  comme  Pic  de  la  Miran- 
dole,  disputant,  avec  quelque  antagoniste  que  ce  fût,  deomni 
rescibili,  et  réduisant  chacun  au  silence.  Un  homme  si  dési- 
reux d'apprendre  et  si  jaloux  de  faire  parade  de  ce  qu'il  savait, 
devait  connaître  le  prix  du  temps  ;  cette  devise  qu'il  avait  mise 
sur  la  porte  de  son  cabinet  nous  montre  combien  il  en  était  avare; 


REVUE  DE  PARIS.  199 

Tempus  mea  possessîo,  tempus  meus  ager.  Fidèle  à  sa  de- 
vise, il  travaillait  toujours  et  partout,  s'efForçant  de  tirer  le 
meilleur  parti  possible  de  son  champ;  méditant  le  jour,  la  nuit, 
au  milieu  de  la  foule,  en  voyage,  à  cheval,  à  table,  au  lit,  dans 
ses  moments  de  joie  comme  dans  ses  jours  de  douleur,  et  ne 
se  dessaisissant  même  pas  de  l'objet  de  ses  méditations  durant 
son  sommeil.  «  De  cette  façon  j'amassais  incessamment,  nous 
dit-il,  car  j'ai  eu  toujours  présent  à  l'esprit  cet  adage  vulgaire: 
beaucoup  de  parcelles  font  un  tout,  beaucoup  de  fractions 
composent  l'unité.  »  — Ses  spéculations,  ajoule-t-il,  ne  s'arrê- 
taient jamais  au  possible  et  au  connu;  il  eût  voulu  reculer  les 
bornes  des  sciences  alors  existantes,  ou  découvrir  des  sciences 
nouvelles.  La  lutte  que  les  esprits  de  cette  trempe  soutiennent 
contre  des  fantômes  doit  souvent  leur  être  fatale,  mais  de 
quels  bienfaits  ne  dote-l-elle  pas  l'humanité?  Loin  de  condam- 
ner chez  Cardan  ce  besoin  de  savoir,  comme  l'ont  fait  la  plu- 
part de  ses  biographes,  nous  devons  donc  y  applaudir;  nous 
devons  prendre  en  pitié  ce  malheureux  homme  de  génie;  nous 
devons  sympathiser  avec  cette  haute  mais  obscure  intelligence, 
que  ses  contemporains  n'ont  pas  comprise.  En  le  voyant  seul, 
Ja  tête  inclinée  sur  la  poitrine,  les  épaules  voûtées,  s'avancer 
par  les  rues  de  Bologne  ou  de  Milan,  le  regard  vague  ou  fixe, 
ralentissant  ou  précipitant  sa  marche,  selon  que  l'objet  de  ses 
méditations  lui  apparaissait  plus  ou  moins  clairement,  le  leur- 
rait d'un  résultai  plus  ou  moins  prompt,  ses  concitoyens  se  di- 
saient entre  eux  :  —  Ce  pauvre  savant  est  fou.  Ce  mot  était  bien 
injuste  ,  et  c'est  à  tort  que  la  postérité  l'a  répété.  Ce  fou,  c'é- 
tait un  homme  de  génie ,  bizarre  sans  doute ,  mais  qui  a  légué 
à  l'humanité  une  science  perfectionnée  et  le  germe  de  plusieurs 
belles  découvertes. 

La  principale  cause  des  erreurs  où  Cardan  tomba,  la  cause 
de  presque  toutes  les  erreurs  de  son  siècle,  si  largement  me- 
suré du  côté  de  l'intelligence,  c'est ,  comme  nous  l'avons  dit, 
le  désordre.  Le  désordre,  c'est  le  défaut  des  riches  d'esprit, 
c'est  la  prodigalité  l\u  génie.  Le  désordre  entraîna  Cardan  dans 
une  foule  de  contradictions  étranges  et  fournit  des  armes  ter- 
ribles à  ses  ennemis,  qui  trouvèrent  moyen  de  l'accuser  à  la 
fois  d'athéisme  et  de  superstition,  d'indépendance  et  de  servi- 
lité, de  mensonge  et  de  franchise  cynique.  Au  nombre  des  eau- 


200  REVUE  DE  PARIS. 

ses  de  ce  désordre,  il  faut  placer  en  première  ligne  Tincon- 
slanle  aclivilé  du  phiiosophe  milanais  ,  et  ce  besoin  de  tout 
apprendre,  de  tout  connaître  à  la  fois  ;  louable  travers  de  tous 
les  grands  esprits  de  son  époque,  qui,  ainsi  que  la  nôtre,  visa 
à  l'universalité  de  la  science  et  eut  aussi  ses  encyclopédistes. 
Cardan  a  trop  embrassé;  il  en  convient,  lorsqu'après  avoir 
énuméré  ses  connaissances,  faisant  un  retour  sur  lui-même  ,  il 
s'écrie  avec  un  accent  d'amère  tristesse,  qu'au  lieu  de  tant  es- 
sayer et  d'explorer  raille  veines  précieuses,  peut-être  eût-il 
mieux  fait  de  se  borner  à  une  seule  et  de  la  creuser  à  fond. 

Les  connaissances  de  Cardan  étaient,  en  effet,  beaucoup  trop 
nombreuses  pour  être  solides  et  bien  digérées.  Il  s'est  plu  à 
nous  en  donner  la  liste.  Il  répèle,  à  différentes  reprises ,  qu'il 
avait  appris  les  langues  grecque,  latine,  française,  espa- 
gnole, sans  savoir  comment,  la  grammaire  et  la  rhétorique 
n'ayant  jamais  eu  pour  lui  de  difficultés.  L'optique  et  l'astronomie 
étaient  ses  passe-temps.  Il  ne  s'est  guère  occupé  de  géographie, 
non  plus  de  philosophie  spéculative  et  militante,  de  morale, 
de  jurisprudence  ou  de  théologie;  ces  sciences  s'éloignaient 
trop  de  ses  études  habituelles.  Cependant  il  laisse  h  entendre 
qu'il  en  savait  sur  chacune  de  ces  matières,  plus  peut-être  que 
beaucoup  des  plus  habiles  et  des  plus  renommés.  Il  a  soigneu- 
sement évité  de  se  livrer  à  aucun  art  coupable,  à  aucune  étude 
pernicieuse  ou  vaine  ,  telle  que  la  science  des  poisons ,  l'alchi- 
mie, la  chiromancie,  la  physionomie,  cette  dernière  science 
étant  trop  vaste,  et  la  mémoire  nécessaire  pour  exceller  lui 
manquant  absolument.  Cette  fois  notre  philosophe  est  mo- 
deste. La  magie,  l'évocation  des  âmes  ou  du  démon  lui  ont  été 
également  étrangères.  S'il  négligea  l'agriculture,  c'est  qu'il 
n'eut  pas  l'occasion  de  pratiquer.  Ses  nombreuses  occupations 
le  détournant  également  de  l'anatomie,  il  ne  fut  donc  pas  aussi 
grand  chirurgien  qu'il  aurait  voulu;  il  ne  fut  poêle  que  par 
occasion  ou  par  obligation  :  ce  sont  là  ses  côtés  faibles;  mais 
quand  il  songe  à  ce  qu'il  savait  à  fond,  il  se  console  de  n'avoir 
pu  tout  savoir.  — J'ai  possédé  mieux  qu'un  autre  l'astrologie, 
se  hàte-t-il  d'ajouter.  La  géométrie,  l'algèbre,  la  médecine 
théorique  et  pratique,  l'histoire  naturelle,  l'architeclure ,  l'art 
militaire  et  la  musique  héroïque  me  sont  parfaitement  connus, 
.l'ai  d'autres  demi-connaissances,  telles  que  celle  des  lettres 


REVUE  DE  PARIS.  20i 

symboliques,  de  leur  composition  et  de  leur  interprétation. — 
Cardan  voulait  parler  sans  doute  de  la  philosophie  cabalisti- 
que de  Raymond  Lulle.  Comme  il  ne  vent  rien  oublier,  il  nous 
apprend  entin  qu'il  était  passé  maître  au  jeu  des  échecs.  Faut- 
il  s'étonner  h  présent  qu'un  homme  qui  savait  tant,  ou  qui  du 
moins  croyait  tant  savoir,  ait  senti  la  lêle  lui  tourner,  et  que, 
dans  l'exaltation  de  son  amour-propre,  il  se  soit  écrié  en  ne 
croyant  que  se  r«  ndre  justice  :  «  Plusieurs  nations  nous  ont 
admiré,  et  l'on  a  écrit  une  infinité  de  choses  à  notre  louange, 
soit  en  vers,  soit  en  prose.  Je  suis  né  pour  délivrer  le  monde 
de  bien  des  erreurs,  et  j'ai  inventé  ce  qu'aucun  de  ceux  qui 
m'avaient  précédé  n'ont  jamais  pu  imaginer.  J'ai  fait  un  livre 
de  dialectique  qui  ne  renferme  pas  unt^  lettre  de  trop  et  auquel 
on  ne  pourrait  ajouter  une  lettre  de  plus.  Chose  prodigieuse, 
j'ai  achevé  ce  livre  en  sept  jours  ;  et  personne  ne  peut  se  van- 
ter de  le  bien  comprendre  en  un  an.  Celui-là  même  qui  le  com- 
prendra parfaitement  pourra  passer  pour  être  illuminé  par  un 
esprit  familier.  » 

Comme  mathématicien,  astronome,  médecin,  et  même  phi- 
losophe, Cardan  marchait  certainement  en  avant  de  son  siècle, 
et  possédait  plus  com[)létement  ces  sciences  qu'aucun  de  ceux 
qui  s'étaient  occupés  de  chacune  d'elles.  Scaliger,  qui  l'attaque 
si  vivement,  avoue  en  effet  que  c'est  un  esprit  incomparable  , 
très-profond  et  très-heureux,  un  homme  dont  l'àme  était  for- 
tement trempée.  Pour  nous  Cardan  est  le  type  de  ces  esprits 
vastes  et  déréglés,  plus  audacieux  que  raisonnables,  plus  aven- 
tureux que  positifs,  plus  abondants  que  châtiés,  qui  apparurent 
de  1500  à  1600  et  qui  précédèrent  les  génies  les  plus  complets 
du  xvii«  siècle. 

C'est  le  propre  du  caractère  italien  de  rechercher  avec  soin 
l'universalité  des  choses  et  de  faire  servir  la  spécialité  même 
à  l'unité  théorique.  Depuis  saint  Thomas  ,  le  docteur  univer- 
sel, jusqu'à  Galilée,  depuis  Dante  jusqu'à  Michel-Ange,  nous 
voyons  les  philosophes,  les  poètes ,  les  arlistes  de  l'Italie  ,  cul- 
tiver à  la  fois  les  connaissances  les  plus  variées,  cherchant  à 
se  les  assimiler  et  à  étendre  la  sphère  des  sciences  et  des  arts 
à  l'aide  de  ces  facultés  encyclopédiques.  Cardan,  à  leur  exem- 
ple, embrassa  beaucoup  ;  mais  il  ne  fut  pas  doué  comme  eux 
de  cette  puissance  de  concentration  qui  fait  concourir  à  un 

17. 


202  REVUE  DE  PARIS. 

un  même  but  les  études  et  les  systèmes  les  plus  opposés,  qui 
rassemble  en  un  seul  faisceau  les  rayons  les  plus  divergents.  II 
sut  beaucoup,  mais  il  ne  tira  pas  de  son  savoir  tout  le  parti 
qu'il  aurait  pu,  et  cela  par  manque  de  constance,  et  peut-être 
bien  aussi  par  manque  de  temps.  Gabriel  Naudé  ,  en  proposant 
une  classification  raisonnée  des  ouvrages  de  Cardan  dont  il 
avait  connaissance,  calculait  qu'ils  formeraient  au  moins  la  raa- 
tièrede  six  in-folio  comme  on  les  remplissait  de  son  temps.  Ces 
six  in-folio  auraient  renfermé  cent  traités  sur  toutes  sortes  de 
sujets.  Gabriel  Naudé  assure  encore  que  beaucoup  d'autres  écrits 
de  Cardan  n'ont  pas  été  publiés  ou  se  sont  perdus.  Il  cite  les  ti- 
tres de  quelques-uns  de  ces  traités  et  les  noms  des  personnes  qui 
les  possédaient  manuscrits.  L'édition  de  Spon,  publiée  après 
Naudé,  en  contient  en  effet  deux  cent  vingt-deux  (1).  Cardan  a 
donc  écrit  et  de  ce  qu'il  savait  et  de  ce  qu'il  ignorait.  Les  titres 
seuls  de  ses  nombreux  traités  semblent  le  résumé  des  connais- 
sances de  son  époque.  Théologie,  philosophie,  politique,  éthi- 
que, dialectique,  mathématiques,  médecine,  astronomie,  géo- 
graphie, histoire  naturelle.  Cardan  traite  de  tout,  souvent  en 
grand  détail,  et  néanmoins  sans  rien  approfondir.  Dans  la 
foule  de  ses  écrits  scientifiques,  nous  distinguons  ses  divers 
traités  de  mathématiques,  et,  en  première  ligne,  son  Jt^s 
magna ,  qui  n'est  autre  chose  qu'un  traité  d'algèbre  perfec- 
tionné. Ses  livres  de  Subtilitate ,  de  Rerum  natura  et  leurs 
corollaires,  arrêteront  ensuite  notre  attention.  En  philosophie 
spéculative  et  pratique,  sa  Dialectique,  son  Uyperchen,  ses 
traités  de  Animi  immortalitate,  de  Socratis  studio,  de  Con- 
solaticyiie  ,  de  Sapientia,  de  Morte ,  le  Tetim  et  le  Proxe- 
tieta,  sont  les  plus  complètes  et  les  plus  originales  de  ses  nom- 
breuses élucubralions.  Viennent  enfin,  en  astronomie,  ses 
commentaires  surPtolémée,  et  ses  livres  des  astres  errants;  en 
médecine,  son  Ars  curandi,  ses  livres  f/e  Causis ,  signis  et 
locis  morborum  ,  ses  commentaires  sur  Hippocrate  et  Galien , 
et  tant  d'autres  ouvrages  bizarres ,  au  nombre  desquels  le 
Théonoston,  ou  l'Art  de  prolonger  sa  vie,  ses  traités  de  Aqua 


(1)  Hyeronimi  Cardani  Mediolanensis  Opéra  omn^a  in  decem  tomos 
digesla ,  cura  Caroli  Sponii.  Lugd,,  1663. 


REVUE  DE  PARIS.  203 

vitali,  de  Aqua  et  ejus  usu  in  medicina,  de  Contradicentum 

medtcorum,  mérilenl  d'élre  signalés.  Ses  traités  de  Clarorum 
Tirortim,  de  Inventione ,  de  Conscribendis  libriSj  de  Ludis, 
de  Moribus,  de  Fita  propria  ^  son  Antigorgias^  son  astro- 
logie judiciaire,  ses  éloges  de  Néron  ,  de  la  géométrie,  de  l'as- 
trologie ,  de  la  médecine,  de  la  goulte,  son  chien  Cerbère,  ses 
hymnes  à  la  Fierge  et  sa  vie  de  saint  Martin,  Cum  dîs- 
punctionibus ,  el  une  foule  d'opuscules ,  fantaisies,  facéties, 
pamphlets ,  complètent  le  volumineux  recueil  de  ses  produc- 
tions. 

Cette  merveilleuse  fécondité  de  Cardan  a  effrayé  ses  biogra- 
phes ;  au  lieu  d'en  faire  honneur  à  son  génie ,  la  plupart  se  sont 
plu  à  l'ailribuer  à  des  causes  vulgaires  ou  surnaturelles.  —  Le 
diable  lui  dictait  ses  ouvrages,  disent  les  uns.  — 11  barbouillait 
pour  vivre  du  papier  à  tant  la  page ,  assurent  les  autres.  — 
Cardan  lui-même  a  donné  beau  jeu  aux  partisans  de  ces  di- 
verses opinions.  N'avoue-t-il  pas,  en  effet,  que  plus  d'une  fois 
il  envoya  à  ses  libraires  des  pages  que  la  faim  ,  plutôt  que  le 
besoin  de  la  gloire,  avait  inspirées?  Gabriel  Naudé  l'excuse 
charitablement  de  ces  peccadilles,  trouvant  que  c'était  là  un 
moyen  tout  aussi  honnête  qu'un  autre  de  gagner  son  pain  et  de 
faire  têle  à  la  pauvreté.  Nous  serions  tout  à  fait  de  l'avis  de 
Naudé  si  la  conscience  de  l'écrivain  fût  plus  souvent  survenue 
en  tiers  et  eût  établi  une  sorte  de  compromis  entre  la  gloire  et 
la  faim. 

D'autre  part ,  tout  ce  que  Cardan  raconte  de  ses  songes  pro- 
phétiques ,  de  son  génie  familier  ou  de  son  bon  ange  ,  de  ses 
visions  nocturnes  ,  de  ses  extases  volontaires ,  a  pu  faire  croire 
à  de  crt'dules  biographes  qu'il  était  possédé  du  démon  ,  qui 
l'avait  choisi  pour  secrétaire.  Cardan  ,  moins  modeste ,  veut 
que  l'être  surnaturel  qui  l'inspirait  soit  un  dieu,  ou  tout  au 
moins  un  ange.  Ange  ou  démon  ,  cet  esprit  familier  le  préoc- 
cupait sérieusement.  11  y  croyait  aussi  fermement  que  Socrate 
à  son  démon ,  Luther  à  son  visiteur  au  pied  fourchu  ,  qu'il 
chassait  à  coups  d'écriloire,  et  que  Descaries  au  génie  mysté- 
rieux qui  l'appelait ,  dans  sa  jeunesse  ,  à  la  recherche  de  la  vé- 
rité. Les  esprits  de  celte  trempe  ont-ils  un  sens  de  plus  que  les 
autres  hommes,  ou  sont-ils  soumis  à  des  maladies  morales  qui 
épargnent  le  vulgaire  de  Thumanilé,  maladies  enfantées  par  la 


204  REVUE  DE  PARIS. 

médifalion ,  l'élude  et  une  imagination  trop  ardente  ?  Les  songes 
emblématiques  de  Cardan,  cette  voix  prophétique  qui  reten- 
tissait à  son  oreille  dans  le  silence  des  nuits  ,  ses  extases  volon- 
taires ,  ne  seraient  alors  qu'autant  de  symptômes  de  celte  fièvre 
inlellecluelle.  Loin  d'outrager,  comme  l'ont  fait  de  piélendus 
sages ,  l'homme  de  génie  qui  en  était  atteint  ,  loin  de  l'accuser 
de  mensonge,  ne  devrions-nous  pas  au  contraire  être  saisis  de 
pitié  pour  la  victime  d'une  sensibilité  exallée  par  la  solitude  et 
le  travail?  Cardan,  d'ailleurs,  s'explique  fort  noblement  au 
sujet  de  ces  rêveries.  «  Je  sais ,  dit-il  au  lecteur  ,  que  les  aveux 
que  je  viens  de  faire  exciteront  les  rires  et  les  moqueries  de 
beaucoup  de  beaux  esprits  incrédules  ,  de  philosophes  sans  phi- 
losophie ;  mais  loi  qui  me  lis  ,  je  le  supplie  de  ne  pas  prendre 
pour  objet  de  tes  éludes  la  seule  humanité,  mais  d'élever  plus 
haut  tes  pensées  ;  et  quand  tu  auras  comparé  la  magnificence 
des  cieux  et  l'étude  de  l'univers  à  ce  petit  recoin  ténébreux  où 
nous  végétons  dans  la  misère  et  l'anxiété,  je  ne  doute  pas  que 
tu  ne  conviennes  que  je  n'ai  rien  raconté  qui  ne  soit  possible  et 
croyable.  » 

En  attribuant  ses  plus  beaux  ouvrages  à  un  être  surnaturel, 
Cardan  semble  faire  acte  d'humilité  ;  celte  humilité  est  néan- 
moins mêlée  d'orgueil.  Il  est  clair  ,  en  effet,  que  c'est  surtout 
î'étonnement,  disons  plus,  l'admiration  qu'il  se  cause  à  soi- 
même  ,  en  énuméraat  les  facultés  précieuses  qu'il  possédait ,  et 
en  récapitulant  tout  ce  qu'il  a  su  et  tout  ce  qu'il  a  produit ,  qui 
l'amène  à  conclure  qu'il  n'eût  jamais  pu  réunir  tant  de  con- 
naissances variées  ,  ni  écrire  de  si  beaux  livres  s'il  n'eût  reçu  le 
secours  d'une  intelligence  supérieure  ,  d'un  dieu  ,  comme  il 
dit,  auxiliuin  a  numine. 

Descartes  assurait  qu'il  était  aussi  difficile  à  un  homme  de  se 
défaire  de  ses  préjugés  que  de  brûler  sa  maison.  Cardan,  son 
devancier  sous  tant  de  repports,  ne  paraît  pas,  quant  à  ses 
préjugés  ,  s'être  jamais  décidé  à  faire  de  ces  héroïques  sacri- 
fices ;  il  y  tint  toute  sa  vie  et  ne  tenta  aucun  effort  pour  s'en 
défaire.  Il  lui  manquait  cette  haute  et  intelligente  volonté  ((\ii 
fit  de  Descartes  un  homme  supérieur,  et  qui  le  poussa  si  en 
avant  de  son  siècle.  Loin  de  tenter  une  réforme  générale  de  ses 
opinions  acquises.  Cardan  n'essaya  qu'une  réforme  timide  et 
partielle.  Il  garda  ses  vieilles  croyances  et  en  adopta  de  nou- 


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velles  ,  il  est  vrai ,  mais  sans  vérification.  Il  crut  à  sa  raison 
nu  lieu  d'en  douter  ,  de  la  mettre  elle-même  sur  la  sellette  et  de 
chercher,  s'il  y  avait  lieu  ,  à  la  recomposer.  Cardan  eut  cepen- 
dant le  mérite  de  n'embrasser  exclusivement  aucune  secte,  et 
de  travailler  le  plus  qu'il  put  sur  des  faits  et  sur  la  nature  elle- 
même,  en  un  mot  de  pressentir  celte  méthode  qui  part  du 
connu  pour  arriver  à  l'inconnu  ,  qui  marche  du  simple  au  com- 
plexe. 

Ces  préjugés ,  dans  l'aveu  desquels  Cardan  semble  se  com- 
plaire, lui  ont  attiré  la  foimidable  inimitié  des  philosophes  du 
dernier  siècle.  Vers  la  fin  du  xvi*  siècle,  on  l'accusait  d'incré- 
dulité et  d'athéisme;  dans  le  courant  du  xviiis  on  lui  a  re- 
proché sa  superstition  ,  son  bigotisme  et  son  excessive  crédulité. 
Naigeon  ,qui  ne  tombait  pas  dans  ces /a/Wesses  et  qui  professait 
hautement  le  matérialisme  ,  fait  à  cette  occasion  son  procès  à 
Cardan  ,  le  déclarant  un  être  phénoménal,  une  sorte  de  monstre 
moral  dont  l'espèce  humaine  n'offre  peut-être  pas  danalogue. 
Pourquoi  cela  ?  Parce  que  Cardan  croit  et  doute  ;  parce  qu'il 
mêle  le  vrai  et  le  faux  ,  et  qu'il  raconte  un  peu  crûment  son 
histoire?  A  ce  compte  ,  de  pareils  monstres  ne  seraient  pas  rares  ; 
il  est  vrai  qu'en  atlaciuant  le  philosophe  milanais ,  Naigeon  n'a 
guère  en  vue  que  Rousseau.  Il  soufiQète  sur  la  joue  de  Cardan  ce 
■inisérable  qui  professait  le  déisme  et  qui  s'était  brouillé  avec 
son  ami  Diderot.  Naigeon  part  de  l'existence  d'hommes  de  l'es- 
l)èce  de  Cardan  ,  pour  développer  une  confuse  théorie  du  maté- 
rialisme prouvé  par  les  monstres,  dont  ces  gens-là,  espèces  de 
hors-d'œuvres  dans  l'univers,  seraient  autant  de  preuves  par 
exception.  Ces  êtres ,  en  effet ,  par  une  disposition  particulière 
du  cerveau,  sont ,  dit-il ,  suffisamment  monstres  pour  co-exister 
mal  à  l'aise ,  et  pas  assez  monstres  pour  être  exterminés.  C'est 
XïUQ  sorte  d'emploi  désordonné  de  la  substance  cérébrale,  une 
espèce  de  retour  vers  l'un  de  ces  états  primitifs  et  incomplets 
par  lesquels  la  matière  a  dû  passer  d'abord  lorsqu'elle  s'est  es- 
sayée avant  d'avoir  rencontré  la  forme  sous  laquelle  elle  s'équi- 
libre parfaitement ,  subsiste  à  l'aise,  persévère  et  se  perpétue. 

Le  nom  de  Cardan  est  depuis  trois  siècles  synonyme  de  celui 
d'athée  (1);  nous  avons  parcouru  les  divers  traités  de  ce  philo- 

(1)'  a  Duo  medlct  très  athei ,  »  a-t-on  dit  à  propos  de  ses  ouvrages. 


206  REVUE  DE  PARIS. 

sophe ,  et  nous  n'avons  pu  découvrir  ce  qui  a  pu  donner  lieu  à 
celle  acciisa'.ion  formidable.  Cardan  ,  il  est  vrai,  a  lire  l'ho- 
roscope du  Christ,  et  dans  son  traité  de  Suhtilitate  il  a  fait 
l'analyse  des  divers  dogmes  religieux  qui  se  sont  succédé  sur 
la  terre,  sans  donner  une  préférence  bien  décidée  à  la  religion 
chrétienne.  Il  peut  y  avoir  là  indifférence,  profanation  même; 
il  n'y  a  pas  négation  de  la  religion  ,  et  encore  moins  négation 
de  Dieu.  De  nombreux  passages  des  écrits  de  Cardan  et  des 
chapitres  entiers  de  ses  confessions  nous  le  montrent  au  con- 
traire fort  orthodoxe,  pour  ne  pas  dire  fort  crédule.  Il  a  pu 
convenir  quelque  part  que  sa  piélé  n'était  pas  grande  {parum 
pins),  mais  il  a  soin  d'ajouter  qu'étant  nalurellement  porté  à 
la  colère  et  à  la  vengeance  .  il  savait  se  contenir  et  renonçait  à 
se  venger  ,  quelque  belle  occasion  qu'il  eût  de  le  faire,  par  res- 
pect pour  la  Divinité.  «Vaincre  un  penchant  vicieux,  dit-il 
ailleurs,  est,  à  mon  avis,  la  prière  la  plus  efficace  que  l'on 
puisse  adresser  à  l'Éternel.  »  Celte  belle  maxime  n'a  rien  que 
de  irès-chrélien  et  de  très-philosophique  à  la  fois.  Cardan  a  jus- 
tifié par  sa  conduite,  dans  diverses  circonstances  de  sa  vie,  ses 
pieuses  élucubrations  ;  il  refusa  par  exemple  une  somme  con- 
sidérable que  le  roi  Edouard  lui  offrait,  mais  qu'il  ne  pouvait 
accepter  sans  donner  à  ce  prince  des  titres  que  le  pape  lui  dé- 
niait. Il  ne  s'établit  pas  non  plus  en  Ecosse,  auprès  dHamil- 
lon  ,  archevêque  de  Saint-André  ,  comme  il  aurait  pu  le  faire  , 
à  son  grand  avantage  ,  parce  que  le  peuple  à  demi  sauvage  de 
cette  contrée  lui  parut  avoir  des  rites  et  des  doctrines  lout  à 
fait  étrangères  à  TÉglise  romaine.  De  la  part  d'un  athée,  ces 
scrupules  seraient  singuliers.  Ses  ennemis  s'en  indignent  et 
l'accusent  d'hypocrisie.  «  Cabalisle ,  empirique  et  matérialiste 
au  fond  ,  comme  tous  les  indépendants ,  ont-ils  dit ,  le  damnable 
Cardan  a  continué  la  comédie  que  les  scolastiques  avaient  jouée 
pendant  six  siècles.  Obligé  de  demander  à  la  théologie  un 
passe-port  pour  ses  doctrines  ,  il  a  dû  recouvrir  ses  pensées  les 
plus  perverses  du  manteau  de  l'orthodoxie.  Quand  les  scolas- 
tiques avaient  découvert  et  prouvé  que  la  ligne  droite  était  le 
chemin  le  plus  court  d'un  point  à  un  autre,  ils  examinaient  si 
cette  proposition  était  d'accord  avec  les  règles  canoniques;  et, 
comme  il  fallait  que  la  vérité  vraie  fût  d'accord  avec  la  vérité 
révélée ,  si  les  décisions  du  dogme  ou  des  saints  conciles  œcu- 


KKVUE  DE  PARIS.  207 

raéniques  leur  étaient  contraires,  ils  avouaient  malignement 
qu'ils  s'étaient  trompés  j  la  ligne  droite  étant  bien  en  apparence 
le  chemin  le  plus  court,  mais  celte  apparence  n'étant  qu'une 
preuve  de  plus  de  l'infirmité  de  nos  sens  périssables.  Cardan  a 
fait  comme  eux  et  pis  qu'eux.  Si  les  scolastiques  rencontrèrent 
quelques-unes  de  ces  vérités  mathématiques  en  opposition  avec 
les  vérités  théologiques ,  c'était  par  pur  hasard  ,  sans  intention 
perverse j  lui  ,  Cardan,  s'est  efforcé  de  rapprocher  le  plus  qu'il 
l'a  pu  de  ces  vérités  contradictoires  en  apparence  ,  et  cela  de 
propos  délibéré  ,  par  pure  malice.  » 

Le  venin  chez  Cardan  n'est  pas  si  caché;  le  philosophe  mila- 
nais nous  semble,  au  contraire,  avoir  agi  franchement,  incon- 
sidérément même  ,  variant  souvent  dans  ses  idées  par  manque 
de  méthode  ou  de  mémoire,  en  se  montrant  plus  hostile  à  la 
morale  naturelle  qu'à  la  morale  révélée.  Soit  conviction,  soit 
politique,  il  respecte  le  dogme  avant  tout.  Campanella,  Bruno 
et  Vanini  sont  loin  d'être  aussi  réservés  que  lui.  Bayle,  assez 
chatouilleux  sur  ce  chapitre,  lui  reconnaît  plutôt  le  caractère 
d'un  homme  superstitieux  que  celui  d'un  esprit  fort;  tout  cri- 
tique impartial  sera  de  son  avis. 

Les  livres  de  Cardan  qui  soulevèrent  contre  lui  le  plus  d'at- 
taques d'hypocrisie,  sont  ses  grands  traités  de  Subtilitate  et 
de  Rerum  varietate.  Ces  deux  traités  ne  forment,  à  propre- 
ment parler  ,  qu'un  même  corps  d'ouvrage ,  et  peuvent  être 
considérés  comme  l'encyclopédie  du  xv^-  siècle.  Leur  auteur  ne 
s'est  proposé  rien  moins  que  de  présenter  un  résumé  de  toutes 
les  connaissances  humaines  qu'il  a  tenté  d'embrasser  dans  leur 
universalité.  Ego  cum  admoduîn  curiosus  fuerim  omnium 
quœ  mortali  scire  liceret ,  nous  dit-il  dans  l'un  des  premiers 
chapitres  de  son  livre  de  Subtilitate.  Il  a,  en  eflFet ,  écrit  et 
parlé  de  tout  ce  que  l'on  savait  de  son  temps  ,  et  réellement  il  a 
su  beaucoup.  Supérieur  à  son  siècle  sur  bien  des  points,  il  n'a 
fait  malheureusement  qu'indiquer  les  nouvelles  routes  que 
d'autres  ont  suivies  plus  tard  ,  et  qui  les  ont  conduits  à  d'innap- 
préciables  découvertes. 

La  partie  métaphysique  de  ces  traités ,  celle  qui  du  temps  de 
Cardan  lui  fit  le  plus  d'honneur,  est  certainement  aujourd'hui 
la  plus  vague  et  la  plus  défectueuse.  On  rencontre ,  il  est  vrai, 
chez  ce  philosophe  m\t  façon  singulière  et  hardie  d'envisager 


d08  REVUE  DE  PARIS. 

les  choses  de  ce  monde  et  de  reporter  au  tribunal  de  son  juge- 
ment le  procès  de  Tintelligence  que  ses  prédécesseurs  avaient 
jugé  avant  lui,  cassant  leurs  décisions  et  réformant  leurs  ar- 
rêts; mais  l'esprit  de  système  est  encore  le  plus  fort ,  et  ses 
éludes  sur  rame,  sur  les  principes  des  choses,  la  matière, 
l'espace  et  la  forme,  tiennent  beaucoup  trop  encore  de  la  doc- 
Irine  des  scolastiques.  C'est  quelque  chose  sans  doute  que  d'a- 
voir osé  parler  et  penser  par  soi-même,  et  c'est  là  le  plus  grand 
mérite  de  Cardan  ;  mais  peut-être  se  croit-il  plus  libre  du  joug 
de  l'école  qu'il  ne  Test  réellement,  lorsqu'il  s'écrie  si  fièrement  : 
—  Moi  je  suis  philosophe  !  philosophus  ego  sum.  Il  est  vrai 
que  bientôt  après ,  par  uw  retour  de  louable  modestie  ,  il  re- 
prend avec  plus  de  vérité  :  placitis  quantum  licet  peripate- 
ticorum  hœrens. 

Dans  son  livre  de  Suhtilitate,  Cardan,  qui  sans  doute  enten- 
dait gronder  autour  de  lui  l'accusation  d'athéisme  ,  ou  qui 
peut-être  sentait  cette  fois  qu'il  était  peu  à  propos  de  disserter 
longuement  de  ce  qui  ne  pouvait  être  ni  compris  ni  défini,  s'est 
refusé  à  traiter  cette  grande  question  de  Dieu,  éternel  écueil 
des  métaphysiciens  de  tous  les  temps.  Son  paragraphe  de  Deo 
n'a  que  vingt  lignes  très-orthodoxes,  mais  surtout  très-vagues. 
La  question  de  l'immortalité  de  l'àrae,  moins  périlleuse  et  tout 
aussi  obscure,  le  trouve  plus  résolu.  Il  paraît  très-préoccupé 
de  sa  substance,  de  ses  facultés,  de  son  avenir;  il  expose  les 
divers  systèmes  auxquels  ses  diverses  modifications  ont  donné 
naissance,  et  il  semble  éviter  fort  soigneusement  de  se  pronon- 
cer pour  aucun  d'eux.  Il  est  donc  tout  naturel  qu'on  l'ait  ac- 
cusé de  matérialisme.  C'est  le  sort  de  tous  ceux  qui,  s'occupant 
d'un  sujet  si  délicat,  sont  restés  dans  le  vague,  ou  qui  seule- 
ment ont  cru  autre  chose  que  ce  que  croyaient  leurs  devan- 
ciers. Nous  devons  aussi  l'avouer,  il  n'est  pas  facile  de  démêler 
dans  ce  que  Cardan  a  écrit  de  l'âme  s'il  croyait  ou  non  à  son 
immortalité.  Son  système  de  l'entenlement  universel,  qu'il  em- 
prunte aux  scolastiques  arabes,  conduit  même  à  conclure  à  la 
mortalité  de  l'âme.  Cet  entendement  universel,  qu'Averroès 
substitue  à  l'âme  ,  est  variable  à  l'infini ,  selon  qu'il  s'attache  à 
telle  ou  telle  forme  créée  ;  humain  chez  l'homme  qu'il  illumine 
au  dedans,  moins  intelligent  chez  la  bête  qu'il  n'enveloppe 
qu'extérieurement ,  il  est  néanmoins  de  même  nature  chez  tous 


REVUE  DE  PARIS.  209 

les  deux'.  Mais  du  moment  que  la  substance  de  l'âme  de 
rhomme  et  celle  de  Tâme  du  chien  est  la  même  ,  si  l'âme  du 
chien  meurt,  l'âme  de  l'homme  ne  doit-elle  pas  périr  également? 
C'est  prendre  un  chemin  bien  tortueux  pour  arriver  à  une 
triste  folie. 

Dans  son  livre  de  Substilitate,  et  dans  un  petit  ouvrage  spé- 
cial qu'il  a  consacré  à  celte  question  de  l'immortalité  de  l'âme. 
Cardan  propose ,  à  diverses  reprises  ,  sons  la  forme  du  doute  de 
ces  questions  paradoxales,  redevenues  de  mode  chez  les  philo- 
sophes du  dernier  siècle.  Helvétius  et  d'Holbach  ont  puisé  là 
une  bonne  partie  de  leurs  idées.  Cardan,  par  exemple,  établit 
fort  longtemps  avant  eux  que  le  mode  de  l'immortalité  de 
l'âme  est  préjudiciable  à  la  société;  que  la  mortalité  de  l'âme  , 
loin  de  détourner  l'homme  de  la  vertu,  a  pour  effet,  au  con- 
traire, de  le  détourner  du  vice,  et  que,  sous  ce  rapport,  celle 
croyance  est  socialement  préférable  à  la  croyance  contraire. — 
«  Personne  ne  pouvant  se  fier  à  des  hommes  qui  avancent 
que  l'âme  est  mortelle  ,  ces  gens-là  sont  donc  obligés  de  mettre 
ta  fidélité  la  plus  scrupuleuse  dans  raccomplissement  de  leurs 
engagements,  nous  dit-il;  c'est  par  des  motifs  analogues  que 
les  usuriers  sont  peut-être  les  dépositaires  les  plus  sûrs  ,  étant 
cependant  fort  décriés  sous  tout  autre  rapport  que  celui  de 
l'argent.  »  Ce  sont  là  de  misérables  raisonnements  ,  que  leur 
auteur  propose  plutôt  par  jeu  d'esprit  que  par  conviction.  Il 
voit  là  une  idée  singulière,  un  sophisme  ingénieux,  propre 
avant  tout  à  faire  briller  son  esprit,  et  il  s'en  empare  ,  cher- 
chant, comme  à  plaisir,  l'écueil  qu'avec  un  peu  plus  de  recti- 
tude morale  il  n'eût  pas  trouvé  dans  sa  route. 

Cardan  inclinait  sans  doute  au  matérialisme,  comme  la  plu- 
part des  médecins  célèbres  ,  mais  il  n'osait  peut-être  pas  con- 
venir avec  lui-même  de  son  penchant  pour  des  témérités  qui  le 
séduisaient  et  l'effrayaient.  Il  paraît  certainement  fort  embar- 
rassé de  ce  qu'il  doit  croire  et  conclure.  Tantôt  il  s'enveloppe 
dans  le  doute,  tantôt  il  paraît  décidé  à  ne  rien  croire  du  tout, 
ni  le  pour  ni  le  contre.  Dans  leUwa  de Subtilitate,  que  Cardan 
regardait  comme  le  plus  important  de  ses  ouvrages  ,  non  plus 
que  dans  aucun  autre  de  ses  deux  cent  vingt-un  trailés,  on  ne 
peut  démêler  un  système  de  philosophie  incohérent ,  déduit 
avec  méthode  et  dominant  l'ensemble  de  ses  observations.  C'est 
6  IS 


210  REVUE  DE  PARIS. 

plutôt  un  pêle-mêle  d'idées  philosophiques  qui  s'entre-choquent, 
et  souvent  se  contredisent  et  s'annihilent,  un  chaos  au  fond 
duquel  dorment ,  il  est  vrai ,  les  fjermes  de  toutes  les  grandes 
questions  sur  lesquelles  le  siècle  suivant  a  travaillé.  Le  doute 
philosophique  de  Descartes,  l'optimisme  de  Leihnitz,  le  pessi- 
misme de  Hobbes  ,  la  philosophie  de  l'expérience  de  Bacon,  s'y 
confondent  avec  les  idées  astrologiques  et  cabalistiques  du 
moyen  âge  qui  finit,  et  les  idées  du  sensualisme  et  du  natura- 
lisme de  rage  qui  va  suivre.  L'optimisme  est  peut-être  celui 
de  ces  systèmes  vers  lequel  Cardan  semble  incliner  le  plus  vo- 
lontiers. On  le  voit  poindre  ,  se  développer,  grandir,  et,  à  la 
longue  ,  envahir  chacun  de  ses  traités,  dont  certains  passages 
semblent  les  conclusions  des  chapitres  les  plus  déterminants 
de  Leibnitz.  Ainsi,  lorsque  le  philosophe  milanais  vient  de, jeter 
un  coup  d'oeil  profond  et  mélancolique  sur  l'ensemble  des  for- 
midables phénomènes  à  la  merci  desquels  l'homme  est  jeté,  il 
ne  désesi)ère  cependant  pasj  bien  loin  de  là,  il  s'écrie  :  «  Nous 
devons  donc  croire  que  tout  est  pour  le  mieux  !  oui  !  en  y  réflé- 
chissant bien,  tout  ce  que  Dieu  a  fait  est  bien  fait,  bien  selon 
les  convenances  universelles.  Ce  qui  ne  paraît  pas  bon,  vu  isolé- 
ment, est  bon  relativement  au  tout.  Moi-même ,  par  exemple, 
je  suis  fait  pour  cet  ensemble ,  cet  ensemble  n'est  pas  fait  pour 
moi  ;  il  en  est  des  maux  de  ce  monde  comme  du  sel  dont  Tâcreté 
assaisonne  les  aliments  «  (1).  N'est-ce  pas  là  le  principe  de  cette 
belle  théorie  de  Tutilité  de  chacune  des  parties  constitutives  de 
l'univers,  théorie  qui  fait  concourir  même  le  mal  à  sa  perfection, 
et  que  Leibnitz  développa  plus  tard  d'une  manière  si  ingénieuse 
et  si  sublime  dans  sa  Théodicée,  cette  magnifique  réhabilita- 
tion du  mal  physique  et  du  mal  moral?  Leibnitz  est,  du  reste, 
convenu  tacilement  de  ce  (ju'il  devait  à  Cardan  ,  lorsqu'il  s'est 
écrié  que  le  docteur  milanais  fut  un  grand  homme,  malgré  ses 
défauts,  et  qu'il  a  ajouté  que  sans  ses  défauts  il  eût  été  un 
homme  incomparable  (2).  Leibnitz,  en  témoignant  si  haute- 
ment son  admiration  pour  Cardan,  n'a  voulu  que  montrer  sa 
reconnaissance  pour  le  précurseur  de  cette  philosophie  de  l'op- 


(1)  Be  subtilitate ,  liv.  IV. 

(2)  Leibnitz  ,  Théodicée  {Monade),  $  254, 


REVUE  DE  PARIS.  211 

timisme  raffiné  dont  il  se  fit  Tapôtre,  optimisme  qui  n'est 
peut-être  après  tout  qu'une  transformation  du  fatum  des  an- 
ciens. 

Cardan  a  dit  encore,  dans  l'un  de  ses  traités  :  Notre  âme  est 
comme  un  miroir,  Anima  nostra  tanquam  spéculum.  Leib- 
nitz,  en  faisant  de  ciiaque  âme,  ou  monade,  un  miroir  animé, 
réglé  comme  l'univers  et  propre  à  le  réfléchir  dans  toutes 
ses  parties ,  s'est  complu  encore  à  développer  cette  pensée  de 
Cardan. 

On  a  remarqué  avec  trop  de  raison  que  le  plus  beau  système 
de  philosophie  était  de  l'inutilité  la  plus  incontestable  dans  le 
cours  ordinaire  de  la  vie.  Ce  sont  des  lieux  communs  plus  ou 
moins  brillants  dont  on  cherche  à  faire  honneur  à  son  esprit  , 
mais  qu'on  n'applique  pas.  La  vie  de  Cardan  prouverait  au  be- 
besoin  la  justesse  de  cette  observation.  L'optimisme  de  cet 
homme  étrange  ne  le  sauvait  pas  du  désespoir.  Il  luttait ,  il  est 
vrai,  il  cherchait  des  consolations  dans  la  philosophie  ,  mais  il 
n'en  trouvait  que  d'inefficaces.  C'est  alors  qu'il  s'écriait  que  le 
néant  était  de  beaucoup  préférable  à  l'existence  ,  et  qu'il  ajou- 
tait: «Pour  moi,  j'en  fais  le  serment!  Dieu  me  donnerait  le 
pouvoir  de  retourner  dans  le  sein  de  ma  mère  et  de  revenir  sur 
celte  terre  pour  y  jouir  de  ce  qu'on  appelle  un  sort  heureux  , 
que  je  ne  le  voudrais  pas  !  » 

Cardan ,  comme  physicien  et  naturaliste  ,  est  peut-être  supé- 
rieur à  son  siècle,  et  ce  n'est  pas  faire  un  grand  éloge  de  sa 
portée  scientifique.  Les  erreurs  abondent  encore  dans  les  cha- 
pitres de  ses  traités  qu'il  a  consacrés  aux  sciences  physiques  et 
naturelles.  De  temps  à  autre  on  y  découvre  peut-être  l'idée- 
môre  de  découvertes  subséquentes,  mais  vague  et  incomplète. 
Quelques-uns  de  ses  axiomes  ne  manquent  pas  de  justesse  ;  on 
est  fâché  seulement  de  ne  pas  les  lui  voir  mettre  mieux  en  pra- 
tique Il  recommande,  par  exemple,  de  ne  jamais  rechercher  la 
cause  d'un  phénomène  avant  de  s'être  bien  assuré  de  son  exis- 
tence, et  à  côté  de  cela  il  semble  décidé  à  tout  croire.  De  même, 
devançant  Bacon,  il  prêche  avant  tout  l'expérience  qui,  seule, 
dit-il,  peut  donner  de  l'autorité  à  ceux  qui  écrivent  des  sciences 
physiques  et  naturelles ,  et  au  lieu  d'expérimenter  il  se  jette 
dans  les  systèmes.  Veut-il ,  par  exemple,  expliquer  l'existence 
des  météores  ,  tels  que  la  rosée,  la  pluie  ,  la  grêle,  la  glace,  la 


212  REVUE  DE  PARIS. 

foudre ,  ses  suppositions  sont  absurdes ,  et  cela,  parce  qu'il  rai- 
sonne et  ne  fait  pas  d'expériences.  Quelques-unes  de  ces  idées 
en  histoire  naturelle  sont  singulières  ,  d  autres  frisent  l'extra- 
vagance. Telles  sont  ses  considérations  sur  les  modifications 
que  l'on  pourrait  donner  à  la  forme  humaine  à  l'aide  de  causes 
agissant  incessamment  pendant  plusieurs  générations  succes- 
sives, telles  que  l'aplatissement  du  crâne .  la  com|)ression  dta 
hanches,  la  courbure  de  réj)ine  dorsale.  Naigeon,  commentant 
ce  passage  ,  paraît  tout  charmé  de  ce  système  ,  qui  se  rattache 
au  matérialisme;  il  abonde  même  dans  le  sens  de  Cardan  ,  et 
finit  par  établir  (pi'avec  du  teinps  et  de  la  patience  on  pourrait 
créer  à  volonté  un  peuple  de  boiteux  ,  de  bossus  et  de  cyclopes. 
Naigeon  va  même  plus  loin  et  réclame  en  quelque  sorte  l'em- 
ploi de  certaines  expériences  que  Bacon  ,  dans  son  Novum 
Organuui,  appelle  hétéroclites  ;  telles  que  le  croisement  des 
espèces  ;  nous  ne  voyons  pas  trop  la  nécessité  de  ces  expériences, 
et  nous  avons  peine  à  comprendre  qu'un  esprit  de  la  force  de 
celui  de  Bacon  ait  regretté  Vimpossibilité  de  les  tenter,  irupos- 
sibilité  très-préjudiciable  à  la  science,  dit  ce  grand  homme.  A 
quoi  bon  créer  des  monstres? 

Cardan,  comme  tous  les  naturalistes  de  son  époque,  croyait 
aux  générations  spontanées ,  qu'il  attribuait  nécessairement  à 
la  corruption;  denos  jours  quelques  esprits  superficiels  y  croient 
bien  encore.  Cardan  va  même  jusqu'à  dire  que  des  feuilles 
pourries  des  différentes  plantes  il  s'engendre  un  animal  diffé- 
rent. Il  place  le  crocodile,  la  tortue,  l'anguille  et  la  plupart  des 
poissons  au  nombre  des  bêtes  de  putréfaction. 

Cardan  ,  astronome,  adopte  le  système  de  Ptolémée  ;  Coper- 
nic cependant  avait  déjà  paru.  Il  explique  la  scintillation  des 
étoiles  par  les  fluctuations  de  la  couche  d'air  interposée.  Au  cha- 
pitre des  éléments  ,  et  à  projjos  du  mouvement  de  l'air  ,  il  parle 
d'une  merveilleuse  découverte  que  l'on  venait  de  faire ,  trois 
ans  avant  la  publication  de  son  livre,  vers  1547;  c'était  celle 
du  moulin  à  vent,  qu'il  appelle  pulcherrimum  instrument 
ium.  H  en  décrit  le  mécanisme  sans  se  rendre  compte  toutefois 
de  la  raison  de  l'inclinaison  différente  des  ailes  sur  leur  axe 
commun  ,  de  façon  à  former  avec  cet  axe  un  angle  de  55  de- 
grés. Quelques-uns  des  aphorismes  de  Cardan  ,  naturaliste  et 
physicien  ,  sont  d'une  observation  assez  fine.  Médecin  et  phy- 


REVUE  DE  PARIS.  213 

siologiste,  notre  philosophe  est  élève  d'André  Vésale,  dont  il 
fut  l'ami.  Il  paraît  plus  versé  dans  l'art  de  la  médecine  que  dans 
tout  aulre.  Ce  tuL  en  effet  son  gagne-pain  ,  et  il  faut  convenir 
que  Cardan  avait  ou  beaucoup  de  talent  ou  beaucoup  de  bon- 
heur, car  il  fil  des  cures  extraordinaires  qu'il  aime  à  raconter. 
Obligé  d'expérimenter  par  cela  même  qu'il  pratiquait,  il  a  pu 
arriver  celte  fois  à  des  résultats  certains  et  positifs.  Ses  écrits 
sur  la  science  médicale  sont  nombreux  et  fort  variés.  Un  homme 
de  l'art  pourrait  seul  les  bien  apprécier.  Nous  bornant  aux  gé- 
néralités delà  science,  nous  reconnaîtrons  dans  Cardan  un  pra- 
ticien savant  et  un  théoricien  hasardeux. 

Cardan  eut  l'un  des  premiers  l'idée  d'expérimenter  sur  les 
animaux;  il  nous  raconte  Ihisloire  d'un  chien  attaqué  du  cal- 
cul de  la  vessie,  dont  il  calma  les  douleurs  avec  la  pariétaire  • 
dès  lors  il  appliqua  le  remède  à  l'homme  et  en  obtint  les  résul- 
tats les  plus  heureux.  L'amour  de  l'art  ne  le  rendait  ni  exclu- 
sif ni  déraisonnable,  car  il  répète  que  pour  vivre  longtemps 
il  faut  employer  le  plus  rarement  possible  les  médicaments  et 
la  saignée.  Cardan  fait  observer  avec  raison  que ,  i-our  parve- 
nir à  un  âge  avancé,  il  faut  être  né,  du  moins  d'un  côté  ,  de 
parents  qui  aient  eux-mêmes  longtemps  vécu,  avoir  une  com- 
plexion  gaie,  se  montrer  supérieur  aux  chagrins  et  aux  inquié- 
tudes de  la  vie,  et  enfin  être  bon  dormeur.  Cardan  recommande 
la  diète  blanche  ou  lactée  comme  souveraine,  se  fondant  sur 
cet  aphorisme  d'Hippocrate,  omwe  dulce  nutrit.  Il  prêche , 
comme  Rousseau,  la  nutrition  dans  l'intérêt  des  mères  et  dans 
l'intérêt  des  enfants ,  et  donne  enfin  des  procédés  infaillibles 
pour  avoir  des  enfants  sains,  vigoureux  et  spirituels.  Ces  pro- 
cédés sont  des  plus  lestes. 

Cardan  a  dit  le  premier  :  «  Le  cœur,  comme  le  cerveau  ,  est 
l'un  des  principes  du  mouvement  vital.  »  11  a  pressenti  le  sys- 
tème de  l'irritabilité  de  la  fibre  et  de  la  vitalité  nerveuse  indé- 
pendante de  la  volonté,  lorsqu'il  prétend  que  par  TefTet  d'une 
longue  habitude  l'esprit  vital  agite  encore  après  la  mort  les 
liens  dans  lesquels  il  était  retenu.  Il  a  également  constaté  la 
vitalité  des  cadavres  et  leurs  végétations  posthumes.  Son  côté 
faible  ,  en  médecine  ,  c'est  l'anatomie.  Il  avoue  lui-même  qu'il 
n'a  pas  assez  manié  le  scalpel;  il  aurait  pu  ajouter  qu'il  avait 
un  penchant  trop  décidé  pour  la  conji^cUire  \  il  se  vante  néan- 

18. 


214  REVUE  DE  PARIS. 

moins  d'être  médecin  philosophe ,  mais  on  sait  ce  que  de  son 
temps  ce  mot  signifiait.  Un  philosophe  devait  croire  à  la  ma- 
gie, aux  apparitions,  à  la  sorcellerie;  il  devait  travailler  au 
grand  œuvre  et  avoir  quelques  notions  des  sciences  occultes. 
Si  Cardan  n'avait  pu  transcrire  ce  livre  mystérieux,  dont  l'ange 
Raziel,  précepteur  d'Adam,  fit  présent  à  son  élève ,  ce  livre ,  qui 
contenait  la  science  des  secrets  de  la  nature  ou /a  caôa/e,  il 
l'avait  du  moins  feuilleté  ;  il  y  avait  étudié  cette  langue  par  ex- 
cellence dont  toute  la  puissance  réside  dans  l'arrangement  des 
lettres  et  des  mots  et  dans  la  connaissance  des  vertus  des  nom- 
bres (1).  De  là  les  graves  hésitations  de  Cardan  lorsqu'il  s'agit 
de  décider  si  tel  nombre  est  préférable  à  tel  autre  dans  la  divi- 
sion en  pilules  de  telle  quantité  de  matière  purgative;  de  là 
ses  calculs  cabalistiques  lors  de  l'administration  des  doses,  et 
ses  singulières  recherches  sur  les  préférences  que  l'estomac 
peut  avoir  pour  \e  pair  ou  pour  Vimpair  dans  telles  ou  telles 
circonstances  données.  Cardan  eut  de  plus  un  grand  penchant 
pour  l'astrologie  médicale,  comme  en  général  pour  toute  es- 
pèce d'astrologie,  cette  science  n'étant  après  tout  qu'une  bran- 
che détournée  de  la  cabale. 

L'astrologie  judiciaire,  cette  vaine  science  à  l'aide  de  la- 
quelle on  devenait  prophète,  nous  est  en  effet  venue,  comme  la 
cabale  ,  de  l'Orient^  ce  berceau  de  la  vérité  et  du  mensonge,  des 
vrais  et  des  faux  prophètes.  Accréditée  en  Europe  dans  les 
temps  les  plus  obscurs  du  moyen  âge ,  et  mise  en  pratique  par 
des  fourbes  habiles  ou  de  crédules  sectaires,  elle  s'éleva  au  rang 
des  sciences  positives  et,  qui  le  croirait?  au  rang  des  sciences 
mathématiques.  Combattue  dans  le  principe  avec  succès,  elle 
se  releva  toujours  des  coui)s  mortels  qu'on  lui  portait;  elle  eut 
des  partisans  convaincus  et  des  apôtres  dans  toutes  les  classes  de 


(1)  Ce  livre,  dont  l'ange  Raziel  fit  présent  à  Adam,  lui  apprenait 
le  langage  qu'il  devait  parler  avec  le  soleil ,  la  lune  et  les  astres,  l'art 
défaire  naître  et  de  guérir  les  maladies,  de  renverser  les  villes, 
d'interpréter  les  songes  et  de  prédire  l'avenir.  Salomoii  hérita  de  ce 
livre  ,  et  ce  fut  avec  son  aide  et  au  moyen  du  ver  Zamir  que  ce  prince 
bâtit  le  temple  de  Jérusalem  sans  employer  aucun  instrument  de 
fer,  etc. 


REVUE  DE  PARIS.  215 

la  société  ,  et  la  (ête  de  ceux  qui  occupent  le  faîte  de  l'hiérar- 
chie sociale  venant  facilement  à  tourner,  elle  eut  des  fana- 
tiques jusque  sur  le  trône. 

L'astrologie  judiciaire  repose  cependant  sur  des  fondements 
lout-à-fait  ruineux  ;  elle  ne  consiste  en  effet  que  dans  le  calcul 
des  forces  et  des  influences  combinées  des  planètes  et  des  con- 
stellations qui  président  à  la  naissance  de  chaque  individu.  Les 
présages  résultent  de  ces  influences  et  la  nalure  même  de  ces 
influences  se  déterminent  par  les  noms  de  ces  planètes  et  de 
ces  constellations.  Or  ces  noms  ont  été  empruntés  aux  divinités 
du  paganisme,  et  c'est  l'homme  qui  les  leur  a  donnés.  Changez 
celte  nomenclature,  et  vous  abolissez  la  science.  Le  vulgaire, 
disposé  à  croire  ce  qu'il  ne  comprend  pas  et  à  adorer  ce  qui 
rétonne,  a  pu  avoir  foi  dans  l'astrologie  judiciaire  ,  il  n'y  a 
là  rien  de  bien  surprenant  5  mais  qu'un  homme  tel  que  Cardan , 
le  premier  géomètre  ,  le  premier  algébriste  ,  le  premier  dialec- 
ticien de  son  siècle ,  et  en  même  temps  le  chef  de  l'école  indé- 
pendante ,  ait  donné  si  pleinement  dans  de  pareilles  eneurs  , 
il  y  a  là  de  quoi  surprendre  et  confondre  j  c'est  le  cas  de  se  rap- 
peler l'aphorisme  d'Arislote  :  k  II  n'y  a  pas  de  si  puissant  génie 
qui  n'ait  son  petit  coin  de  folie.  » 

Le  traité  d'astrologie  de  Cardan  est  tout  à  la  fois  le  plus  con- 
sidérable et  le  plus  vain  de  ses  ouvrages  ;  si  son  auteur  eût  vécu 
cent  ans  plus  tard  ,  il  ne  l'eût  pas  écrit,  car  il  eût  été  le  pre- 
mier incrédule.  Ce  sont  de  gros  livres  qu'on  ne  lira  plus  ,  le  be- 
soin qu'ils  tendaient  à  satisfaire  n'existant  plus.  Les  immenses 
éludes  et  les  innombrables  calculs  que  nécessitait  cet  art  men- 
songer n'ont  cependant  pas  été  tout  à  fait  sans  résultats  ;  l'as- 
tronomie et  les  mathématiques  leur  doivent  un  développement 
hâtif  et  inespéré.  L'astrologie  a  autant  contribué  au  progrès  et 
au  perfectionnement  des  sciences  exactes  que  l'alchimie  aux 
progrès  de  la  chimie  et  de  la  physique.  Sans  Cardan  astrologue, 
Cardan  algébriste  n'eût  peut-être  pas  existé. 

Dans  ses  Confessions  ou  dans  les  divers  traités  où  il  parle 
de  lui ,  ce  qui  lui  arrive  fréquemment ,  Cardan  ne  paraît  pas 
faire  de  ses  connaissances  mathématiques  le  même  cas  que  de 
ses  connaissances  philosophiques,  médicales  et  surtout  astro- 
logiques ;  c'est  Cependant  à  ces  connaissances  et  surtout  à  ses 
découvertes  algébriques  qu'il  a  dû  sa  célébrité  la  plus  durable 


216  REVUE  DE  PARIS. 

et  la  moins  conlestée.  L'algèbre  est  la  science  que  Cardan  pos- 
sède le  mieux,  l'instrument  qu'il  manie  avec  le  plus  de  dexté- 
lilé.  VJrs  magna  de  Cardan  forme  un  corps  d'ouvrage  com- 
plet. Il  a  pris  la  science  oii  il  la  trouvait ,  et  lui  a  fait  faire  un 
l'as  immense.  Il  ne  l'a  cependant  pas  absolument  découverte, 
comme  il  le  dit  dans  son  traité  De  Subtilitate  :  «  Ârs  quant 
nos  niagnani  vocavimus  a  nohis  inventa  edilaque.  »  Dès 
les  premières  lignes  de  ce  même  traité  ,  par  une  contradiction 
qui  lui  est  ordinaire,  Cardan  attribue  en  effet  Tinvention  de 
l'algèbre  aux  Arabes.  Ses  prétentions  comme  géomètre  sont 
moins  élevées  ;  on  voit  cependant  qu'il  possédait  à  fond  la 
géométrie,  à  laquelle  il  a  consacré  un  livre  de  son  grand  ou- 
vrage de  subtilitate.  Caidan  remarque  fort  justement  qu'en 
malhématiques ,  en  partant  de  quelques  axiomes  d'une  évi- 
dence incontestable,  l'esprit  arrive  en  peu  de  temps  à  des 
vérités  très-obscures.  Dans  son  abrégé  de  géométrie  ,  il  expose 
succinctement  les  diverses  propi  iétés  du  cercle ,  de  i'hyper- 
bo!e  ,  de  la  parabole,  de  l'ellipse,  delà  spirale,  de  la  pyra- 
mide, du  cône  ,  de  la  sphère,  du  cylindre  et  des  lignes  asymp- 
totes. 11  fait  une  application  fort  heureuse  de  la  géométrie  à 
l'asironomie,  et  une  application  plus  que  bizarre  des  mathé- 
matiques à  la  dialectique  et  ù  la  démonologie.  Jetant  ailleurs 
un  coup  d'œil  sur  les  sciences  malhématiques  en  général  (1), 
il  en  fait  la  base  de  toute  bonne  éducation.  «  La  géométrie  est 
la  première  science  qu'on  doit  enseigner  aux  enfants,  ajoute-t-il; 
ses  principes  sont  clairs  el  faciles  à  saisir;  ils  sont  aussi  les 
plus  propres  à  donner  à  leur  esprit  la  justesse  et  la  netteté 
nécessaires.  »  Celle  opinion  de  Cardan,  renouvelée  de  nos  jours, 
a  de  nombreux  partisans.  Sans  prétendre  l'attaquer,  ni  même 
la  discuter,  nous  ferons  remarquer  que  toutefois  la  plupart  des 
mathématiciens  célèbres  ont  été  des  personnages  fort  bizarres , 
fort  insociables;  ce  qui  amènerait  à  conclure  que  la  justesse 
des  raisonnements  et  la  netteté  des  déductions  sont  en  sens 
inverse  de  l'espiit  de  conduite,  ou,  pour  réduire  celte  ré- 
flexion à  sa  plus  simple  expression  ,  que  la  logique  est  leune- 
mie  du  sens  commun. 


(1)  Gcometricv  Encom'tnm, 


REVUE  DE  PARIS.  217 

Toute  la  vie  de  Cardan  ne  peut  que  prouver  la  justesse  de 
celte  conclusion.  Dialecticien  rigoureux  lorsqu'il  se  place  sur 
le  terrain  des  sciences  exactes  et  du  raisonnement ,  et  le  pre- 
mier mathématicien  de  son  temps,  sous  d'autres  rapports  son 
étrangeté  passe  toute  croyance.  Il  s'est  peint  lui-même  dans 
une  foule  de  chapitres  de  son  autobiographie ,  avec  les  couleurs 
les  plus  disparates;  il  est  tel  de  ces  passages  où,  à  côté  de  cin- 
quante épithètes  à  sa  gloire,  il  en  accole  cinquante  autres  à  sa 
honte,  faisant  comme  à  plaisir  une  monstrueuse  antithèse 
entre  ses  vices  et  ses  vertus.  Ces  contradictions,  nous  le  savons, 
sont  le  partage  de  l'humanité  ;  les  héros  de  romans  arrivent 
seuls  à  la  perfection  absolue,  mais  ces  contradictions,  chez 
Cardan,  sont  poussées  à  un  degré  qu'on  ne  peut  atteindre  qu'en 
mettant  une  certaine  suite  dans  la  bizarrerie,  «x  L'homme  soli- 
taire est  une  bêle  ou  un  dieu,  nous  dit  ce  philosophe  d'après 
Aristole;  homo  solitarius  aut  hestia  autdeus]^>  non  con- 
tent de  répéter  cet  aphorisme ,  le  docteur  milanais  s'attache  à  le 
justifier.  Solitaire  par  goût,  et  tour  à  tour  dieu  et  bête  ,  il  per- 
çoit les  vérités  les  plus  sublimes,  travaille  aux  plus  nobles 
créations  de  la  science,  ou  tombe  dans  les  travers  les  plus  vils  , 
la  déraison  la  plus  insolente  et  les  superstitions  les  plus  gros- 
sières. Aujourd'hui ,  il  nous  dira  qu'il  n'a  jamais  été  plus  heu- 
reux que  lorsqu'il  s'est  occupé  de  la  culture  d'un  art  ou  d'une 
science  où  il  excellait  ;. demain ,  il  nous  avouera  qu'il  n'a  trouvé 
le  bonheur  que  dans  les  jouissances  physiques  les  plus  dégra- 
dantes ou  dans  les  distractions  morales  les  moins  dignes,  telles 
que  les  jeux  de  hasard  ,  l'esprit  de  contradiction  ,  le  mensonge. 
II  n'a  pas  d'amis  ,  il  ne  j)eut  même  souffrir  auprès  de  lui  un 
seul  domestique  ,  et  il  remplit  sa  maison  de  chiens,  de  chats, 
de  lièvres  ,  de  lapins  ,  de  cigognes,  qui  vivent  en  toute  liberté 
dans  son  cabinet ,  souillant  tout  de  leurs  ordures.  Il  nous  assure 
enfin  qu'à  l'exemple  du  fourmilion  ,  il  aime  mieux  mourir  que 
se  salir,  et  il  nous  fait  de  propos  délibéré  ces  tristes  et  flétris- 
sants aveux  que  nous  avons  rapportés.  Ce  désordre  de  sa  con- 
duite se  retrouve  dans  ses  écrits  ,  remplis,  ainsi  que  nous  ve- 
nons de  le  voir,  des  condradictions  les  plus  étranges.  Ce  qu'on 
y  découvre  avant  tout,  c'est  le  besoin  continuel  qu'a  l'auteur 
de  se  mettre  en  évidence  et  de  parler  de  soi.  Il  a  donc  rempli 
des  chapitres  entiers  de  ses  visions  et  de  ses  singularités.  A  l'en 


218  REVUE  DE  PARIS. 

croire,  il  était  éclairé  par  une  lumière  magique  qui  le  condui- 
sait dans  les  routes  ardues  de  la  science  ,  ce  qui  le  rendit  supé- 
rieur à  tout  autre.  Mais  là-dessus  Cardan  se  fait  encore  illusion. 
Celle  lumière  magique  n'est  bien  souvent  qu'un  feu  follet.  II  se 
prétendait  en  outre  doué  de  sens  assez  subtils  pour  percevoir  le 
mouvement  de  la  terre,  pour  voir  dans  les  ténèbres,  et  pour 
distinguer  par  des  tintements  de  l'oreille  droite  ou  de  l'oreille 
gauche  si  l'on  parlait  de  lui  soit  en  bien  soit  en  mal,  pour  re- 
connaître même  la  voix  des  interlocuteurs  s'ils  se  trouvaient 
dans  la  ville  qu'il  habitait.  Il  n'a  donc  manqué  à  Cardan,  pour 
réunir  la  perfection  des  cinq  sens,  que  de  découvrir  ses  enne- 
mis à  l'odorat,  comme  Corneille  Agrippa  ,  et  comme  Malphigi 
de  distinguer  au  goût  les  terres  des  différentes  contrées  qu'il 
avait  parcourues.  Cardan  nous  apprend  encore  qu'il  n'a  jamais 
rien  demandé  à  Dieu  qu'il  ne  l'ait  obtenu;  c'est  là  certainement 
le  plus  beau  de  ses  privilèges.  Il  est  vrai  qu'il  n'en  fit  pas  tou- 
jours usage  fort  à  propos.  En  effet ,  son  fils  ayant  été  condamné 
à  mort ,  cet  homme,  qui  ,  pour  le  sauver ,  n'avait  qu'une  de- 
mande à  adresser  à  l'Éternel ,  le  laissa  tranquillement  exécuter, 
mais  ce  fut  par  oubli  et  pure  distraction  ,  il  était  si  troublé  ! 
Cardan  nous  assure  enfin  que  sa  chaire  exhalait  tantôt  une 
odeur  de  soufre  ,  tantôt  une  odeur  d'encens  ,  et  cela  sans  qu'il 
ait  pu  en  découvrir  la  cause.  Si  on  lui  eût  fait  son  procès,  on 
n'eût  pas  manqué  de  faire  valoir  cette  singulière  propriété 
comme  une  nouvelle  preuve  de  magie. 

L'hygiène  de  ce  grand  médecin  était  parfois  bien  étrange.  Il 
prétendait,  par  exemple,  que  pour  mieux  jouir  de  la  sauté  il 
fallait  de  temps  à  autre  se  donner  de  petites  maladies.  Quand  sa 
santé  lui  paraissait  trop  bonne  ,  il  se  donnait  donc  à  plaisir  des 
migraines  et  des  coliques  ;  c'est  peut-être  d'après  ses  principes 
que  les  Anglais  se  purgent  mensuellement.  Ses  moyens  de  con- 
solation dans  les  grandes  afflictions  morales  sont  d'une  espèce 
analogue.  Il  jeûnait ,  se  frappait  les  jambes  avec  une  baguette , 
se  mordait  violemment  le  bras  gauche  ,  s'efforçait  de  se  per- 
suader qu'il  ne  lui  était  rien  arrivé  de  nouveau,  et  niait  même 
la  douleur. 

La  cohérence  des  idées,  la  netteté  d'exposition  ,  la  sûreté  de 
jugement  qui  font  les  grands  moralistes  ,  manquèrent  absolu- 
ment à  Cardan.  Au  lieu  de  débattre  le  pour  et  le  contre  de  cha- 


REVUE  DE  PARIS.  219 

que  question ,  et  à  la  suite  de  déductions  logiques,  d'exposer 
nettement  ce  qu'il  croit  être  la  vérité  ,  Cardan  s'est  borné  ,  dans 
ses  divers  traités  de  morale ,  à  rassembler  confusément  le  vrai 
et  le  faux  ,  le  pour  et  le  contre  ,  laissant  au  lecteur  à  conclure. 
Celte  méthode ,  qui  résulte  et  de  la  paresse  d'esprit  et  du  manque 
d'idées  morales  arrêtées  ,  a  donné  beau  jeu  aux  ennemis  de 
notre  philosophe  qui  n'ont  eu  qu'à  recueillir  tout  ce  qu'il  avait 
pu  dire  de  faux  et  de  hasardeux  sur  chaque  question  pour  faire 
une  sorte  de  monstre  intellectuel. 

En  parcourant  n'importe  quel  vieux  livre  de  morale  ,  on  s'é- 
tonne d'y  retrouver  sous  l'habit  du  temps,  et  à  un  bien  petit 
nombre  d'exceptions  près ,  toutes  les  idées  sur  lesquelles  nous 
vivons  encore  aujourd'hui.  La  forme  change,  le  fond  reste  le 
même.  Le  fond  ,  c'est  l'homme  intérieur;  le  cœur,  ses  replis 
secrets,  ses  sentiments  et  ses  mouvements  toujours  les  mêmes. 
Il  n'est  donc  pas  surprenant  que  nous  trouvions  déjà  chez  Car- 
dan la  plupart  de  ces  paradoxes  que  l'école  philosophique  du 
siècle  dernier  a  éloquemment  remis  en  honneur ,  et  à  côté  de 
ces  paradoxes  les  germes  de  quelques-unes  de  ces  véri(és  fé- 
condes qui  depuis  ont  porté  leurs  fruits.  Cardan,  comme  Rous- 
seau ,  avec  lequel  il  eut  ce  trait  de  ressemblance  de  plus  ,  pré- 
tendait ,  par  exemple ,  que  l'homme  est  d'autant  plus  méchant, 
qu'il  est  plus  éclairé.  Il  allait  même  plus  loin,  il  assurait  qu'en 
général  tous  les  hommes  sont  pervers  ,  que  les  slupides  seuls 
sont  bons  et  honnêtes  ,  la  science  et  la  philosophie  étant  pour 
un  méchant  un  instrument  aussi  dangereux  qu'une  épée  dans 
les  mains  d'un  voleur.  Comme  le  philosophe  de  Genève,  le  doc- 
teur milanais  faisait  fi  de  la  renommée  dont ,  au  fond  ,  il  était 
si  avide  ;  et  tout  en  déclamant  sur  la  vanité  de  la  réputation 
littéraire  ,  il  publiait  ses  traités  par  centaines.  D'un  autre  côté, 
Cardan  écrivait  bien  avant  Montesquieu  qu'il  n'y  a  de  bonnes 
lois  que  celles  qui  sont  faites  par  les  philosophes  ,  et  faisait  ju- 
dicieusement remarquer  que ,  chez  les  peuples  oîi  la  loi  n'inflige 
aux  malfaiteurs  que  des  peines  légères,  les  crimes  atroces  sont 
rares  ,  tandis  que ,  partout  où  la  loi  est  cruelle  ,  ces  crimes  sont 
fréquents  (1). 

Il  faut  toutefois  en  convenir,  Cardan  politique  est  de  l'école 

(1)  Voir  Montesquieu ,  Esprit  des  Lois  ,X\\.  VI ,  chap,  12. 


REVUE  DE  PARIS. 

de  Machiavel  ;  la  nécessité  et  rulilité  sont  à  ses  yeux  les  meil- 
leures raisons  d'Étal,  elles. justifient  les  moyens,  et  pour  gou- 
verner les  hommes,  sont  de  beaucoup  préférables  aux  règles 
de  l'éternelle  équité.  Ouvrez  ses  livres  au  hasard  ,  et  h  chaque 
page  ,  vous  rencontrerez  de  ces  maximes  décourageantes  inspi- 
rées par  Machiavel ,  et  répétées  plus  tard  par  La  Rochefoucauld, 
qui  ne  fait  qu'adoucir  ce  que  leur  forme  peut  avoir  de  trop  rude. 
Tout  ce  que  les  hommes  font ,  ils  le  font  pour  eux,  nous  répète 
le  moraliste  charçrin  j  reconnaissants  ou  ingrats  ,  généreux  ou 
avares,  c'est  toujours  leur  intérêt  qui  les  dirige.  —  Souvenez- 
vous  de  cette  maxime  ,  ajoute-t-il ,  si  quelqu'un  allègue  un  fait 
qui  vous  soit  favora!)le,  on  en  demandera  la  preuve;  s'il  en  cite 
un  qui  vous  soit  contraire,  on  le  croira  sur  parole. 

Celte  mauvaise  opinion  que  Cardan  a  des  hommes  l'engage 
sans  doute  à  nous  donner  les  règles  de  conduite  ([ui  suivent. 
«  Ne  résistez  ni  au  prince  ni  à  la  multitude  ,  quand  bien  même 
vous  auriez  pour  vous  le  bon  droit  le  mieux  établi.  —  L'ombre 
des  princes  est  le  chapeau  des  fous.  —  Dans  les  petites  affaires, 
il  vaut  mieux  être  dupe  que  duper;  c'est  autre  chose  dans  les 
grandes.  —  Ne  parlez  jamais  de  vos  ennemis  ,  observez-les.  — 
Accueillez  ceux  dont  la  haine  vous  nuit  secrètement;  caressez- 
les  ,  quoique  vous  soyez  lésolu  de  vous  en  venger.  —  Gardez- 
vous  d'offenser  ceux  que  vous  ne  pouvez  exterminer.  —  Les 
vices  sont  utiles  comme  les  poisons  ;  ce  sont  des  antidotes  qu'il 
faut  employer  contre  les  vices  mêmes.  —  Agissez  en  homme, 
parlez  en  femme,  écrivez  comme  si  vous  n'étiez  d'aucun 
sexe.  » 

Cette  morale,  comme  on  voit,  est  bien  italienne  et  tout  à  fait 
du  temps.  Cardan  ,  tout  en  restant  délié  et  profond  .  n'est  pas 
toujours  si  noir.  Quelques-unes  de  ses  maximes  ont  la  justesse 
et  la  i)rofondeur  de  celles  de  Bacon  ;  Hobbes  .  dans  ses  défini- 
tions .  n'est  ni  plus  énergique  ni  plus  laconique.  Nous  citerons 
seulement  les  suivantes. —  «  Les  princes  commandent  aux 
hommes,  le  temps  commande  aux  princes;  confiez-vous  donc 
au  temps.  —  Les  princes  sont  des  montagnes  de  difficile  accès, 
la  descente  est  plus  péiilleuse  que  la  montée.  —  L'ambition  est 
la  seule  passion  inlellecluelle  qui  soit  digne  deThomme.  — L'i- 
gnorance ne  fait  voir  que  les  ressemblances  des  choses,  la 
science  en  fait  apercevoir  les  différences.  »> 


REVUE  DE  PARIS.  22i 

Dans  beaucoup  de  ses  traités ,  Cardan  a  donné  de  sages  con- 
seils aux  savants ,  aux  médecins  et  aux  littérateurs  de  son  temps. 
II  assure,  à  diverses  reprises,  que  les  facultés  de  Tesprit  sont 
en  raison  inverse  de  la  force  corporelle  ;  il  ajoute  encore,  et  cela 
comme  une  excuse  ou  justification  personnelle,  que  l'obscurité 
modérée  dans  un  livre  est  une  preuve  de  la  sagesse  de  Tauteur. 
Cardan ,  si  obscur  parfois ,  se  croyait  sans  doute  un  bien  grand 
sage.  Quelques-unes  de  ses  observations  nous  prouveraient  que 
de  son  temps  les  littérateurs  de  profession  connaissaient  déjà 
les  petites  ruses  du  métier.  L'obligation  de  se  faire  beaucoup 
d'amis  afin  d'avoir  beaucoup  de  preneurs  ,  la  nécessité  du  char- 
latanisme et  le  grand  art  de  soigner  ses  succès  plus  encore  que 
ses  ouvrages  ,  sont  clairement  démontrés  dans  plusieurs  de  ses 
écrits.  N'est-ce  pas  lui  qui  nous  assure  qu'en  philosophie  ,  en 
littérature  et  dans  les  arts  ,  l'ouvrier  l'emportera  toujours  sur 
l'artiste,  son  siècle  et  sa  vie  durant?  Et  pourquoi  cela?  Parce 
que  l'artiste  se  livre  à  son  seul  génie  ,  et  s'efforce  de  se  faire 
plaisir  à  soi-même  avant  de  plaire  aux  autres  ,  tandis  que  l'ou- 
vrier se  livre  au  génie  de  tout  le  monde  et  s'efforce  de  plaire  à 
chacun  ,  c'est-à-dire  suit  la  mode.  Cardan  n'affirme-t-il  pas  en- 
core qu'il  est  inutile  d'avoir  un  grand  talent  littéraire  si  quel- 
qu'un ne  bat  le  tambour  pour  le  faire  remarquer?  C'est  une 
triste  condition  que  d'être  obligé  de  le  battre  soi-même  ,  ajoute- 
t-il  avec  une  naïve  franchise  qui  prouverait  qu'au  besoin  il  savait 
fort  bien  se  résigner  à  cette  pénible  nécessité. 

Cardan,  comme  écrivain,  avait  beaucoup  plus  d'habileté  ac- 
cessoire, de  vulgaire  savoir-faire  ,  que  de  véritable  talent.  Son 
style  pèche  par  une  absence  d'art  complète  ,  qui  ne  rachète  ce- 
pendant pas  le  naturel.  Il  est  au  contraire  prétentieux  avec  né- 
gligence ,  et  maniéré  par  laisser-aller.  Il  est  peu  de  pages  ,  des 
livres  mêmes  les  plus  vantés  de  cet  écrivain  si  fécond  ,  qui  n'of- 
frent un  singulier  mélange  de  défauts  choquanis  et  disparates. 
Tour  à  tour  diffus  ou  concis  ,  il  tombe  dans  la  confusion  par 
excès  de  prolixité  ,  et  devient  obscur  par  affectation  de  laco- 
nisme. L'abus  de  rénumération  et  de  l'analyse  alourdit  égale- 
ment son  slyle  ,  que  glacent  et  rendent  souvent  inintelligible  de 
perpétuelles  applications  des  mathématiques,  et  particulière- 
ment de  la  géométrie  et  de  l'algèbre,  aux  diverses  branches  des 
sciences  philosophiques. 

6  19 


222  REVUE  DE  PARIS. 

Celle  application  des  malhémaliques  à  la  philosophie  est  un 
nouveau  Irait  de  ressemblance  entre  les  encyclopédisles  du 
xvr  siècle  et  ceux  du  xviiie.  On  a  donc  tout  lieu  d'êlre  surpris 
du  peu  de  reconnaissance ,  je  dirais  plus ,  de  l'espèce  de  mépris 
que  ces  derniers  onl  montré  pour  ces  philosophes  indépendants, 
leurs  prédécesseurs.  Il  faut  voir  avec  quelle  dédaigneuse  pillé 
Naigeon,  sectaire  ampoulé,  crili(iue  quelques-unes  des  idées  de 
Cardan,  ce  fou  crédule  et  superstitieux  qui  a  foi  dans  ses  rêves, 
qui  doute  de  la  mortalité  de  l'âme,  et  qui  peut-être  bien  pourrait 
croire  en  Dieu.  Ce  mépris  des  disciples  n'est  pas  absolument 
partagé  par  les  maîtres.  Diderot  et  d'Alembert ,  esprits  vigou- 
reux et  hardis,  qui  savaient  plus  et  qui  se  compromettaient 
moins  ,  tout  en  faisant  bon  marché  de  ce  qu'ils  appellent  leurs 
préjugés  ,  ont  rendu  plus  de  justice  à  ces  libres  penseurs  du 
xvp  siècle,  qui,  eux  aussi,  prétendirent  à  l'universalité  des 
connaissances  humaines. 

Du  temps  de  Cardan,  on  était  loin  d'être  arrivé  au  vrai.  De 
nos  jours  ,  sans  doute  ,  on  connaît  mieux  les  effets  ;  mais  con- 
naîtra-t-on  jamais  les  causes?  Au  xvie  siècle,  la  plupart  de  ces 
effets  étaient  encore  ignorés.  Pour  arriver  à  la  connaissance  de 
ces  effets  et  appjocher  de  la  vérité  autant  peut-êlre  qu'il  est 
donné  à  l'homme  de  le  faire  ,  il  a  fallu  que  Bacon  eût  démontré 
la  nécessité  de  la  physique  expérimentale  que  Cardan  avait 
pressentie;  que  Descartes  inventât  la  méthode  ,  et ,  substituant 
le  doute  à  l'erreur,  apprît  à  l'homme  à  se  défier  de  ses  lu- 
mières; qu'Huyghens  et  Newton  eussent  banni  les  conjectures 
de  la  physique  elle-même  ;  que  ce  dernier  découvrît  le  calcul 
de  l'infini  et  la  méthode  des  suites  ,  fît  connaître  la  lumière  en 
la  décomposant .  et  qu'appliquant  le  calcul  à  l'étude  des  phéno- 
mènes de  la  nature,  il  eût  reconnu  et  démontré  les  lois  de  la 
gravitation  et  le  véritable  système  du  monde. 

Ce  pas  immense  une  fois  fait,  et  cet  incomparable  génie 
n'ayant  laissé  à  ceux  qui  viendraient  après  lui  que  la  recherche 
des  causes  et  de  l'impulsion  première  .  dont  le  principe  méca- 
nique nous  est  inconnu,  l'homme  est  forcément  obligé  de  rentrer 
dans  la  conjecture.  Le  raisonnement  seul  pourrail-il  jamais 
nous  conduire  à  la  connaissance  de  ces  causes  ?  Nous  ne  le 
croyons  pas.  Nous  douions  fort  que  l'école  philosophique  con- 
temporaine, qui  a  substitué  la  connaissance  du  wjoi  et  l'activité 


REVUE  DE  PARIS.  223 

volontaire,  ou  la  causalité  active ,  à  la  philosophie  physique 
de  Bacon  et  des  Écossais,  à  la  philosophie  mathématique  de 
Descaries,  de  Newton  et  des  encyclopédistes,  y  arrive  non 
plus,  quelque  déliés  et  quelque  spécieux  que  soient  ses  raison- 
nements ,  quelque  ingénieux  que  soient  ses  moyens. 


F.  Mercey. 


L'HERITAGE 


DE 


MON  ONGLE. 


I. 

PENSIOIT  ET   DEXI-PEXSIO:^    BOURGEOISE. 

Au  printemps  de  l'anuée  1851,  M.  Rigolet  (Jean-Claude- 
Prosi>er),  commis  principal  des  bureaux  de  la  guerre,  oblint, 
après  trente-trois  ans  de  bons  et  loyaux  services,  une  pension 
de  retraite  liquidée  à  la  somme  de  1553  fr.  M.  Rigolet  était ,  h 
cette  époque,  dans  sa  cinciuante-neuvième  année,  mais  il  était 
encore  plein  de  verdeur,  bien  qu'il  fîit  atteinte  un  degré  assez 
prononcé  de  celte  obésité  qu'enfante  communément  à  la  lon- 
gue la  douce  quiétude  du  fauteuil  bureaucratique.  Il  portait 
au  surplus  son  ventre  à  merveille,  et  son  embonpoint,  auquel 
venait  se  marier  une  paire  de  besicles,  lui  donnait  un  petit  air 
de  gravité  et  d'importance  que  les  employés  parvenus  à  un 
certain  âge  prennent  aisément  pour  de  la  dignité  et  qu'ils  ne 
quittent  plus  dès  lors,  même  dans  les  circonstances  les  plus 
l)iosaïques  de  la  vie,  sous  le  rasoir  du  barbier  comme  le  ven- 
tre à  table,  en  présence  de  leur  pot-au-feu. 


REVUE  DE  PARIS.  225 

M.  Rigolet  qui  avait  prêté  à  tous  les  régimes  le  concours 
empressé  de  sa  plume,  depuis  la  république  jusqu'à  la  révolu- 
tion de  juillet,  avait  contracté  à  l'ombre  des  cartons,  des  ha- 
bitudes qui  lui  étaient  chères  à  plus  d'un  titre  et  auxquelles  sa 
nouvelle  position  allait  le  forcer  de  renoncer.  Ainsi,  désormais 
pour  lui  plus  de  ces  douces  causeries  qui  coupent  si  agréable- 
ment le  travail  de  la  journée,  à  l'heure  où  la  mâchoire  déten- 
due par  la  déglutition  de  la  flûte  classique,  éprouve  le  besoin 
d'exercer  encore  autrement  son  activité;  plus  de  joyeux  repas 
de  corps,  à  la  suite  de  quelque  distribution  extraordinaire  de 
gratifications  ;  plus  de  renseignements  à  délivrer  à  ces  bons 
solliciteurs  qui  recueillent  vos  moindres  paroles  avec  la  même 
respectueuse  avidité  que  si  elles  tombaient  de  la  bouche  d'un 
oracle;  le  comédien  avait  fini  son  rôle  et  il  lui  fallait  ôter  son 
costume  et  son  rouge,  et  il  lui  fallait  descendre  de  ces  plan- 
ches qu'il  avait  tant  aimées  et  où  il  ne  devait  plus  remonter 
jamais. 

On  a  beaucoup  écrit  sur  les  bureaucrates ,  et  généralement 
on  les  a  fort  maltraités.  Cependant,  à  part  leurs  petites  pré-' 
tentions  qu'il  faut  bien  leur  pardonner  :  qui  n'a  pas  la  sienne? 
quelle  classe  de  la  société  aujourd'hui  a  plus  de  titre  peut-être 
à  l'estime  publique  que  ces  hommes  honnêtes  et  laborieux  qui, 
au  milieu  du  débordement  de  toutes  les  ambitions,  au  plus  fort 
de  celte  soif  immodérée  d'or,  de  jouissances  et  d'honneur  dont 
tout  le  monde  est  possédé  autour  d'eux,  se  résignent  à  passer 
obscurément  les  plus  belles  années  de  leur  vie  à  l'ombre  mal- 
saine d'un  bureau  et  à  échanger  leur  indépendance,  leur  tra- 
vail, leur  capacité  contre  un  traitement  de  1200  fr.  ,  qui,  au 
bout  de  30  ans  de  service,  et  à  l'aide  de  quelques  bonnes  chan- 
ces, pourra  s'élever  à  3,000  fr.  avec  le  grade  de  commis  prin- 
cipal pour  maréchalat  !  Et  pourtant,  ces  gens-lù  s'attachent 
à  leurs  fastidieuses  fonctions;  bien  plus,  ils  en  sont  fiers  ! 

A  force  de  rédiger  ou  d'expédier  au  nom  de  leur  ministre  des 
lettres  adressées  à  tous  les  grands  de  la  terre,  ils  finissent  par 
croire  à  une  espèce  de  transubstancialion;  ils  se  font,  dans  la 
pensée,  les  pairs  de  tous  ces  hommes  d'Étal  avec  lesquels,  depuis 
neuf  heures  jusqu'à  quatre  ou  cinq,  ils  sont  en  conversation 
de  lousles  instants;  à  force  de  traiter  dans  leurs  détails  les  plus 
microscopiques,  les  affaires  de  cette  grande  abstraction  qu'oJi 


226  REVUE  DE  PARIS. 

appelle  le  royaume,  le  pays,  comme  on  voudra,  ils  s'imaginent 
volontiers,  à  l'exemple  de  Louis  XIV,  que  le  royaume,  le  pays, 
c'est  eux,  et  que  le  jour  oîi  l'on  sera  dans  la  nécessité  de  se 
passer  de  leurs  services  ,  sera  pour  la  France  un  jour  néfaste. 
Pauvres  rêveurs  destinés  à  ne  s'eveiller,  comme  la  Belle  au  Bois 
dormant,  qu'après  un  sommeil  presque  demi-séculaire,  et  dont 
nul  prince  ne  vient  les  tirer  ! 

M,  Rigolet  était  la  plus  haute  expression  de  cette  espèce  de 
bureaucrates.  Joignez  à  cela  qu'en  quittant  l'administration, 
il  se  voyait  désormais  hors  d'état  de  satisfaire  ce  besoin  de  so- 
ciabilité qui  trouve  naturellement  tant  d'éléments  d'expansion 
au  milieu  de  ces  grandes  aggrégations  d'hommes  dont  se  com- 
pose un  ministère  ,  et  qui  .  bien  plus  encore  que  le  sentiment 
religieux,  explique  l'immense  faveur  dont  jadis  ont  joui  les 
couvents  et  les  monastères  sous  un  ordre  de  choses  où  la  so- 
ciété n'était  réellement  constituée  à  l'état  d'ébauche  qu'auprès 
du  souverain.  Ainsi,  la  retraite  dont  M.  Rigolet  venait  d'être 
frapj)é  l'atteignait  à  la  fois  dans  son  amour-propre  ,  dans  ses 
goùis,  dans  ses  habitudes  les  plus  intimes.  Cet  homme  se  sen- 
tait encore  plein  d'activité,  malgré  ses  cinquante-neuf  ans, 
il  avait  besoin  d'occupations  et  il  se  fût  volontiers  écrié  en  se 
frappant  le  front,  comme  le  poète  à  l'instant  suprême  :  «  Pour- 
tant, j'avais  encore  quelque  chose  là  !  •> 

Mais  ce  n'était  pas  tout,  et,  aux  privations  purement  mora- 
les dont  nous  venons  de  présenter  l'esquisse,  allaient  se  joindre 
les  privations  matérielles,  si  sensibles  à  Theure  où  la  vieillesse 
commence.  Bien  que  veuf  depuis  plusieuis  années,  M.  Rigolet 
n'était  pas  seul  au  monde  :  il  avait  une  fille  dont  l'éducation 
était  sur  le  point  délre  terminée.  M"=  Hcirraance ,  c'était  son 
nom,  avait  obtenu  jadis,  grâce  à  une  auguste  protection  et  au 
souvenir  d'un  oncle,  capitaine  d'infanterie  et  légionnaire,  tué 
en  1825,  à  l'affaire  du  Trocadéro  ,  la  faveur  d'être  élevée  à  la 
maison  royale  de  Saint-Denis  ,  d'où  elle  allait  sortir  dans  peu 
de  mois.  Il  est  vrai  qu'en  compensation  de  cette  charge  nou- 
velle qui  allait  lui  être  imposée,  au  moment  même  où  ses  res- 
sources diminuaient  de  moitié,  par  suite  de  son  admission  à  la 
retraite,  M.  Rigolet  possédait  un  petit  capital  de  22,000  francs 
placé  sur  le  grand-livre  en  5  0/0,  Mais  que  faire  à  Paris  avec 
un  revenu  net  de  2,600  fr.  pour  deux  personnes?  Il  y  avait  à 


REVUE  DE  PARIS.  227 

peine  là,  avec  la  plus  stricte  économie,  de  quoi  se  procurer 
une  femme  de  ménage. 

Ainsi,  M"«  Hermance,  élevée  avec  des  filles  de  colonels  et  de 
généraux  en  serait  réduite  à  se  servir  les  trois  quarts  du  temps 
elle-même.  Le  cœur  paternel  de  M.  Rigolet  en  saignait  d'a- 
vance cruellement,  et  puis,  comme  il  se  glisse  toujours  à  noire 
insu  au  milieu  de  nos  sentiments  les  plus  purs  et  les  plus  gé- 
néreux, je  ne  sais  quel  germe  profondément  vivace  de  cet 
amour  de  soi  que  Larocliefoucault  a  analysé  d'une  manière  si 
vraie  et  si  spirituelle,  l'ex-commis  principal  des  bureaux  de  la 
guerre  ne  pouvait  non  plus  réprimer  un  soupir  en  songeant 
par  intervalles  à  sa  demi-tasse  et  à  sa  partie  de  dominos  ,  dé  • 
sormais  pour  lui  frappées  d'interdiction. 

Comme  en  proie  à  ces  amères  réflexions,  M.  Rigolet  parcou- 
rait un  jour  la  partie  des  boulevards  qui  s'étend  entre  la  rue  du 
Pont-aux-Choux  et  la  place  de  la  Bastille  (car  il  avait  résolu  de 
fixer  son  domicile  dans  celle  zone  éminemment  tranquille, 
saine  et  économique  de  la  capitale),  une  idée  audacieuse,  une 
idée  triomphante  lui  poussa  tout  à  coup  dans  l'esprit.  Vers  le  mi- 
lieu du  boulevard  compris  entre  la  rue  du  Pas-de-la-Mule  et  la 
rue  Saint-Gilles,  il  venait  d'apercevoir  une  maison  de  modeste 
apparence,  mais  toute  proprette,  au-devant  de  laquelle  s'épa- 
nouissait un  petit  jardin  dont  une  grille  en  fer  plein  dans  le  style 
sévèreetmassifdu  grandsiècle  forraaitla  clôlure.  Sur  celte  grille 
était  fixé  un  écriteau  en  grosses  lettres  d'imprimerie  ainsi  conçu  : 

Corps  de  logis  à  louer  en  totalité  ou  en  partie,  avec  jouis- 
sance  d'un  jardin.  S'adresser  rue  des  Tournelles.  Nota  : 
Ce  corps  de  logis,  par  sa  situation  et  ses  aménagements,  est 
propre  à  l'établissement  d'une  pension  bourgeoise. 

Lorsque  Archimède  trouva  son  fameux  problème,  lorsque 
Galilée  découvrit  le  mouvement  de  rotation  de  notre  planète, 
ni  l'un  ni  l'autre  n'éprouvèrent  à  coup  sûr  une  joie  plus  vive, 
une  plus  intense  satisfaction  d'eux-mêmes  que  M.  Rigolet,  il- 
luminé soudain  par  ces  mo:s  magiques  :  Maison  propre  à  l'é- 
tablissement d'une  pension  bourgeoise.  Désormais  son  sort 
était  fixé  et  la  chaise  curule  d'Amphylrion,  moyennant  rélri- 
bulion  honnête  de  ses  hôtes  ,  allait  remplacer  pour  lui  le  fan- 


228  REVUE  DE  PARIS. 

teil  bureaucratique  ;  désormais  plus  d'inquiétudes  pour  les 
mains  blanches  et  délicates  de  M"^  Hermance  :  au  lieu  de  ser- 
vir, elle  n'aurait  plus  qu'à  commander;  à  elle  le  sceptre  du 
logis,  à  elle  les  rênes  du  char  ;  à  lui,  Rigolet  son  premier  mi- 
nistre, la  caisse,  les  budgets,  les  écritures,  tout  ce  qui  devait 
lui  rappeler  son  doux  passé  et  ses  chères  fonctions  de  commis 
principal  ;  puis,  par-dessus  tout  cela  ,  une  existence  toute  de 
causeries  .  de  bien  vivre  ,  de  dissertations  gastronomiques  ou 
autres,  de  dominos  et  de  demi-tasses  !....  Comme  Catherine 
de  Bora ,  M.  Rigolet  venait  de  rencontrer  son  idéale  non  plus 
sous  la  forme  irréligieuse  d'un  moine  défroqué,  mais  sous  l'en- 
veloppe charmante  d'une  petite  maison  avec  un  jardin  et  des 
barreaux  verts. 

Le  soir  même ,  un  bail  de  cinq  années  rendait  l'heureux 
M.  Rigolet  locataire  principal  de  la  maison,  moyennant  un 
prix  annuel  de  1,750  francs,  non  compris  le  sou  pour  livre,  et 
dès  le  lendemain,  de  pompeuses  circulaires,  lancées  dans  tous 
les  bureaux  des  diverses  administrations  publiques,  annonçaient 
officiellement  que  M.  Rigolet.  commis  principal  en  retraite  du 
ministère  de  la  guerre,  offrait,  ù  des  prix  modérés  ,  la  table, 
lelogementet  unbonair,  auxbureaucratesjaloux  d'établir  leurs 
pénates  à  une  lieue  de  leur  domicile  politique;  car  nul  n'i- 
gnore (}ue  les  ministères  se  trouvent  situés  dans  les  quartiers 
de  Paris  les  plus  inabordables  aux  petites  bourses  ,  sans  doute 
dans  l'intérêt  des  employés ,  gens  généralement  on  ne  peut 
plus  fortunés. 

Il  faut  bien  le  dire  à  la  honte  du  corps  bureaucratique  :  les 
anciens  camarades  de  M.  Rigolet  se  montrèrent  peu  sensibles 
à  ses  avances,  et  tel  qui  habitait  les  hauteurs  stériles  et  crayeu- 
ses des  Batignolles  ou  les  bas-fonds  fangeux  de  Vaugirard , 
déclara  que  le  Marais  était  un  pays  perdu  qu'il  fallait  rayer  de 
la  carte  de  Paris.  Les  nombreux  et  éloquents  prospectus  de 
M.  Rigolet  ne  purent  même  lui  conquérir  un  demi-pension- 
naire, et  le  pauvre  homme  eût  été  forcé  de  fermer  boutique, 
si  deux  ou  trois  vieilles  rentières  du  Marais  ne  l'eussent  pris 
sous  leur  protection  spéciale  et  ne  fussent  venues  abriter  sous 
son  toit  hospitalier  leurs  catarrhes,  leurs  souvenirs  et  leurs 
rhumatismes.  Ces  dames  entraînèrent  à  leur  suite  quelques  Si- 
gisbés cacochymes  qui  avaient  brillé ,  disaient-ils,  d'un  éclat 


REVUE  DE  PARIS.  929 

fort  vif  sous  le  directoire  et  le  consulat,  et  qui  depuis  lors 
étaient  passés  à  l'état  de  victimes  des  révolutions,  sous  tous 
les  régimes,  et  ainsi  se  trouva  composé  le  noyau  de  la  pension 
Rigolet. 

Dans  les  commencements ,  cet  établissement  fut  bien  loin  de 
répondre  aux  espérances  orgueilleuses  de  son  auteur,  qui,  dans 
le  transport  de  son  cerveau,  y  avait  vu  non-seulement  une 
douce  occupation,  mais  toute  une  fortune.  Les  pensionnaires 
de  M.  Rigolet  le  payaient  d'une  manière  fort  maigre  5  ils  avaient 
en  revanche  les  prétentions  les  plus  exagérées.  La  partie  fémi- 
nine de  la  réunion  aurait  voulu  pour  la  modique  somme  de 
1  fr.  25  c  ,  centimes  ,  tarif  du  dîner,  n'avoir  jamais  que  de  la 
volaille  ou  du  gibier  en  fait  de  rôti,  et  la  partie  masculine  , 
dont  les  appétits  plus  robustes  avaient  été  tarifés  à  raison  de 
1  franc  50  cent,  par  estomac,  faisait  sans  cesse  observer  mali- 
gnement que  depuis  l'établissement  de  la  pension  il  n'avait  pas 
été  constaté  un  seul  cas  d'indigestion.  Moyennant  ces  très-mo- 
destes conditions  pécuniaires,  c'était  à  qui  absorberait  la  plus 
grande  quantité  d'aliments  possible  ,  sans  doute  en  vue  du  dé- 
jeuner du  lendemain,  supprimé  pour  la  plupart  d'entre  eux  et 
devenu  chez  les  autres  mythe  ou  problême.  Joignez  à  cela  que 
les  pensionnaires,  ordinairement  assez  peu  d'accord  ensemble 
sur  toutes  choses,  passaient  soudain  à  l'union  et  à  l'harmonie 
les  plus  parfaites  dès  qu'il  s'agissait  d'imposer  à  leur  hôte  quel- 
que mesure  plus  ou  moins  attentatoire  à  ses  intérêts. 

C'est  ainsi  qu'un  beau  jour  ils  décidèrent  tous  d'une  voix  que 
la  pension  Rigolet  aurait  un  salon  et  que  ce  salon  serait  bien 
entendu  celui  du  chef  de  l'établissement.  Lorsque  M.  Rigolet 
reçut  communication  de  cette  désastreuse  pétition,  présentée, 
comme  on  le  pense  bien,  sous  une  forme  presque  menaçante, 
il  faillit  tomber  à  la  renverse,  et  sortant  de  son  calme  habituel 
il  osa  répondre  que  c'était  bien  assez  de  pourvoir  à  l'alimen- 
tation de  ses  hôtes  sans  avoir  encore  à  leur  rendre  plus  doux 
le  travail  de  la  digestion;  mais  sur  la  déclaration  qui  lui  fut 
faite  par  un  ancien  expéditionnaire  du  ministère  des  relations 
extérieures  que  son  refus  serait  considéré  par  un  chacun  comme 
un  casus  belli,  et  qu'on  irait  chercher  ailleurs  un  hôte  plus 
accommodant,  il  consentit  à  s'exécuter.  Seulement  il  fut  con- 
venu de  part  et  d'autre  que  le  salon  serait  chauffé  et  éclairé 


230  REVUE  DE  PARIS. 

aux  frais  de  M.  Rigolet,  mais  que  les  jeux  de  cartes  seraient  à 
à  la  charge  des  joueurs  :  M.  Rigolet  s'engagea  par  exception  à 
fournir  les  dominos. 

Ces  préliminaires  arrêtés,  les  pensionnaires  prirent  solennel- 
lement possession  du  salon  où  l'on  venait  tous  les  soirs  pren- 
dre le  café.  Quant  aux  liqueurs,  elles  étaient  rangées  au  nom- 
bre des  extra,  c'est-à-dire  des  objets  de  consommation  qui  se 
payaient  à  part,  et  il  est  juste  de  dire  que  les  pensionnaires  de 
M.  Rigolet  étaient  sur  ce  point  d'une  excessive  sobriété.  Une 
fois  le  salon  obtenu  ou  pour  mieux  dire  usurpé,  les  exigences 
allèrent  toujours  croissant.  Habitué  depuis  trente-trois  ans  à 
plier  sous  la  verge  de  fer  des  autorités  bureaucratiques  de  tout 
ordre  et  de  toute  espèce  ,  depuis  le  fier  directeur-général  jus- 
qu'au tyrannique  sous-chef  ,  M.  Rigolet  n'avait  point  la  force 
nécessaire  pour  résister  aux  empiétements  perpétuels  de  ses 
pensionnaires  métamorphosés  en  autant  de  tribuns  du  peuple. 
Le  pauvre  homme  avait  rêvé  une  monarchie  tranquille  et  abso- 
lue comme  celle  de  Louis  XIV,  et  il  était  tombé  en  plein  gouver- 
nemenl  constitutionnel.  Il  suait  sang  et  eau  pour  satisfaire  tout 
le  monde;  il  ne  faisait  que  des  jaloux  et  des  mécontents.  Il  avait 
poussé,  dit-on,  la  complaisance  jusqu'à  céder  au  vœu  d'une 
jeune  évaporée  de  cinquante-sept  ans  ,  qui  avait  réclamé  avec 
instance  un  volant  et  des  raquettes,  et  qui,  de  plus,  avait  voulu 
qu'il  fit  sa  partie,  faute  d'autre  partner. 

En  présence  de  tant  d'intérêts  rivaux,  de  prétentions ,  d'exi- 
gences de  toute  sorte,  on  conçoit  sans  peine  que  la  position  de 
M.  Rigolet  fût  devenue  intolérable.  Loin  de  tirer  aucun  profit 
matériel  de  sa  spéculation,  il  était  déjà  obligé  de  recourir  aux 
emprunts,  bien  que  son  établissement  eût  à  peine  trois  mois 
d'existence.  Bref,  il  allait  peut-être  y  renoncer,  lorsqu'un  évé- 
nement assez  important  vint  tout  à  coup  changer  la  face  des 
choses  :  M"«  Hermance  Rigolet,  dont  Téducation  était  achevée, 
quitta  définitivement  la  maison  royale  de  Saint-Denis. 

Il  y  a  des  historiens  qui  pensent  que  lorsque  les  Francs,  nos 
premiers  pères,  ont  fait  la  loi  salique  ,  ils  étaient  uniquement 
préoccupés  de  l'appréhension  de  voir  le  sceptre  tomber  en  que- 
nouille des  mains  trop  débiles  pour  le  porter  ,  et  l'autorité  s'é- 
vanouir parla  faiblesse  du  commandement.  Pour  nous,  dût-on 
nous  accuser  de  paradoxe,  nous  serions  tentés  de  croire  que 


REVUE  DE  PARIS.  231 

ces  guerriers  législateurs  ont  redouté  bien  plutôt  que  cédant  à 
l'invincible  ascendant  du  sexe  féminin,  leur  postérité  n'en  vînt 
à  ne  plus  vouloir  d'autre  joug,  dès  qu'elle  aurait  goûté  celui-là 
et  à  déshériter  quelque  beau  jour  l'autre  sexe  du  privilège  plus 
ou  moins  glorieux  de  s'asseoir  sur  le  trône.  Qui  sait  même  si 
la  loi  salique  n'est  pas  un  dérivé  du  même  principe  que  celle 
que  Dieu  avait  faite  pour  Adam  et  Eve  d^ns  le  paradis  terres - 
Ire,  et  si,  dans  la  pensée  de  nos  premiers  pères,  pensée  coupa- 
ble et  mal  fondée  sans  doute,  le  règne  de  la  femme  n'équiva- 
lait pas  à  la  dégustation  du  fruit  trop  célèbre  qui  perdit  le  pre- 
mier homme. 

Quoi  qu'il  en  soit,  à  moins  d'être  aveugle,  on  ne  saurait  nier 
l'influence  irrésistible  qu'une  femme  exerce  sur  une  aggréga- 
tion  quelconque  d'individus,  alors  surtout  qu'elle  est  jeune, 
spirituelle  ou  jolie.  Qu'est-ce  donc  quand  les  trois  qualités  se 
trouvent  réunies  ?...  Les  plus  faibles,  à  cet  égard,  valent  mieux 
que  l'homme  le  plus  fort.  M"*^  Hermance  Rigolet  parut,  et  les 
flots  en  révolte  dans  l'établissement  paternel  rentrèrent  incon- 
tinent dans  leur  lit,  sans  même  faire  entendre  un  sourd  mur- 
mure. Le  dîner  fut  trouvé  d'une  voix  unanime  parfaitement 
préparé,  les  mets  merveilleusement  choisis,  le  salon  prodigieu- 
sement éclairé  avec  ses  deux  chandelles,  et  l'on  attendit .  pour 
se  livrer  aux  chances  fiévreuses  du  loto  ou  aux  savantes  com- 
binaisons du  damier  et  des  dominos ,  que  la  nouvelle  venue 
eût  fait  savoir  quel  était  celui  de  ces  jeux  qui  lui  convenait 
le  mieux. 

C'est  que  M^^  Hermance  avait  dix-sept  ans,  la  taille  svelte  et 
élancée,  les  yeux  bruns ,  brillants  et  humides  comme  la  rosée, 
les  cheveux  châtains  foncés  et  une  physionomie  fort  agréable  , 
à  laquelle  cette  expression  de  mutinerie  qu'on  rencontre  assez 
fréquemment  chez  les  jeunes  tilles  élevées  dans  les  pensionnats 
et  qui  commençait  alors  à  se  fondre  doucement  avec  la  pudeur 
et  l'ingénuité  de  la  vierge  devenue  nubile,  ajoutait  je  ne  sais 
quoi  de  piquant  et  de  puissamment  attractif.  Toute  la  pension 
Rigolet  était  sous  le  charme  de  ces  grâces  prinlanières  dont 
rien  ne  saurait  rendre  la  magique  influence.  C'éiail  pour  tou- 
tes ces  têtes  chenues  comme  une  fraîche  émanation  de  leur 
jeunesse  depuis  longtemps  écoulée.  Les  femmes  elles-mêmes, 
en  contemplant  cette  rayonnante  beauté,  sentaient  refleurir 


232  RKVUE  DE  PARiS. 

leurs  plus  doux  souvenirs  et  se  redressaient  machinalement  sur 
leurs  sièges,  et  leurs  lèvres  flétries  grimaçaient  comme  un  sou- 
rire pendant  que  les  hommes  rajustaient  furtivement  quelque 
mèche  égarée  de  leur  chevelure  plus  ou  moins  artificielle, 
quelque  pli  malencontreux  de  leur  cravate,  et  cherchaient  par 
un  impuissant  effort  à  cambrer  un  torse  qui  jadis  avait  eu 
une  (aille. 

De  l'arrivée  d'Hermance  data  une  nouvelle  ère  pour  la  pen- 
sion Rigoiet.  D'abord,  la  jeune  fille  prit  définitivement  la  haute 
direction  de  Télablissement.  Ce  fut  elle  qui  occupa  à  table  le 
siège  de  présidente  ,  et  cela  avec  une  grâce  et  une  aisance  de 
bon  goût  qu'elle  tenait  sans  doute  autant  de  la  nalure  que  des 
leçons  el  des  conseils  de  la  vénérable  baronne  de  Bourgoing  , 
surinUndante  de  la  maison  royale.  A  sa  droite  et  à  sa  gauche 
elle  eut  soin  de  placer,  sans  avoir  égard  aux  distinctions  socia- 
les, les  deux* doyens  d'âge  de  la  réunion,  et  cette  preuve  de 
tact  lui  attira  tous  les  suffrages.  M.  Rigolet,  désormais  borné 
aux  fonctions  de  premier  écuyer  tranchant  et  de  premier  maî- 
tre d'iiôtel ,  s'assit  en  face  de  sa  fille ,  et  déchargé  d'une  res- 
ponsabilité dont  il  n'avait  que  trop  senti  tout  le  poids,  il  reprit 
sa  grosse  gaieté  bourgeoise  et  son  embonpoint  qui  commen- 
çaient l'un  et  l'autre  à  l'abandonner.  En  même  temps,  M""  Her- 
mance  se  montra  pleine  d'attentions  et  de  prévenances  pour 
les  autres  antiquités  végétatives  qui  composaient  la  collec- 
tion de  son  père.  Elle  ne  connaissait  aucun  jeu  ,  soit  de  com- 
])inaisons,  soit  de  hasard,  et  elle  voulut  les  apprendre  tous 
l)our  pouvoir  à  tour  de  rôle  faire  la  partie  d'un  chacun.  Il  est 
bien  entendu  que  la  dame  au  volant  et  à  la  raquette  ne  fut 
point  oubliée;  mais  elle  renonça  bien  vite  à  ce  passe-lemps, 
parce  qu'en  voyant  toute  la  grâce  qu'y  déployait  sa  jolie  ad- 
versaire, elle  sentit  tout  le  ridicule  qui  en  rejaillissait  sur 
elle-même. 

D'un  autre  côté,  M^eHermance  apporta  dans  l'établissement 
des  moyens  de  distraction  qui  lui  étaient  propres  et  qui  y  étaient 
inconnus  avant  elle  :  elle  avait  appris  la  musique  à  la  maison 
royale,  jouait  du  piano  et  chantait  même  assez  agréablement. 
Bientôt,  les  passants  attardés  le  soir  dans  la  ruedesTournelles 
et  sur  le  boulevard  Saint-Antoine  accueillirent  non  sans  quelque 
surprise  (dix  ans  déjà  se  sont  écoulés  depuis  l'époque  ù  laquelle 


REVUE  DE  PARIS.  233 

se  passe  celle  hisloire)  quelques  refrains,  quelques  notes  affai- 
blies des  romances  de  Panseron  et  des  mélodies  de  Boïeldieu  et 
de  Rossini.  On  organisa  ensuite  des  lectures  dont  le  célèbre  ro- 
mancier écossais  fit  tous  les  frais.  Pas  n'est  besoin  de  dire  qui 
remplissait  le  plus  souvent  les  fonctions  de  lectrice ,  car  les 
chapitres  les  plus  intéressants  eussent  paru  sans  saveur,  récités 
par  une  autre  voix  que  cette  voix  fraîche  et  pure  dont  les  vi- 
brations éveillaient  dans  toutes  les  âmes  un  écho  si  profondé- 
ment sympathique. 

C'était  plaisir  de  voir  ce  conciliabule  de  toutes  les  infirmités 
humaines,  y  compris  la  vieillesse,  qui  est  peut-être  la  plus 
grave  de  toutes,  parce  que  celle-là  est  sans  remède,  tour  à  tour 
amusé,  ému,  charmé  par  cette  jeune  enchanteresse  qui  sem- 
blait avoir  emprunté  à  la  fameuse  Armide  ,  non  pas  seulement 
la  baguette,  mais  aussi  la  beauté.  Son  sourire  illuminait  tous 
ces  fronts  mornes  et  soucieux;  toutes  ces  rides  s'effaçaient  sous 
son  regard;  chacune  de  ses  paroles  dissipait  une  douleur  ou 
un  ennui.  Bref,  l'âge  d'or  était  revenu  pour  la  pension  Rigolet. 
Il  n'était  bruit  dans  tout  le  Marais  que  des  ineffahles  délices 
dont  s'enivraient  à  longs  traits  les  hôtes  de  ce  bienheureux 
Eden.  Une  circonstance  assez  insignifiante  en  apparence,  mais 
qui  devait  avoir  d'immenses  résultats  ,  vint  altérer  la  limpidité 
de  ce  ciel  si  pur,  et  là  où  régnaient  la  paix  et  le  bonheur  ap- 
porter le  germe  de  tous  les  orages. 

Il  avait  été  convenu  que  les  dimanches  d'été  le  salon  serait 
fermé,  M.  Rigolet  ayant  exprimé  le  désir  de  se  réserver  ce 
jour-là  pour  aller  respirer  l'air  frais  du  soir  sous  les  charmilles 
du  Jardin-Turc  et  savourer  à  longs  traits,  avec  sa  fille  ,  une 
Ijuuteille  de  bière  plus  ou  moins  écumanle,  accompagnée  d'une 
demi-douzaine  d'échaudés.  Or,  par  un  beau  dimanche  du  mois 
d'août,  M.  Rigolet  entra  tout  dispos  dans  la  chambre  de 
M''"  Hermance  une  demi-heure  environ  avant  le  dîner  ets'étant 
assis  auprès  d'elle. 

—  Que  ferons-nous  ce  soir?  lui  dil-il. 

—  Ce  qu'il  le  plaira,  mon  bon  père,  répondit  M"«  Hermance 
en  fille  soumise. 

—  Ne  trouves-tu  pas,  reprit  M.  Rigolet,  que  le  Jardin-Turn 
devient  bien  monotone  ?  Toujours  les  mêmes  physionomies ,  des 
rentiers,  des  vieilles  femmes,  des  arbres  rabougris  ou  pleins  de 

6  iO 


23f  KEVUE  DE  PARIS. 

poussière,  comme  ceux  du  boulevard  î  I!  ine  prend  fantaisie 
d'aller  ce  soir  à  la  campagne.  Qu'en  dis-tu? 

—  Oh  la  bonne  idée!  s'écria  Heiraance,  en  sautant  sur  son 
sit^ge  et  en  jetant  familièrement  ses  deux  bras  au  cou  du  vieux 
bureaucrate,  puis  se  ravisant  fout  à  coup  :  Mais  comment  faire? 
ajouta-t-elle,  lu  sais  que  le  dîner  ne  finit  guère  qu'à  six  heu- 
res ,  où  irons-nous? 

—  Eh  bien  ,  n'avons-nous  pas  tout  le  temps  nécessaire  pour 
aller  à  Vincennes  ?  Nous  prenons  l'omnibus  à  la  place  delà 
Bastille,  et  à  sept  heures  ,  nous  sommes  ,  si  nous  voulons,  au 
milieu  du  bois  ,  nous  y  restons  jusqu'à  neuf  heures  et  demie  , 
et  nous  revenons  ensuite  nous  coucher.  Allons!  voilà  qui  est 
chose  convenue,  n'est-ce  pas,  tu  vas  passer  une  rohe  et  pren- 
dre tout  de  suite  ton  chapeau  pour  que  nous  n'ayons  aucun  re- 
tard. 

Pour  toute  réponse  ,  Hermance  lendit  son  front  à  son  père, 
qui  le  baisa  tendrement ,  et  moins  d'un  quarl-d'heure  après  la 
jeune  fille  entrait  radieuse  dans  la  salle  à  manger,  où  tous  les 
convives  se  trouvaient  déjà  réunis.  Elle  était  velue  d'une  simple 
robe  de  mousseline  blanche  à  pois,  qui  ne  dissimulait  qu'à 
demi  les  plus  gracieux  contours,  et  elle  tenait  à  la  main  une 
charmante  petite  capote  de  soie  rose  qui  devait  à  coup  sûr  lui 
aller  à  merveille.  De  son  côté  ,  M.  Rigolet  avail  cru  devoir  en- 
dosser à  l'avance  certain  habit  noir  âgé  de  deux  luslres  environ, 
qu'il  menait  seulement  dans  les  grandes  cérémonies,  aux  no- 
ces, aux  enterrements  et  aux  réceptions  de  nouvel  an  chez 
M.  le  secrétaire-général.  De  plus,  il  avait  chaussé  les  bas  blancs 
et  l'escarpin  à  rosettes,  accompagnement  obligé  d'un  magnifi- 
que pantalon  de  nankin.  Il  était  superbe. 

—  Oh  !  oh  !  s'écrièrent  tout  d'une  voix  les  convives,  il  paraît 
qu'on  a  des  projets  ce  soir. 

—  En  effet,  répondit  M.  Rigolet  avec  une  certaine  emphase, 
nous  allons,  ma  fille  et  moi.  à  la  campagne. 

—  Diable!  diable!  dit  un  des  pensionnaires,  vieux  profes- 
seur de  province  à  figure  de  satyre  et  à  voix  de  fausset ,  vous 
avez  peut-être  tort ,  il  a  fait  ircs-chaud  toute  la  journée.  Je 
crains  que  nous  n'ayons  de  l  eau  ce  soir.  Timeo  imbrem. 

—  Mon  baromètre  est  au  beau,  répondit  victorieusement 
M.  Rigolet. 


REVUE  DE  PARIS.  235 

Là-dessus  un  ex-commis  aux  vivres  de  l'armée  d'Italie ,  qui 
prenait  la  qualification  d'ancien  officier  ,  el  portait  à  ce  titre, 
en  tout  temps  de  l'année,  une  redingote  bleue  boutonnée  jus- 
qu'au menton,  plus  un  col  noir  à  liséré  blanc,  accompagné 
d'une  paire  de  moustaches  réellement  hyperboliques,  repartit 
d'un  ton  superbe  : 

—  El  moi  aussi ,  j'ai  mon  baromètre  ,  el  il  est  plus  sûr  que 
tous  les  autres  ,  bien  que  je  ne  crache  pas  du  latin  ,  car  je  suis 
Frnançais,  et  mon  baromètre  est  français  comme  moi...  c'est 
mes  blessures  !... 

—  Ses  blessures!  murmura  tout  bas  une  dame  à  l'oreille  de 
son  voisin;  il  veut  dire  ses  cors  et  ses  durillons. 

—  Qu'il  pleuve  ou  non ,  dit  M"'=  Hermance,  peu  m'importe  ! 
je  suis  brave  et  ne  crains  pas  l'orage. 

—  Ne  parlez  pas  ainsi ,  mademoiselle,  reprit  vivement  l'ex- 
professeur  qui  ne  se  tenait  nullement  pour  battu.  Les  orages 
ont  de  tout  temps  été  funestes,  surtout  au  sexe  enchanteur  si 
bien  personnifié  en  vous,  et  si  vous  aviez  lu  le  quatrième  livre 
de  l'Enéide  ,  oii  Didon  ,  forcée  de  chercher  un  abri  daus  une 
caverne,  y  rencontre  le  bel  Enée,  formosiim  OEnean. 

—  Monsieur,  interrompit  l'ex-commis  aux  vivres,  qui  était 
doué  d'une  superbe  voix  de  basse-taille  ,  un  ancien  officier  ne 
saurait  souffrir  plus  longtemps  qu'on  se  permette  des  allusions 
deshonnêtes  en  présence  de  .M"*  Rigolet,  entendez-vous  ,  mon- 
sieur? 

—  Messieurs,  de  grâce,  calmez-vous!  dit  Hermance  en 
riant;  je  suis  bien  déterminée  à  aller  ce  soir  à  la  campagne; 
mais,  pour  mettre  tout  le  monde  d'accord,  je  prendrai  une  om- 
brelle. 

Cet  incident  n'eut  point  d'autre  suite,  etledîner  étant  achevé, 
M.  Rigolet  et  sa  fille,  accompagnés  de  tous  les  pensionnaires 
qui  voulaient  absolument  lui  servir  d'escorte,  s'acheminèrent 
vers  l'omnibus  de  la  place  de  la  Rastille.  Comme  ils  longeaient 
ainsi  processionnellement  le  boulevard  Saint-Antoine  ,  un  ca- 
briolet fort  élégant  vint  à  passer.  Il  était  conduit  par  un  beau 
jeune  homme  blond  d'environ  25  ans  mis  avec  beaucoup  de  re- 
cherche. Derrière  le  cabriolet  se  tenait  debout  un  petit  groom 
en  livrée.  A  la  vue  d'Hermance  qui  marchait  en  tête  du  cor- 
tège, appuyée  sur  le  bras  de  son  père,  le  maître  du  cabriolet  ra- 


236  REVUE  DE  PARIS. 

lentit  brusquement  l'allure  de  son  fougueux  alezan  ,  et  se  pen- 
chant sur  les  rênes  il  se  mit  à  contempler  cette  jeune  personne 
avec  assez  d'affectation.  Celle-ci  s'en  aperçut  et  détourna  la 
tête  en  rougissant;  mais  à  ce  moment,  soit  que  le  beau  mirli- 
flor,  comme  venait  de  le  baptiser  une  dame  de  la  pension  Ri- 
golet ,  voulût  se  venger  de  cette  marque  apparente  de  dédain, 
soit  plutôt  que  les  figures  au  moins  étranges  qu'il  venait  de  re- 
marquer à  la  suite  de  la  jeune  fille  excitassent  son  hilarité,  ii 
partit  d'un  grand  éclat  de  rire;  puis  fouettant  son  cheval ,  au- 
quel il  fit  traverser  en  quelques  secondes  la  place  de  la  Bastille, 
il  disparut  à  l'angle  du  faubourg  Saint-Antoine. 

Cinq  minutes  après,  Hermance  et  son  père  montaient  mo' 
destement,  de  leur  côté  ,  dans  l'omnibus. 


II. 


LE  BAL   DE   LA   TOURELLE. 

En  1831,  et  même  peuf-être  encore  aujourd'hui  (nous  n'avons 
pas  vérifié  le  fait) ,  il  y  avait,  à  l'entrée  du  bois  de  Yincennes  , 
auprès  de  Saint-Mandé  ,  et  non  loin  du  fameux  chêne  du  bon 
roi  Louis  XI,  un  bal  champêtre  qu'on  nommait  le  J?a/  de  la 
Tourelle,  appellation  dérivée  ,  sans  aucun  doute,  de  la  petite 
tour  située  à  l'angle  du  bâtiment  qui ,  en  cet  endroit,  borde  la 
route  de  Vincennes  et  forme  en  même  temps  clôture  de  ce  côté 
du  bois.  Ce  bal ,  qui  jouissait  alors  d'une  haute  célébrité  ,  était 
le  rendez-vous  des  belles  dames  de  la  villégiature  circonvoi- 
siiie,  auxquelles  venaient  se  joindre,  à  la  faveur  du  repos  du 
dimanche,  quelques  sémillantes  beautés  de  comptoir  des  rues 
Saint-Denis  et  Saint-Martin.  Quant  à  la  partie  masculine  de 
l'assemblée  ,  on  peut  dire  que  le  bal  de  la  Tourelle  offrait,  sous 
ce  rapport ,  une  sorte  de  pandémonium  bourgeois  où  toutes  les 
professions  se  trouvaient  confondues ,  oil  l'épée  s'entrechoquait 
avec  l'aune,  la  plume  avec  la  lancette  ou  les  cinq  codes.  Tout 
cela  ,  du  reste  ,  formait  un  pèle  mêle  assez  divertissent ,  et  nous 
savons  plus  d'une  belle  et  bonne  intrigue  qui  a  pris  naissance 


REVUE  DE  PARIS.  2S7 

60US  les  ombrages  du  bal  de  la  Tourelle ,  en  face  du  restaurant 
auberge  alors  tenu  par  M.  et  M"*  Dubois. 

En  descendant  d'omnibus,  M.  Rigolet ,  séduit  par  l'harmonie 
lointaine  des  trombonnes  et  des  clarinettes  qui  proclamaient  à 
un  quart  de  lieue  à  la  ronde  tous  les  charmes  du  bal  de  la  Tou- 
relle ,  s'achemina  instinctivement  avec  sa  fille  vers  ce  lieu  de 
délices.  Il  pouvait  être  alors  environ  huit  heures  du  soir.  Le 
crépuscule  faisait  place  à  la  nuit  ;  on  commençait  à  allumer  les 
lanternes  et  les  verres  de  couleur.  De  toutes  les  directions  arri- 
vaient, soulevant  d'épais  nuages  de  poussière ,  les  fiacres,  les 
tapissières ,  les  voitures  bourgeoises  qui  s'en  venaient  verser 
leur  contingent  à  la  porte  du  bal.  C'était  un  murmure  confus 
de  voix  ,  de  gais  propos ,  d'éclats  de  rire  ,  sous  l'influence  du- 
quel l'homme  le  plus  mélancolique  se  fût  surpris  à  oublier  son 
spleen ,  et  comme  si  tout  eût  concouru  à  exalter  les  sens  dans 
ce  séjour  enchanté,  la  brise  du  soir  arrivait  toute  chargée  de 
ces  enivrantes  senteurs  qui  se  dégagent  des  bois  à  la  suite  d'une 
journée  de  chaleur. 

Hermance,  durant  tout  le  trajet  qu'elle  venait  de  faire  en 
omnibus,  s'était  montrée  rêveuse.  L'impertinent  éclat  de  rire, 
dont  elle  s'était  vue  saluée  par  un  jeune  fat,  retentissait  encore 
à  son  oreille,  et  lui  avait  causé  une  impression  pénible  qu'elle 
cherchait  en  vain  à  écarter.  Pour  la  première  fois  de  sa  vie ,  elle 
se  sentait  presque  honteuse  d'avoir  été  vue  en  compagnie  de 
toutes  les  antiquités  plus  ou  moins  grotesques  ,  au  milieu  des- 
quelles elle  était  habituée  à  passer  sa  vie  ,  et  il  lui  semblait  que 
quelque  chose  de  leurs  ridicules  et  presque  de  leurs  infirmités, 
avait  dû  rejaillir  sur  elle.  Les  femmes  sont  pour  la  plupart  ainsi 
faites?  Capables  de  tous  les  dévouements ,  elles  en  subissent  vo- 
lontiers toutes  les  conséquences,  quelque  dures  ,  quelque  péni- 
bles qu'elles  puissent  être  ;  elles  mourront  s'il  le  faut  à  la  tâche, 
avec  une  résignation  sublime  j  mais  elles  ne  savent  point  se 
mettre  au  dessus  d'un  sarcasme.  Pourtant,  lorsque  Hermance 
entra  dans  la  salle  de  danse,  alors  complètement  illuminée, 
qu'elle  se  vit  au  milieu  de  tout  ce  monde  si  animé ,  si  bruyant, 
si  joyeux,  lorsqu'elle  entendit  l'orchestre  résonner  à  son  oreille, 
ses  idées  modifiées  soudain  par  une  influence  presque  magné- 
tique, commencèrentà  prendre  un  autre  cours.  Étrangèrecomme 
elle  l'était,  après  «ne  éducation  presque  claustrale,  à  toute  es- 
sieu 


238  REVUE  DE  PARIS. 

pèce  de  plaisirs  mondains  ,  elle  ne  put  s'empêcher  ,  elle  aussi , 
de  partager  jusqu'à  un  certain  point  la  naïve  allégresse  de  son 
père. 

Cependant,  les  premiers  rangs  de  chaises,  disposés  circulai- 
rement  autour  de  remplacement  réservé  à  la  danse  étaient  en- 
vahis depuis  longtemps,  et  il  fallut  que  M.  Rigolet  s'en  vînt 
prendre  place  avec  sa  fille  tout  à  fait  en  arrière,  ce  qui  fut 
pour  lui  une  cause  de  vif  désappointement.  En  effet.  M"'  Her- 
mance  était ,  de  cette  façon  ,  assez  mal  placée  pour  voir  et  pour 
être  vue.  Or  ,  le  vieux  bureaucrate  était .  comme  tous  les  pères, 
on  ne  peut  plus  fier  de  sa  fille  et  il  aurait  voulu  qu'elle  fit  beau- 
coup d'effet.  Le  bonhomme  ignorait  sans  doute  que  ,  dans  les 
réunions  du  genre  de  celle  à  laquelle  il  assistait,  à  rencontre 
de  ce  qui  se  passe  ailleurs  ,  dans  nos  bals  et  nos  soirées  par 
exemple,  chacun  ne  cherche  qu'à  s'amuser  ,  sans  s'inquiéter 
des  autres  témoins  du  monde.  Déjà  ,  avant  même  d'être  entré, 
il  avait  cru  devoir  demander  à  sa  fille  si  elle  danserait  et  sur  la 
réponse  dubilaiive  de  celle-ci,  qui  avait  fait  observer  que  cela 
n'était  peut-être  point  convenable  ,  il  avait  répliqué  : 

—  Mais  comment  donc  !  ce  doit  être  fort  bien  composé 
ici  :  tout  le  monde  arrive  en  voiture.  Ainsi,  tu  feras  bien  de 
danser. 

Et  avec  une  candeur  charmante,  Hermance  avait  murmuré 
tout  bas  à  son  oreille  : 

—  Oh  !  je  t'assure ,  papa  ,  que  je  ne  demande  pas  mieux.  D'a- 
bord je  n'ai  jamais  dansé  qu'à  la  maison  Royale  ,  et  c'était  nous 
qui  faisions  les  cavaliers.  Cela  ne  peut  pas  compter.  Je  suis  bien 
aise  de  voir  la  différence. 

Malheureusement,  d  après  la  place  qu'occupait  M'^e  Hermance, 
il  était  peu  probable  qu'il  lui  fût  donné  ce  soir-là  de  faire  une 
comparaison  ,  ainsi  que  l'observa  tristement  M.  Rigolet.  En  cela 
pourtant  le  brave  homme  se  trompait ,  car ,  à  peine  cinq  minutes 
s'étaient  écoulées  depuis  son  entrée  dans  le  bal  qu'un  beau  ca- 
valier se  tenait  respectueusement  le  chapeau  à  la  main  devant 
sa  fille,  sollicitant  de  la  voix  la  plus  douce  et  la  plus  harmo- 
nieuse la  faveur  d'une  contre-danse. 

A  celte  vue,  M.  Rigolet,  qui  prenait  en  ce  moment  une  prise 
de  tabac  ,  faillit  renverser  sa  tabatière,  tant  il  devint  aise,  et 
il  porta  lui-même  involontairement  la  main  à  son  chapeau,  en 


REVUE  DE  PARIS.  239 

adressant  à  l'officieux  danseur  le  sourire  le  plus  bienveillant  et 
le  plus  empreint  de  gratitude;  mais  quelle  ne  fut  passa  surprise 
en  entendant  Mi'«  Hermance  répondre  d'un  petit  ton  fort  sec  et 
presque  hautain  : 

—  Je  vous  remercie,  monsieur,  je  ne  danse  pas.  » 

Tout  autre  que  celui  auquel  s'adressait  un  tel  refus  en  eût  été 
vraisemblablement  assez  déconlenancé  ,  mais  il  faut  croire  que 
ce  cavalier  avait  fort  à  cœur  de  danser  avec  M"«  Hermance,  car 
il  ne  se  découragea  nullement ,  et  interpellant  M.  Rigolet  lui- 
même  : 

—  Monsieur ,  lui  dit-il ,  bien  que  je  n'aie  pas  l'honneur  d'être 
connu  devons  ,  oserai-je  réclamer  votre  intervention  auprès  de 
mademoiselle  voire  fille  ,  pour  obtenir  la  contre-danse  qu'elle 
me  refuse  si  inhumainement? 

—  Monsieur...  certainement...  balbutia  M.  Rigolet,  ce  n'est 
pas  moi  qui  m'oppose...  bien  au  contraire  ,  et  si  ma  fille... 

Il  parlait  encore  que  déjà  l'impérieuse  ritournelle  se  faisait 
entendre  ,  et  un  jeune  hosnme ,  brun ,  de  petite  taille  ,  de  cette 
espèce  qu'on  nomme  vulgairement  chafouin,  et  d'une  mise  assez' 
excentrique,  se  précipitait  auprès  d'eux.  Ce  jeune  homme  in- 
terpellant avec  une  chaleur  et  une  vivacité  toutes  méridionales 
le  cavalier  présomptif  de  M"''  Hermance,  s'écria  : 

—  Et  à  quoi  songes-tu  donc,  mon  cher  Maxime?  tu  me  de- 
mandes de  te  faire  vis-à-vis  ,  et  tu  me  laisses-là  eu  plan  avec 
ma  danseuse?  c'est  fort  désagréable. 

—  Vous  le  voyez ,  mademoiselle  ,  reprit  celui  qu'on  venait 
d'interpeller  ainsi,  il  faut  vous  déterminer,  quoi  qu'il  puisse 
vous  en  coûter  ,  à  danser  ce  soir,  et  je  vous  en  prie  en  grâce. 

—  Oh!  monsieur,  repartit  Hermance  avec  un  petit  air  mutin 
qui  ajoutait  à  sa  physionomie  un  charme  de  plus,  vous  pouvez 
vous  épargner  une  insistance  inutile  j  je  ne  danserai  pas...  avec 
vous. 

Maxime,  puisque  tel  est  le  prénom  du  jeune  homme,  se  re- 
tourna vers  son  ami  ,  et  lui  dit  avec  un  grand  sang-froid  : 

—  Oscar ,  je  t'engage  à  chercher  un  autre  vis-à-vis. 

Puis  il  s'inclina  profondément  devant  la  jeune  rebelle  et  s'é- 
loigna à  pas  lents  pendant  que  M.  Oscar  courait  à  sa  danseuse 
en  poussant  avec  colère  tous  ceux  qui  se  trouvaient  sur  son 
passage  et  en  s'écriant  : 


240  REVUE  DE  PARIS. 

—  Où  trouverai-je  ua  vis-à-vis  à  celte  heure  ?  Un  vis-à-vis  ! 

un  vis-à-vis  ! 

Dès  que  les  deux  jeunes  gens  eurent  tourné  le  dos  ,  M.  Rigo- 
let,  ébaiii ,  s'écria  en  regardant  sa  fille  : 

—  Qu'est-ce  que  cela  veut  dire? 

—  Cela  veut  dire  ,  répondit  M^^^  Hermance  ,  que  ce  raonsienr 
est  un  impertinent  qui  nous  a  ri  au  nez  il  y  a  deux  heures  en 
passant  dans  son  cabriolet ,  et  que  j'aimerais  mieux  ne  danser 
jamais  de  ma  vie  que  de  danser  avec  lui. 

—  Ah  !  c'est  différent,  murmura  M.  Rigolet,  mais  es-lu  bien 
sûre  que  ce  soit  de...  nous  qu'il  ail  ri? 

—  Oh  !  très-sûre. 

Là  dessus,  M^'^  Hermance  redevint  rêveuse  ,  et  il  se  passa  un 
bon  quart  d'heure  sans  qu'une  seule  parole  fût  échangée  entre 
le  père  et  la  fille.  Tout  à  coup  M.  Rigolet  s'aperçut  que  quelques 
personnes  se  levaient  précipitamment. 

Qu'est-ce  donc  ?  demanda-t-il  à  son  voisin. 

— -  Eh  monsieur,  lui  répondit-on,  ne  voyez-vous  pas  qu'il 
commence  à  tomber  quelques  gouttes  d'eau. 

—  Oh  !  ce  ne  sera  rien  ,  s'écria  le  vieux  bureaucrate  assez  peu 
satisfait  de  l'idée  d'être  venu  à  la  campagne  pour  y  passer  25 
minutes.  Mon  baromètre  est  au  beau. 

Mettant  en  même  temps  à  profit  la  circonstance  qui  lui  était 
offerte ,  il  courut  se  placer  avec  sa  fille  sur  le  premier  rang  des 
chaises  qui  venait  d'être  en  partie  abandonné  par  les  plus  peu- 
reuses entre  les  dames.  Une  seconde  contre-danse  s'organisa  , 
et  M'i^  Hermance  ne  fut  point  engagée  cette  fois.  Il  est  vrai  que 
l'ami  du  beau  Maxime  ,  M.  Oscar,  furieux  d'avoir  manqué  sa 
contre-danse  à  cause  d'elle,  avait  cru  devoir  arrêter  un  jeune 
homme  qui  se  disposait  à  aller  l'inviter,  en  lui  criant  tout 
haut  : 

—  Vous  pouvez  vous  dispenser ,  monsieur,  d'inviter  made- 
moiselle. Mademoiselle  ne  veut  pas  danser. 

Cependant ,  quelque  bruyant  que  fût  l'orchestre ,  on  entendait 
toujours  par  intervalles  de  grosses  gouttes  de  pluie  qui  tom- 
baient sur  les  feuilles  des  aibres.  Soudain  ,  un  violent  éclair  fit 
pâlir  les  illuminations  de  la  salle  de  danse  et  répandit  une  lueur 
blafarde  sur  les  visages  des  danseurs  et  des  danseuses.  A  cet 
éclair  succéda  un  tel  coup  de  tonnerre  ii^ue  tout  le  monde  en 


REVUE  DE  PARIS.  241 

tressaillit,  et  en  même  temps  la  pluie  commença  à  tomber  h 
torrents.  L'orage  venait  de  se  déclarer.  Alors  ce  fut  un  sauve 
qui  peut  général  ,  et  en  quelques  minutes  la  salle  de  danse  fut 
complètement  déserte.  M.  Rigolet  demeura  seul  avec  sa  fille  sous 
un  gros  arbre  en  répétant  toujours  : 

—  Ce  ne  sera  rien ,  mon  baromètre  est  au  beau ,  la  nuée  va 
passer. 

Mais  il  faut  croire  que  le  baromètre  de  M.  Rigolet  était  bien 
trompeur,  de  même  que  les  prétendues  blessures  de  son  pen- 
sionnaire ,  ou  du  moins  que  celte  nuée  était  bien  tenace  ;  car , 
une  demi-heure  s'était  écoulée  déjà  sans  que  la  pluie  eût  diminué 
d'intensité.  Que  faire  en  pareille  occurrence?  Il  n'y  avait  pas  à 
songer  pour  le  moment  à  aller  gagner  une  voiture,  et  toutes 
celles  qui  stationnaient  à  la  porte  du  bois  avaient  successivement 
disparu.  Pour  comble  de  malheur,  la  pluie  commençait  à  ta- 
miser jusqu'au  feuillage  touffu  du  chêne  sous  lequel  Herraance 
et  son  père  s'étaient  abrités. 

Dans  cette  situation  assez  perplexe,  M.  Rigolet  jugea  que  ce 
qu'il  avait  de  mieux  à  faire  était  de  s'en  aller  demander  avec  sa 
fille  l'hospitalité  à  l'auberge  ou  restaurant  d'en  face.  C'était 
aussi  le  parti  qu'avaient  pris  bon  nombre  de  leurs  compagnons 
d'infortune.  M"«  Hermance  ,  protégée  tant  bien  que  mal  par  son 
ombrelle,  se  mit  donc  en  devoir  de  traverser  l'espace  assez 
élroit  du  reste  qui  séparait  la  salle  de  bal  du  restaurant  de  la 
Tourelle ,  et  M.  Rigolet ,  se  fiant  à  son  mouchoir  du  soin  de  dé- 
fendre son  chapeau  neuf  contre  l'inclémence  du  ciel,  la  suivit 
en  courant;  mais,  en  arrivant  au  bout,  il  leur  restait  à  subir 
une  dernière  épreuve  :  M™^  Dubois,  l'épouse  du  restaurateur, 
femme  ordinairement  fort  hospitalière ,  surtout  quand  l'auberge 
est  à  vide,  se  trouvait  par  hasard  sur  le  seuil  de  la  porte 
de  son  établissement ,  et  elle  s'écria  d'un  ton  passablement  aca- 
riâtre : 

—  Ma  foi ,  j'en  suis  bien  fâchée  pour  vous ,  ma  belle  demoi- 
selle, mais  tout  est  plein.  Entrez  si  vous  voulez  dans  la  cui- 
suine  ;  par  exemple ,  je  ne  réponds  pas  de  votre  robe  ni  de  votre 
chapeau. 

Ces  dures  paroles  avaient  été  recueillies  par  deux  jeunes  gens 
qui,  attablés  dans  un  petit  cabinet ,  auprès  d'une  fenêtre  du 
rez-de-chaussée,  le  cigare  à  la  bouche,  devant  un  splendide 


242  REVUE  DE  PARIS. 

bol  de  punch,  semblaient  prendre  fort  philosophiquement 
leur  parti  sur  le  mauvais  temps.  L'un  d'eux ,  entendant  qu'il 
s'agissait  d'une  femme ,  s'écria  avec  un  accent  méridional  fort 
prononcé  : 

—  Si  elle  est  jolie  ,  ma  foi ,  je  lui  cède  ma  place  ,  et  je  m'as- 
siérai par  terre  à  ses  pieds ,  à  moins  que... 

Son  compagnon  l'interrompit,  et  jetant  par  la  fenêtre  le  res- 
tant de  son  cigare  : 

—  Pardieu,  dit-il,  je  m'ennuie  ici  :  la  pluie  ne  cesse  pas  ; 
partons!  Veux-tu  chercher  Pierre  et  lui  dire  d'atteler? 

—  Je  ne  demande  pas  mieux  ,  reprit  l'autre ,  mais  laisse-moi 
voir  le  minois  queM™^  Dubois  envoie  ainsi  à  la  cuisine. 

Et  en  même  temps  il  se  pencha  par  la  fenêtre. 

—  Tiens  ,  tiens  ,  ajouta-t-il  en  se  retirant  brusquement,  je  le 
donne  en  cent  à  deviner  qui  je  viens  d'apercevoir. 

—  Que  m'importe  ? 

—  Mon  cher,  c'est  cette  petite  bégueule  qui  n'a  pas  voulu 
danser  avec  toi  et  qui  m'a  fait  manquer,  à  moi...  Du  diable,  si 
je  me  dérange  pour  elle  !  Elle  peut  bien  y  passer  la  nuit ,  si  elle 
veut,  dans  la  cuisine.  Moi,  je  vais  faire  atteler. 

—  A  la  bonne  heure,  dit  son  compagnon,  en  qui  le  lecteur 
n'a  sans  doute  pas  eu  de  peine  à  reconnaître  le  beau  Maxime , 
et  dépêche-toi  ! 

Là  dessus  le  complaisant  Oscar  sortit  du  cabinet.  Demeuré 
seul,  son  ami  posa  son  coude  sur  la  table,  son  front  dans  sa 
main  et  parut  réfléchir  quelques  instants ,  puis  relevant  brusque- 
ment la  tête ,  il  appela  avec  autorité ,  ce  fut  M™e  Dubois  en  per- 
sonne qui  se  rendit  à  son  appel. 

—  Madame  ,  lui  dit-il,  une  jeune  demoiselle  vient  d'entrer 
dans  la  maison  avec  son  père.  Faites-moi  le  plaisir  de  leur 
annoncer  qu'une  personne  qui  s'en  retourneà  Paris  leur  offre 
deux  places  dans  sa  voiture  j  si  cela  peut  leur  être  agréable. 

M™«  Dubois  sortit  et  revint  bientôt  après,  accompagné  de 
M.  Rigolet  et  de  sa  fille  qui  avaient  voulu  offrir  leurs  remercie- 
ments au  généreux  auteur  d'une  proposition  aussi  opportune 
dans  la  situation  où  ils  se  trouvaient.  En  reconnaissant  à 
qui  elle  avait  encore  affaire  dans  celte  circonstance  nouvelle, 
Hermance  ne  put  réprimer  un  mouvement  de  dépit ,  Maxime 
sourit. 


REVUE  DE  PARIS.  24S 

—  Mon  Dieu  ,  iiiademoiselle,  s'écria-l-il,  veuillez  croire  que 
c'est  un  pur  hasard  qui  me  met  dans  le  cas  de  vous  faire  une 
offre  que  vous  allez  peul-èlre  encore  refuser.  Pourtant,  per- 
mellez-moi  de  vous  faire  observer  qu'il  n'est  pas  probable  que 
la  pluie  cesse  encore  de  silôt ,  qu'il  y  a  une  demi-lieue  d'ici  à 
la  barrière,  où ,  par  un  pareil  temps  ,  il  est  fort  incertain  que 
vous  trouviez  une  voilure,  et  qu'à  moins  découcher  ici... 

—  Oh  !  pour  ce  qui  est  de  cela  ,  interrompit  vivement  M""»  Du- 
bois ,  qui  était  demeurée  témoin  de  l'entrevue  ,  avec  cette  cu- 
riosité naturelle  à  toutes  les  femmes  d'aubergistes  ,  passées  , 
présentes  et  à  venir ,  pas  moyen  de  coucher  mademoiselle ,  nous 
n'avons  pas  un  lit,  pas  un  matelas  disponible. 

M.  Rigolet  regardait  sa  tille  avec  inquiétude.  Le  pauvre 
homme  n'osait  pas  prendre  l'initiative  d'une  réponse  et  il  se 
contentait  de  murmurer  entre  ses  dents  en  prêtant  roreille  au 
bruit  de  la  pluie. 

—  Pourtant ,  mon  baromètre  était  au  beau! 
A  la  fin ,  M"'=  Hermance  vaincue,  s'écria  : 

—  II  y  a  dans  la  vie  d'étranges  fatalités  ,  Monsieur ,  j'accepte 
votre  offre  ,  puisqu'il  le  faut. 

—  Et  moi,  mademoiselle,  répondit  Maxime  avec  un  imper- 
turbable sang  froid  ,  je  vous  en  remercie...  puisqu'il  le  faut. 

M.  Rigolet  respira,  il  en  avait  besoin.  Au  mêaie  instant, 
M.  Oscar  rentra. 

—  Le  cheval  est  attelé ,  dit-il,  parlons  vite  :  tout  est  payé. 

—  Mademoiselle,  monsieur,  reprit  tranquillement  Maxime, 
je  vous  présente  un  de  mes  amis  ,  M.  Oscar  Fraynel ,  jeune  mé- 
decin de  la  plus  grande  espérance. 

Puis  se  tournant  vers  ce  dernier  : 

—  Mon  cher  Oscar  ,  ajouta-t-il ,  je  te  demande  pardon  de  ne 
pouvoir  te  ramener  ce  soir  ,  ainsi  que  je  te  l'avais  promis ,  mais 
je  te  sais  trop  galant,  trop  Français,  pour  permettre  qu'une 
dame ,  une  demoiselle  s'en  aille  à  pied  ,  tandis  que  tu  serais  en 
voiture. 

—  Mais  on  tient  trois  dans  Ion  cabriolet,  répondit  Oscar  in- 
terdit. 

—  Il  est  vrai  ;  mais  mademoiselle  a  un  père. 

—  Oui ,  monsieur ,  crut  devoir  ajouter  M.  Rigolet ,  et  je  suis 
désolé  de  vous  priver... 


8|4  REVUE  DE  PARIS. 

—  Comment  donc  ,  reprit  Oscar  en  se  donnant  (ouïes  les 
peines  du  monde  pour  grimacer  la  satisfaction,  je  suis  trop 
heureux  de  pouvoir...  à  mon  âge...  un  jeune  homme... 

Le  pauvre  diable  ne  put  en  dire  davantage;  i!  étouffait  de 
dépit,  et  déjà  Maxime,  Hermance  et  son  père  étaient  montés 
dans  le  cabriolet  :  déjà  le  cheval  était  parti  au  grand  trot,  qu'il 
cherchait  encore  des  formules  que  son  cerveau  paralysé  lui  re- 
fusait obstinément.  Cependant,  lorsque  le  bruit  des  roues  qui 
broyaient  avec  rapidité  la  fange  du  chemin  commença  à  de- 
venir moins  distinct ,  lorsqu'il  se  vit  seul  et  abandonné  par 
un  horrible  temps  et  pour  toute  la  nuit  dans  l'auberge  de  la 
Tourelle,  il  croisa  ses  bras  sur  sa  poitrine,  et,  souriant 
amèrement ,  il  s'écria  ,  avec  un  accent  qui  eût  fait  envie  à 
Talma  : 

—  Vieillard  slupide  !  va ,  roule  à  ma  place ,  tu  as  rais  la  brebis 
dans  la  gueule  du  loup  !... 


III. 


LE   LOUP   ET   LA   BREBIS. 

Nous  avons  laissé  Hermance  et  son  père  roulant  dans  le  ca- 
briolet de  Maxime  sur  la  route  de  Paris.  Il  est  temps  de  revenir 
à  eux  :  aussi  bien,  les  paroles  échappées  à  M.  Oscar  Fraynel 
lorsqu'il  avait  salué  leur  départ  d'un  adieu  peut-être  prophé- 
tique ont  pu  laisser  dans  l'esprit  du  lecteur  quelque  appréhen- 
sion sur  leur  destinée.  Mi'«  Hermance  ,  elle-même ,  n'eut  pas 
plus  tôt  pris  place  dans  l'élégant  phaéton  du  jeune  homme, 
qu'elle  se  repentit  d'une  démarche  dont  elle  comprit  dès  lois 
toute  l'imprudence.  Ne  venait-elle  pas  ainsi  de  se  mettre  en 
quelque  sorte  à  la  merci  d'un  homme  qui,  s'il  fallait  en  juger 
l)ar  ses  manières,  par  son  exléiieur,  appartenait  à  cette  por- 
tion de  la  jeunesse  parisienne,  oisive,  débauchée  et  habituée 
dans  ses  fantaisies  à  ne  rien  respecter?  L'insistance  avec  la- 
quelle celui-ci  s'était  attaché  à  ses  pas  ,  malgré  le  dédain 
qu'elle  lui  avait  témoigné ,  ne  suffisait-elle  pas  déjà  pour  ac- 
cuser quelque  mauvais  dessein? 


REVUE  DE  PARIS.  x>4o 

Heimance ,  qui  en  raison  de  l'obésilé  assez  prononcée  de  son 
père  avait  dû  se  placer  entre  lui  et  Maxime  sur  le  devant  du 
cabriolet ,  se  tenait  étroitement  pressée  contre  le  vieux  bureau- 
crate, bien  résolue  à  ne  répondre  que  par  monosyllabes  à  toutes 
les  questions  que  leur  élégant  aulomédon  se  disposait  sans 
doute  à  lui  adresser.  Mais,  chose  étrange  !  lorsqu'on  arriva  à 
la  barrière,  Maxime  n'avait  pas  desserré  les  dents.  A  ce  moment 
M.  Rigolet  crut  devoir  par  politesse  essayer  d'engager  la  con- 
versation en  disant  : 

—  Je  n'ai  jamais  vu  un  orage  si  persistant.  Croiriez-vous , 
monsieur,  que  le  baromètre  est  au  beau  ? 

—  Ah  !  fit  Maxime,  mais  sans  ajouter  une  parole. 
Quelques  instants  après  M.  Rigolet  reprit  sans  se  décou- 
rager : 

—  Voilà  un  temps  bien  épouvantable.  Qu'en  dites-vous? 
Cette  fois  Maxime  répondit  tout  au  long  : 

—  Il  est  vrai ,  monsieur. 

N'aurait-il  pas  été  dans  son  rôle  d'ajouter  :  «  Quelque  raau- 
w  vais  que  soit  le  temps  ,  je  dois  le  bénir,  puisqu'il  me  procure 
»  l'occasion  de  passer  quelques  instants  avec  des  personnes 
«  qui...  que...,  etc.  «  Mais  non ,  rien  de  tout  cela.  Le  jeune 
homme  était  toujours  muet ,  et  ce  n'était  pas  par  timidité  ,  à 
coup  sûr,  il  l'avait  prouvé.  Seulement  lorsqu'on  fut  parvenu  à 
la  hauteur  de  la  place  de  la  Bastille,  il  rompit  enfin  le  silence 
pour  dire  : 

—  Où  aurai-je  l'honneur  de  conduire  monsieur  et  mademoi- 
selle? 

—  Rue  des  Tournellcs,  no  ...,  répondit  M.  Rigolet,  puisque 
vous  voulez  bien  avoir  celte  bonté. 

—  Il  sufïif. 

—  Moins  d'une  minute  après,  le  fougueux  alezan  de  Maxime 
s'arrêlait  en  piafîant  devant  le  domicile  indiqué.  Le  petit  groom 
étant  descendu  pour  tenir  le  cheval ,  Maxime  en  fit  autant  lui- 
même  et  offrit  sa  main  à  M"'  Hermance,  qui ,  bien  que  surprise 
d'un  dénoûment  contraire  h  toutes  ses  appréhensions,  éprouva 
pourtant  quelque  émotion  en  touchant  cet  appui.  Quant  ù 
M.  Rigolet,  il  se  confondait  pendant  ce  temps-là  en  protesta- 
tions et  en  actions  de  grâce. 

~  Ah  !  monsieur,  s'écriait-il ,  voyant  qu'IIerraance  ne  disait 
6  21 


246  REVUE  DE  PARIS. 

mot,  vous  nous  avez  rendu  à  ma  fille  et  à  moi  un  signalé  ser- 
vice, et  je  vous  prie  d'en  agréer  tous  mes  remercîm^nls  et  tous 
les  siens  5  n'est-ce  pas,  Hermance?  Permeltez-moi .  mainte- 
nant, de  vous  demander  à  qui  je  suis  redevable  d'un  si  bon 
office. 

—  Monsieur,  je  me  nomme  Maxime  de  Courseulles  et  je  suis... 
avocat. 

—  Ah  !  monsieur,  vous  avez  là  une  belle  profession ,  une 
profession  que  j'honore.  Moi ,  monsieur,  je  me  nomme  Rigolef, 
car  il  faut  bien  que  vous  sachiez  qui  vous  avez  obligé.  Voici 
ma  carte  :  J.-C.-P.  Rigoleû,  commis  principal  en  retraite 
des  bureaux  de  la  guerre,  tient  pension  et  demi-petision 
bourgeoise .  Dîner  à  cinq  heures  précises.  Au  surplus ,  mon- 
sieur, j'espère  bien  que  celle  enlrevue  ne  sera  pas  entre  nous  la 
dernière,  et  que  lorsque  vous  passerez  au  Marais,  vous  me 
ferez  l'honneur  de  venir  me  voir.  Je  serai  enchanté  de  vous  re- 
cevoir ainsi  que  monsieur  voire  ami  le  médecin .  auquel  j'ai 
bien  des  excuses  à  faire  d'avoir  ainsi  usurpé  sa  place  dans  votre 
cabriolet. 

—  Monsieur,  je  n'y  manquerai  pas. 

—  Je  compte  sur  votre  promesse.  A  bientôt. 
A  cet  instant  M^'e  Hermance  s'écria  : 

—  Mais,  mon  père,  ne  vois-tu  pas  que  tu  retiens  monsieur 
à  la  pluie. 

C'étaient  les  seuls  mots  qu'elle  eut  prononcés  depuis  qu'on 
avait  quille  l'auberge  de  la  Tourelle  ,  et  ces  mots  étaient  un 
congé  pour  Maxime.  Le  jeune  homme  la  regarda  avec  surprise, 
puis  s'élant  incliné  profondément,  il  remonta  dans  son  ca- 
briolet et  donna  à  son  cheval  un  vigoureux  coup  de  fouet  qui 
le  fit  parlir  au  grand  trol. 

En  prenant  congé  de  son  père  pour  aller  se  coucher,  M"e  Her- 
mance lui  dit  : 

—  Je  ne  sais  vraiment,  papa,  pourquoi  lu  as  engagé  ce 
monsieur  à  venir  ici ,  car  c'est  un  fat  et  je  le  déleste. 

Puis  elle  courut  se  renfermer  dans  sa  chambre,  où  elle  ne 
fut  pas  plutôt  arrivée  qu'elle  se  mit  à  pleurer. 

Le  lecteur  nous  demandera  peut-être  quel  était  le  sujet  de 
ces  larmes ,  et  nous  confessons  franchement  que  nous  n'en 
savons  rien.  Il  y  a  plus .  selon  toute  apparence,  M'^« Hermance 


REVUE  DE  PARIS.  247 

elle-même  eût  été  embarrassée  d'en  rendre  compte  ,  fùl-ce 
même  à  son  confesseur.  Il  y  a  de  ces  occasions  où  les  jeunes 
filles  et  les  jeunes  femmes  même  tombent  tout  à  coup  et  sans 
motif  dans  une  grande  tristesse ,  dans  un  grand  mécontente- 
ment d'elles-mêmes  et  des  autres.  C'est  une  sorte  de  maladie 
nerveuse  qu'on  ne  saurait  définir  et  qui  se  traduit  d'ordinaire 
par  des  larmes  j  M"*"  Hermance  était  probablement  sous  l'in- 
fluence d'une  de  ces  crises-là.  Voilà  tout  ce  qu'il  nous  est  pos- 
sible d'en  dire. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  lendemain  de  cette  mémorable  soirée, 
tous  les  pensionnaires  en  émoi  recueillaient  avec  avidité  de  la 
bouche  de  M.  Rigolet  les  détails  de  ce  qui  s'était  passé  au 
bal  de  la  Tourelle,  et  Dieu  sait  avec  quelle  complaisance  le 
vieux  bureaucrate  s'étendait  sur  un  chapitre  dont  tous  les 
incidents  chatouillaient  son  amour-propre  paternel.  Il  était 
à  cet  égard  d'autant  plus  à  son  aise  que  sa  fille  ,  atteinte  par 
suite  de  l'orage  d'une  migraine  on  ne  peut  plus  opportune, 
s'était  résolue  à  garder  la  chambre.  Aussi,  grâce  à  cette  mer- 
veilleuse élasticité  avec  laquelle  les  nouvelles  s'étendent  et  gran-  ' 
dissent  en  passant  par  plusieurs  bouches,  ce  jour-là  même, 
avant  que  raidi  fût  sonné,  il  n'était  bruit  du  haut  en  bas  de  la 
maison  (|ue  du  prochain  mariage  de  M"«  Hermance  avec  un 
jeune  mirliflur  immensément  riche,  dont  elle  avait  fait  la  con- 
quête au  bal  de  la  Tourelle.  On  s'abordait  en  se  disant  : 

—  Avez-vous  bien  passé  la  nuit? 

Et,  sans  attendre  la  réponse,  on  ajoutait  : 

—  Savez-Yous  quels  seront  les  témoins? 
Ou  bien. 

—  Pensez-vous  que  nous  serons  tous  invités  de  la  noce? 

Le  vieux  professeur  était  triomphant  et  s'en  allait  d'un  air 
goguenard  glissant  à  l'oreille  de  tous  venants  son  pronostic  sur 
les  effets  de  l'orage  en  matière  de  sentiment,  le  tout  assaisonné 
de  force  citations  latines  à  l'endroit  du  formosum  OEnean , 
citations  que  nous  épargnons  au  lecteur.  A  diner  et  sous  l'in- 
fluence de  la  demi-bouteille  de  soi-disant  maçon ,  il  poussa  les 
choses  jusqu'au  point  de  comparer  le  cabriolet  de  Maxime  à  la 
célèbre  grotte  témoin  de  la  faiblesse  de  la  reine  Didon.  M.  Riz- 
pain-sel  (c'est  ainsi  qu'on  avait  surnommé  en  cachette  l'ex- 
commis  aux  vivres  de  l'armée  d'Italie  ,  en  mémoire  de  ses  an- 


248  REVUE  DE  PARIS. 

ciennes  attributions  )  eu  fut  si  scandalisé  qu'il  leva  le  siège  un 
peu  avant  la  fin  du  dessert,  en  disant  qu'il  avait  besoin  de 
prendre  Tair,  pour  ne  point  se  laisser  emporter  à  quelque 
extrémité  en  présence  des  dames,  ce  qui  eût  été  indigne  d'un 
ancien  officier.  Il  crut  même  devoir  ajouter  à  mi-vojx,  en  sor- 
îant,  que  la  tolérance  coupable  avec  laquelle  M.  Rigolet  sup- 
portait de  pareilles  conversations  prouvait  peu  en  faveur  de  ses 
mœurs.       , 

Le  soir  au  salon  tous  les  jeux  furent  négligés  ou  languis- 
sants ,  même  celui  du  loto  ,  bien  que  le  produit  d'une  cotisation 
commune  de  deux  mois  eùl  permis  le  malin  même  l'acquisilion 
de  carions  neufs  dont  on  avait  l'étrenne.  C'est  que  d'abord  Her- 
mance  n'élait  pas  là  et  ensuite  une  parole  échappée  à  M.  Ri- 
golet en  sortant  de  table  avait  suffi,  suivant  une  formule  tout 
algébrique,  pour  élever  la  curiosité  de  tous  les  pensionnaires 
à  la  quatrième  puissance.  En  entendant  un  cabriolet  passer 
dans  la  rue  des  Tournelles ,  le  vieux  bureaucrate  avait  dit  : 

—  Il  ne  serait  pas  impossible  que  j'eusse  ce  soir  la  visite  de 
Maxime  de  Courseulles. 

A  la  seule  révélation  d'une  semblable  prévision,  deux  dames 
s'étaient  esquivées,  l'une  pour  aller  ceindre  son  tour  de  che- 
veux des  dimanches  et  fêtes,  l'autre  pour  mettre  un  peu  de 
rouge.  Quant  aux  hommes,  ils  avaient  immédiatement  essuyé 
les  verres  de  leurs  besicles  ou  conserves,  et  ils  attendaient, 
mais  avec  une  impatience  fiévreuse  qui  se  trahissait  à  chaque 
instant  par  toutes  sortes  de  distractions  et  d'absences  d'esprit. 
Sept  heures  venaierjt  de  sonner  à  l'Iiorloge  de  l'église  Saint- 
Paul,  et  l'on  s'étonnait  déjà  que  Maxime  n'eût  point  encore 
paru,  A  huit  heures,  on  commença  à  désespérer  et  à  penser 
que  la  visite  aurait  lieu  le  lendemain.  Le  lendemain  pourtant , 
même  attente  et  même  résultat.  Le  surlendemain  ,  on  com- 
mença à  traiter  M.  Rigolet  de  visionnaire  et  d'orgueilleux.  Ce 
n'est  pas  qu'au  fond  de  leur  âme  les  pensionnaires  n'éprou- 
vassent quelque  satisfaction  de  voir  s'ajourner  indéfiniment  un 
mariage  dont,  une  fois  le  premier  moment  de  surprise  passé, 
ils  s'étaient  pris  à  calculer  avec  effroi  toutes  les  conséquences. 
L'égoisme  ,  cet  intime  et  assidu  conseiller  de  toutes  nos  ac- 
tions, dont  la  voix  est  à  peine  écoulée  à  vingt  ans,  parle  si 
impérieusement  à  soixante!  Tous  ces  vieillards,  ces  valéludi- 


REVUE  DE  PARIS.  249 

naires  pour  lesquels  Hermance  était  devenue  le  soleil ,  l'air  et 
la  lumière,  sentaient  bien  qu'un  mariage  allait  leur  enlever 
tout  cela.  Aussi,  quelle  ne  fut  pas  leur  allégresse  lorsque  la 
jeune  fille,  remise  de  son  indisposition,  déclara  un  soir  à  haute 
voix,  en  plein  salon,  que  quand  bien  même  M.  Maxime  de  Cour- 
seulles  aurait  quelque  inclination  pour  elle  ,  ce  qui  lui  semblait 
douteux,  elle  n'en  éprouvait,  elle,  aucune  pour  lui,  et  qu'elle 
se  sentait  d'ailleurs  une  grande  vocation  pour  rester  fille! 

A  ces  derniers  mots,  tous  les  pensionnaires,  hommes  et 
femmes,  oubliant  leurs  fraîcheurs  et  leurs  rhumatismes,  se  le- 
vèrent de  leurs  sièges  dans  un  enthousiasme  difficile  à  décrire; 
tous  voulurent  embrasser  M'i"  Hermance  ,  et  peu  s'en  fallut  que 
renouvelant  le  serment  des  nobles  magnats  hongrois  envers 
Marie-Thérèse,  ils  ne  s'écriassent  à  leur  exemple  :  a  Mourons 
pour  notre  reine ,  Hermance  Rigolet  !  »  On  remarqua  même 
que ,  dans  cette  occasion  solennelle,  Tex-coramis  aux  vivres 
avait  sa  canne  à  la  main  et  qu'il  Tagitait  triomphalement  au- 
dessus  de  sa  tête  en  guise  de  sabre  ,  comme  avaient  fait  les 
membres  de  la  diète  de  Presbourg.  M.  Rigolet  en  tressaillit  jus- 
qu'à la  moelle  des  os  et  se  précipita  devant  sa  cheminée  pour 
protéger  ses  vases  et  sa  pendule.  Une  seule  personne  sembla 
ne  partager  qu'à  demi  l'ivresse  générale.  Ce  fut  le  vieux  pro- 
fesseur de  latin,  qui  murmura  en  aspirant  sa  prise  de  tabac  : 

—  Sénèque  a  dit  quelque  part  qu'il  ne  faut  jamais  plus  se 
défier  des  jeunes  filles  que  lorsqu'elles  annoncent  l'intention  de 
garder  toujours  intacte  leur  virginité,  virginitatem intactem. 

Il  faut  croire  qu'il  fut  entendu  par  l'ex-commis  aux  vivres  j 
car  celui-ci,  qui  ne  l'avait  pas  perdu  de  vue  un  seul  instant , 
lui  lança  un  regard  farouche ,  et  on  dit  même  qu'il  fit  la  motion 
de  le  jeter  parla  fenêtre.  Heureusement,  celte  motion  ne  fut 
point  accueillie. 

Cependant,  au  bout  de  huit  jours ,  le  beau  Maxime  n'ayant 
donné  aucun  signe  d'existence,  on  ne  parla  plus  du  tout  de  lui 
dans  la  pension  Rigolet.  Kous  voudrions  ajouter  qu'on  ne 
pensa  plus  à  lui,  mais  ce  serait  un  mensonge.  Au  contraire, 
M"'=  Hermance  s'épuisait  mentalement  en  conjectures  sur  un  si- 
lence qui  lui  semblait  d'autant  plus  extraordinaire  qu'elle  s'était 
aliendue  à  une  tout  autre  conduite.  Il  est  bien  rare  qu'une  jeune 
fille  se  trompe  sur  l'effet  produit  par  ses  beaux  yeux,  et  i»  cvt 

4*  V   V 


250  REVUE  DE  PARIS. 

égard  ,  Hermance  n'avait  pas  eu  de  peine  à  s'apercevoir  de  son 
triomphe  sur  M.  de  CourseuUes.  D'un  autre  côté,  elle  lui  avait 
reconnu  un  caractère  entreprenant  et  elle  ne  pouvait  supposer 
qu'un  homme  de  cette  trempe  en  demeurât  à  une  première  ten- 
tative. C'était  un  outrage  direct  i)Our  sa  heaulé.  Car  les  femmes 
sont  ainsi  faites  que  tout  en  n'ayant  nulle  intention  de  nous 
payer  de  retour,  elles  s'indignent  de  notre  manque  de  persé- 
vérance. Peut-être  que  si  Maxime  était  revenu  le  surlendemain 
du  bal  de  la  Tourelle,  M'J<^  Hermance  se  serait  tenue  dans  sa 
chambre  et  aurait  refusé  de  le  voir;  mais  comme  il  n'en  avait 
rien  fait,  elle  cherchait  à  se  persuader  que  c'était  là  une  grave 
impolitesse  envers  son  père,  après  avoir  été  invité  par  lui 
d'une  manière  si  pressante.  Bref,  après  avoir  pris  ce  jeune 
homme  en  antipathie  pour  ses  poursuites ,  elle  lui  en  voulait 
dy  avoir  rais  fin.  Hermance  était-elle  donc  comme  les  hommes 
de  guerre,  qui,  tout  en  détestant  cordialement  l'ennemi, 
adorent  le  combat? 

On  doit  bien  penser  que  toutes  ces  préoccupations  ne  lais- 
saient pas  que  d'avoir  quelque  intluence  sur  le  caractère  de  la 
jeune  fille.  Depuis  la  soirée  du  bal  de  la  Tourelle,  ce  n'était 
plus  du  tout  la  même  personne.  Elle  auparavant  d'humeur  si 
égale,  elle  était  alternativement  triste  ou  gaie,  sans  aucun 
motif,  et  les  pensionnaires  s'en  étonnaient.  Le  vieux  professeur 
de  latin,  toujours  goguenard,  ayant  cru  devoir  profiter,  un 
cerlain  jour,  de  l'absence  du  terrible  M.  Riz-pain-sel y  pour 
insinuer  dans  la  conversation  que  le  souvenir  du  formosus 
OE?ieas  pouvait  n'être  pas  sans  quelque  influence  sur  ce  chan- 
gement ,  M"e  Hermance.  au  lieu  d'en  lire,  se  fâcha  toui  rouge 
et  lui  répondit  des  choses  fort  désagréables.  Ce  soir-là  ,  le 
salon  Rigolet  fut  d'une  tristesse  mortelle,  car  celle  qu'on  pou- 
vait à  bon  droit  nommer  la  reine  de  ce  salon ,  ayant  déclaré 
qu'elle  ne  jouerait  point,  chacun  voulut  s'abstenir  à  son  exem- 
ple. A  neuf  heures  .  hormis  deux  ou  trois  personnes  peut-être, 
tous  les  membres  de  la  reunion  ronflaient  à  petit  bruit ,  soit 
sur  leur  chaise,  soit  sur  leur  fauteuil. 

Les  choses  en  étaient  là  ,  lorstpi'une  quinzaine  de  jours  en- 
viron après  le  bal  de  la  Tourelle,  on  vint  |irévenir  M"«  Her- 
mance que  son  père  la  priait  de  passer  au  salon.  A  ce  simple 
avertissement,  la  jeune  fille  se  troubla.  Depuis  le  lendemain 


REVUE  DE  PARIS.  251 

de  ce  bal  mémorable  elle  ne  pouvait  entendre  annoncer  une 

visile  ,  une  voiture  s'arrêter  à  la  porte  sans  é[)rouver  un  violent 
battement  de  cœur;  aussi  attacha-l-elle  sur  la  messagère  qui 
lui  était  députée  par  M.  Rigolet  un  œil  presque  hagard.  Cette 
blonde  Iris ,  flai'a  Iris  ,  comme  la  nommait  le  professeur,  était 
une  bonne  grosse  fille  de  campagne  appelée  à  remplir  dans  la 
maison  les  fonctions  de  femme  de  chambre  ,  qu'elle  cumulait 
avec  celles  d'aide  de  cuisine,  sans  en  compter  bien  d'autres. 
Elle  se  nommait  Catherine. 

—  Catherine,  balbutia  Hermance  en  pâlissant,  il  y  a  donc 
une  visile  au  salon? 

—  Oui,  mademoiselle. 

—  Est-ce  quelqu'un  que  vous  connaissez? 

—  Mademoiselle,  ce  n'est  pas  quelqu'un,  c'est  quelques- 
uns. 

M''e  Hermance  respira  et  Catherine  ajouta  : 

—  Ces  deux  messieurs  que  je  n'ai  jamais  vus  ,  deux  jeunes. 
M"e  Rigolet  redevint  tremblante. 

—  Et ces  deux  messieurs  ont-ils  dit  leurs  noms? 

—  Certainement ,  mademoiselle. 

—  Vous  les  rappelez-vous? 

Catherine  baissa  la  tète  ,  plissa  le  front ,  concentra  l'arc  de 
ses  blonds  siiurcils  de  manière  à  voiler  presque  la  prunelle  de 
deux  yeux  bleus  pleins  de  candeur  et  quelque  peu  moutonniers. 
Tout  cela  fut  vain.  La  jiauvre  fille  était  de  cette  espèce  assez 
nombreuse  pour  laquelle  tous  les  noms  ne  faisant  point  partie 
du  calendrier  vulgaire,  comme  Pierre,  Nicolas  el  une  douzaine 
d'autres,  peuvent  être  réputés  de  l'hébreu. 

—  Pourtant,  reprit  Hermance,  si  je  vous  répétais  l'un  de 
ces  noms  que  vous  avez  entendus,  le  reconnaîtriez-vous? 

—  Oh  !  ma  fine ,  oui ,  mademoiselle. 

—  Eh  bien!  articula  M"»  Hermance  d'une  voix  presque 
étouffée,  l'un  de  ces  deux  messieurs  n'est-il  pas  grand...  assez... 
beau  garçon,  et  ne  se  nomme-l-il  pas...  monsieur  de  Cour- 
seulles Maxime  de  Courseulles? 

Catherine  demeura  quelques  instants  pensive,  puis  hochant 
brusquement  la  tète,  elle  s'écria  : 

—  Oh  !  pour  ce  qui  est  de  ce  nom-là,  mademoiselle,  je  suis 
bien  sûre  de  ne  l'avoir  pas  entendu. 


252  REVUE  DE  PARIS. 

—  C'est  bien,  dit  Hermance  en  rajustant  sa  coiffure,  je  vais 
au  salon. 

Elle  ajouta  menlalement  : 

—  J'élais  folle  de  m'inquiéter  de  cette  visite.  Après  quinze 
jours  !  D'ailleurs  je  n'ai  point  entendu  de  voiture  s'arréler  à  la 
porte.  Est-ce  qu'il  serait  venu  à  pied?  c'est  impossible. 

Tout  en  se  livrant  à  ce  soliloque,  elle  était  parvenue  à  la 
porte  du  salon  ,  dont  elle  tourna  le  bouton  ,  et  elle  entra.  Cette 
pièce  était  fort  sombre,  car  les  persiennes  étaient  hermétique- 
ment fermées  à  cause  de  la  chaleur  du  jour,  les  rideaux  soi- 
gneusement baissés ,  et  un  seul  volet  intérieur  qu'on  avait 
entr'ouvert  laissait  pénétrer  dans  un  angle  étroit  un  faible 
rayon  de  lumière.  Deux  personnes  se  levèrent  à  la  vue  d'Her- 
mance  et  saluèrent  profondément.  Elle  s'inclina  à  son  tour, 
mais  en  relevant  la  tête,  la  première  chose  que  ses  yeux  déjà 
familiarisés  avec  l'obscurité  distinguèrent  dans  la  pénombre  fut 
le  visage  grave  et  froidement  railleur  de  Maxime.  A  celle  vue, 
elle  poussa  un  faible  cri  et  se  laissa  tomber  sur  une  chaise  plus 
morte  que  vive. 

—  Ma  tille,  s'écria  M.  Rigolet  d'un  ton  solennel,  il  faut 
d'abord  que  je  l'apprenne  une  nouvelle.  M.  de  Courseulles  nous 
fait  riionneur  de  devenir  à  partir  de  ce  jour  notre  pension- 
naire pour  la  lable  et  le  logement. 

—  Et  moi ,  reprit  une  voix  qui  n'était  autre  que  celle  de 
M.  Oscar  Fraynel ,  je  serai  quelquefois ,  si  vous  voulez  bien  me 
permettre  de  passer  ù  la  suite  de  mon  ami,  votre  demi-pen- 
sionnaire. 

A  ce  moment,  Catherine  vint  annoncer  que  le  dîner  était 
servi. 

—  Mademoiselle,  dit  Maxime  nonchalamment  en  se  tour- 
nant vers  Hermance,  voulez-vous  me  permettre  de  vous  offrir 
mon  bras  ? 

La  jeune  lille  se  leva  et  donna  machinalement  sa  main.  Elle 
était  atterrée. 

—  Et  vous,  papa  Rigolet,  s'écria  Oscar  Fraynel  en  frajjpant 
familièrement  sur  le  proéminent  abdomen  du  commis  prin- 
cipal, prenez  aussi  mon  bras,  s'il  vous  plaît.  Quand  la  Jeunesse 
et  la  Beauté  sont  devant,  il  est  bon  que  la  Sagesse  et  la  Raison 
uiarclienl  derrière.  Donnez-moi  une  prise  de  lubac  '. 


REVUE  DE  PARIS,  253 


IV. 


lE  CHAMPAGNE  ET  LE   SEMIME:\T. 

Quelques  détails  sur  le  couple  qui  venait  de  faire  son  entrée 
dans  la  pension  Rigolet ,  et  d'abord  commençons  par  ôler  à 
l'un  son  bonnet  d'avocat ,  à  l'autre  sa  lancette  de  médecin  ,  ti- 
tres mensongers  pour  l'un  comme  pour  l'autre;  puis  mainte- 
nant parlons  de  M.  Maxime  de  Courseulies.  Aussi  bien  nous 
devons  le  déclarer  ,  ce  personnage  est  appelé  à  jouer  un  rôle 
assez  important  dans  notre  histoire. 

Maxime  de  Courseulies  était  le  fils  unique  d'un  cadet  de  no- 
ble famille  ,  qui,  en  mourant,  ne  lui  avait  laissé  que  des  dettes. 
Demeuré  orphelin  dans  un  âge  assez  tendre,  il  avait  été  re- 
cueilli par  un  oncle ,  ancien  mousquetaire  de  la  garde  de 
Louis  XVI  et  ex-émigré,  retiré  dans  un  vieux  château  de  TAn- 
goumois.  Le  vicomte  de  Courseulies  ,  c'était  le  nom  de  cet  on- 
cle, n'avait  point  d'enfant ,  ayant  durant  toute  sa  vie  professé 
une  haute  antipathie  pour  les  liens  d'hyraénée  ,  et  il  était  assez 
naturel  que  son  neveu  lui  en  tînt  lieu.  Il  avait  fait  élever 
Maxime  à  Paris,  au  collège  Henri  IV,  avec  l'intention  de  le  con- 
sacrer à  l'état  militaire;  mais  Maxime  ayant  échoué  par  mal- 
heur à  tous  les  examens  de  l'École  polytechnique  et  de  Sl-Cyr, 
il  avait  bien  fallu  tourner  ses  vues  ailleurs.  L'administration  , 
en  pareille  circonstance,  se  trouve  ,  nous  ne  savons  trop  pour- 
quoi ,  la  sentine  obligée  où  viennent  se  déverser  toutes  les  es- 
pérances avortées,  toutes  les  professions  manquées  ,  tous  les 
débris  plus  ou  moins  avariés  de  tous  les  naufrages.  A  ce  titre, 
M.  le  vicomte  de  Courseulies  tourna  immédiatement  ses  vues 
vers  ce  port  banal  qui  lui  était  ouvert  pour  son  neveu  ,  et  il  ré- 
solut d'en  faire  un  sous-préfet. 

Maxime  de  Courseulies  entra  en  conséquence  et  simultané- 
ment au  ministère  de  l'intérieur  pour  y  étudier  l'administration 

et  à  l'École  de  Droit  pour  y  apprendre ce  qu'on  y  apprend. 

L'une  et  l'autre  écoles  eurent  en  lui,  il  faut  bien  le  dire,  un 
détestable  él^ve.  Maxime  appartenait  à  la  classe  de  ces  bureau- 


854  REVUE  DE  PARIS. 

crates  et  étudiants  amateurs  toujours  bien  nippés,  bien  chaus- 
sés, bien  gantés,  qui  ont  le  malheur  de  ne  pouvoir  prendre 
radmiiiistration  au  sérieux ,  arrivent  à  leur  bureau  à  midi , 
quand  ils  y  viennent  et  ne  passent  jamais  leurs  examens.  Les 
choses  en  vinrent  au  point  qu'en  1850,  un  des  premiers  actes 
du  gouvernement  de  juillet  fut  de  réformer  Maxime  de  ses 
fonctions  de....  surnuméraire.  Maxime  écrivit  immédiatement 
à  son  oncle  ,  légitimiste  de  première  force,  qu'il  avait  cru  de- 
voir donner  sa  démission  plutôt  que  de  prêter  serment  à  Vu- 
surpateur.  L'École  de  Droit  se  montra  plus  paternelle  envers 
Maxime,  et  continua  de  lui  ouvrir  ses  portes,  moyennant  15  fr. 
par  trimestre.  Il  est  vrai  qu'il  ne  profilait  guère  de  ce  privilège, 
ayant  l'habitude  de  se  lever  à  l'heure  ou  presque  tous  les 
cours  sont  terminés,  ets'étant  d'ailleurs  choisi  domicile  au  fin 
fond  de  la  Chaussée-d'Antin. 

Au  mois  d'août  1831 ,  Maxime  de  Courseulles  en  était  à  sa 
sixième  année  d'études  de  jurisprudence  ,  c'est  pourquoi  il 
prenait  assez  volontiers  le  titre  d'avocat.  Pourtant ,  il  n'avait 
encore  subi  qu'un  seul  examen  ,  à  la  suite  duquel  il  avait  été 
refusé,  n'ayant  obtenu  de  ses  juges  qu'une  touchante  unanimité 
de  boules  noires.  En  revanche,  il  avait  gagé  ,  pendant  ses  six 
années,  au  moins  le  titre  de  docteur  dans  l'art  plus  ou  moins 
difficile  de  subjuguer  les  cœurs  féminins.  Il  n'était  bruit  dans 
la  classe  intéressante  des  beautés  faciles  de  la  capitale,  depuis 
la  sensible  lingère  et  la  volage  modiste  jusqu'aux  nymphes 
hautaines  du  grand  Opéra,  que  des  ravages  exercés  par  le  beau 
Courseulles.  C'est  que  ses  habits  taillés  à  l'anglaise  lui  allaient 
si  bien  !  C'est  qu'il  avait  si  bon  air  dans  son  léger  cabriolet, 
alors  que  son  fringant  alezan  l'emportait  triomphalement  de- 
vers les  théâtres  ordinaires  de  ses  victoires  et  conquêtes!  C'est 
qu'il  dépensait  avec  une  si  merveilleuse  prodigalité  l'argent  de 
ses  créanciers  !  C'est  enfin  qu'il  était  si  fat,  si  nul  et  si  insou- 
ciant, trois  qualités,  mesdames,  trois  défauts,  voulons-nous 
dire  ,  avec  lesquels  nous  avons,  auprès  de  quelques-unes  d'en- 
tre vous ,  tant  de  chances  de  succès  !  Bref  et  pour  résumer 
celte  esquisse,  Maxime  de  Courseulles  était  devenu,  sans  peut- 
être  s'en  douter,  un  véritable  don  Juan. 

Il  est  d'usage  au  théàire  qu'un  personnage  principal  soit 
nanti  d'un  confident.  Dans  la  comédie  ,  ce  confident  porte  la 


i 


KEVUE  DE  FAKiS.  255 

vesfe  galonnée;  dans  la  tragédie,  il  revêt  la  toge  ou  la  tunique, 
il  se  coiffe  même  du  turban.  Chez  Molière  et  Regnard  il  est 
valet,  chez  Racine  et  Voltaire  il  n'est  point  valet,  mais  il  n'est 
point  non  plus  tout  à  fait  maître,  c'est  un  être  amphibie  qui 
tient  à  la  fois  de  l'un  et  de  l'autre.  Il  dit  au  personnage  princi- 
pal :  «  Seigneur  »,  et  le  personnage  principal  lui  répond  tout 
court  :  «  Pylade,  Arcas,  Osmin  »  ;  il  se  sert  du  vous,  et  il  n'a 
droit  qu'au  tu.  Cependant  l'appellation  plus  ou  moins  fréquente 
d'owe  vient  corriger  ce  que  ce  tutoiement  présente  au  premier 
abord  d'irrévérencieux  à  l'égard  de  cet  honnête  confident  et  le 
relève  ainsi  lui-même  à  ses  propres  yeux. 

Celui  qui  remplissait  habiluelleraent  auprès  de  Maxime  de 
Courseulles  les  fonctions  de  Pylade  et  qui  l'accompagnait  en 
général ,  à  ce  titre,  en  toute  occasion  ,  se  nommait ,  comme  on 
l'a  vu.  Oscar  Fraynel.  Il  était  fils  du  perruquier  d'une  ex-ex- 
cellence et  avait  obtenu,  par  l'entremise  du  peigne  et  des  ci- 
seaux de  monsieur  son  père,  ce  que  n'obtiennent  que  rare- 
ment les  blessures  et  les  hauts  faits  d'armes  de  braves  officiers 
supérieurs  ou  même  généraux,  c'est-à-dire  un  brevet  de  com- 
mis expéditionnaire  au  ministère  de  l'intérieur.  Là,  Oscar  Fray- 
nel s'étanl  pris  d'une  profonde  admiration  pour  la  bonne  mine 
de  M.  Maxime  de  Courseulles,  avait  jugé  à  propos  de  se  con- 
stituer son  disciple,  son  complaisant,  son  imitateur  le  plus 
fervent ,  on  pourrait  presque  dire  son  Sosie  C'est  ainsi  que 
pour  se  rapprocher,  autant  que  possible,  de  son  archilype  .  il 
avait  commencé  par  faire  échancrer  les  basques  de  son  habit 
et  remonter  la  taille  au  milieu  du  dos  ;  plus  tard,  il  s'était  arra- 
ché aux  douceurs  du  pot-au-feu  paternel ,  pour  aller  savourer 
à  côté  de  son  élégant  ami  le  rosibeef  de  la  taverne  à  la  mode  ; 
enfin,  honteux  de  son  ignorance  en  équitation  vis-à-vis  d'un 
homme  aussi  expert  que  Maxime  en  ces  matières,  Oscar  Fraynel 
se  levait  tous  les  malins  à  cinq  heures  pour  aller  faire  inco- 
gnito et  économiquement  son  éducation  équestre  au  bois  de 
Romainville.  Il  y  a  des  naturalistes  qui  prétendent  qu'on  re- 
trouve dans  l'homme,  à  des  degrés  plus  ou  moins  affaiblis, 
d'étranges  similitudes  d'instinct  et  même  de  conformation  avec 
les  divers  animaux  de  la  création;  s'il  en  est  ainsi,  Oscar 
Fraynel  aurait  bien  pu  être  revendiqué  comme  parent  assez 
rapproché  par  la  grande  famille  des  singes.  La  vérité  liislori- 


256  REVUE  DE  PARIS. 

que  nous  force  d'ajouter  que  cette  revendication  cul  eu  lieu  à 
plus  d'un  litre  ;  car  dame  nature  ,  sous  le  point  de  vue  corpo- 
rel ,  s'était  montrée  envers  lui  peu  prodigue  de  ses  dons.  Dans 
un  tel  état  de  choses  ,  il  fallait  bien  que  le  fond  rachetât  quel- 
que peu  les  défectuosités  de  la  forme. 

Le  rôle  d'Oscar  auprès  de  M.  de  Courseulles  était  en  effet 
essentiellement  multiple,  comme  doit  l'être  généralement  celui 
de  tout  homme  appelé  à  assister  un  séducteur  de  profession. 
Tour  à  tour,  et  selon  les  nécessités  ou  les  caprices  du  moment, 
homme  de  loi ,  notaire  ,  huissier  ,  médecin  ,  journaliste  même, 
c'était  un  véritable  caméléon,  une  façon  de  maître  Jacques  sans 
livrée.  Il  remplissait  en  outre  et  en  même  temps  auprès  de 
Maxime  les  fonctions  d'intendant,  à  cette  seule  exception  près 
que  l'intendant  a  d'ordinaire  des  biens  à  gérer,  tandis  qu'Oscar 
n'avait  à  gérer  que  des  dettes,  La  pension  de  3,000  fr.  que 
l'oncle  faisait  au  neveu  était  comme  on  le  pense  bien  ,  insuffi- 
sante pour  l'entretien  d'un  cabriolet  et  d'un  groom.  M.  Oscar 
Fraynel  était  donc  chargé  de  négocier  les  emprunts,  de  recevoir 
le  tailleur  et  le  bottier  devenus  trop  exigeants,  de  leur  distri- 
buer... des  encouragements  et  des  espérances.  C'était  lui  qui 
donnait  sur  les  lettres  de  change  exigées  par  d'avides  usuriers 
la  seconde  signature  de  rigueur,  en  déclarant  qu'il  ne  craignait 
pas  de  se  rendre  caution  d'un  homme  comme  M.  de  Cour- 
seulles ;  mais  il  convient  d'ajouter  que  tous  les  biens  de  la  cau- 
tion se  bornaient  à  un  traitement  de  1,200  fr.  déjà  frappé 
d'oppositions  pour  son  compte  personnel  et  par  cela  même  de- 
venu insaisissable,  en  ce  qui  touche  la  partie  restant  disponible 
au  profit  du  titulaire.  Au  reste,  c'était  ce  dont  Oscar  Fraynel  se 
préoccupait  le  moins,  et  lorsque  les  usuriers  récalcitrants  ve- 
naient se  plaindie  à  lui  de  l'absence  totale  de  garanties  qu'il 
leur  offrait  personnellement ,  il  avait  à  cet  égard  une  formule 
invariable  : 

—  Eh,  mon  Dieu,  messieurs  ,  s'écriait-il  avec  son  accent  mé- 
langé de  basque  et  de  gascon,  de  quoi  vous  plaignez-vous?  C'est 
vous  qui  recueillerez  Vliéritage  de  L'oncle. 

Bientôt,  il  crut  même  pouvoir  dire  V héritage  de  notre 
oncle,  et  depuis  quelque  temps  ,  il  s'était  si  bien  identifié  avec 
son  ami  Maxime  .  qu'il  ne  manquait  jamais  de  dire-:  Vhéritage 
de  mon  oncle. 


REVUE  DE  PARIS.  257 

Et  pourtant,  dans  celte  association  d'intérêts  formée  ,  sous 
la  raison  de  CourseuUes  et  Fraynel ,  l'apport  de  ce  dernier  était 
beaucoup  plus  important  que  ,  d'après  ce  qui  précède,  on  ne 
serait  lente  de  le  penser.  Doué  au  suprême  degré  de  cette  viva- 
cité d'imagination  qui  caractérise  assez  généralement  les  gens 
du  Midi ,  Oscar  suppléait  au  manque  d'éducation  qu'on  ne 
pouvait  s'empêcher  de  reconnaître  en  lui,  par  une  rare  fécon- 
dité d'expédients  dans  les  circonstances  difficiles.  Souple,  insi- 
nuant, facétieux,  prompt  à  se  familiariser  avec  tout  le  monde  , 
c'était  lui  qui,  dans  les  affaires  de  galanterie,  acceptait  l'obscure 
mais  difficile  mission  d'éconduire  les  rivaux,  d'amuser  les  ma- 
ris, pères,  mères,  oncles,  tuteurs,  etc.,  etc.,  ces  autres  créan- 
ciers si  intraitables.  Et  il  déployait,  dans  ces  circonstances,  un 
génie  digne  d'un  plus  grand  théâtre. 

Réduit  à  ses  seules  ressources,  Maxime  eût  échoué  dans  pres- 
que toutes  ses  entreprises,  moitié  par  nonchalance,  moitié  par 
insuffisance 5  mais  Oscar  était  là  et  le  poussait  en  avant.  Il  in- 
ventait ,  il  combinait ,  il  avait  tour  à  tour ,  et  selon  les  cas ,  de 
l'audace  ou  de  la  réserve  ,  du  génie  ou  de  la  résignation  ;  il 
était  la  tête  qui  pense,  et  Maxime ,  le  beau  Maxime ,  n'était  que 
le  bras  qui  exécute;  Oscar  était  Sganarelle  en  frac  et  en  cha- 
peau rond  ,  avec  un  jonc  à  pomme  de  chrysokale;  et  Léandre 
ou  Vaière,  comme  on  voudra  ,  qui  le  traitait  en  inférieur ,  par 
dessous  la  jambe ,  et  s'imaginait  bien  fort  l'honorer  de  son 
amitié  ,  n'était  auprès  de  lui  qu'une  marionnette. 

Maintenant  que  nos  lecteurs  ont  fait  ample  connaissance 
avec  ces  deux  personnages ,  il  importe  de  leur  apprendre  com- 
ment, après  être  resté  quinze  jours  sans  donner  signe  d'exis- 
tence ,  Maxime  s'était  tout  à  coup  ravisé  et  avait  pris  cette 
grande  détermination ,  lui  !  un  homme  à  la  mode  ,  un  habitant 
de  la  Chaussée-d'Anlin  ,  de  venir  s'enterrer  tout  vivant  dans 
une  pension  bourgeoise  de  la  rue  des  Tournelles. 

—  Qu'y  a-t-il  en  cela  d'étonnant  ?  diront  quelques-uns. 
Maxime  aura  appris  un  beau  jour  l'infidélité  de  sa  dernière 
maîtresse,  et  alors  il  se  sera  souvenu  qu'à  cet  autre  bout  du 
monde  qu'on  nomme  le  Marais,  il  avait  découvert  une  mysté- 
rieuse beauté,  fleur  charmante,  toute  fraîche  éclose  et  jusqu'a- 
lors condamnée  à  s'épanouir  loin  de  tout  regard  Immain, 
perle  précieuse  enfouie  dans  les  anfracluosités  de  quelque  ro- 
6  22 


358  REVUE  DE  PARIS. 

che  sous-marine  et  qui  n'attendait  que  le  filet  du  pêcheur! 
Maxime  se  sera  dit  en  baillant  :  «  Pardieu  !  je  ne  vois  pas  pour- 
quoi je  ne  serais  pas  ce  pêcheur-là  !  »  Là-dessus  ,  il  aura  en- 
voyé chercher  son  confident ,  son  factotum  ,  M.  Oscar  Fraynel , 
fait  atteler  son  cabriolet  et  touché  rue  des  Tournelles.  Tous  les 
séducteurs  de  l'univers  n'agissent  pas  autrement.  (Évangile 
selon  Molière  et  Tirso  de  Molina.) 

D'autres  lecteurs  ,  d'un  esprit  plus  sagace  ,  penseront  sans 
doute  que  Maxime ,  ayant  reconnu  qu'il  avait  affaire  à  une 
vertu  quelque  peu  sauvage,  s'était  résolu,  dans  sa  sagesse  ,  à 
laisser  mûrir  le  fruit  avant  de  le  cueillir,  et  que  son  absence 
était  une  profonde  combinaison  digne  en  tous  points  du  génie 
de  don  Juan.  (Évangile  selon  Byroii.) 

Nous  sommes,  pour  notre  part,  bien  fâchés  de  donner  un  dé- 
menti à  ces  savantes  conjectures,  mais  elles  sont  fausses,  et 
après  le  roman  voici  l'histoire  : 

En  fait,  Maxime  avait  trouvé  Hermance  fort  à  son  goût  le 
soir  où  moitié  à  dessein,  moitié  par  aventure  ,  il  s'attacha  si 
obstinément  à  sa  poursuite,  et  s'il  avait  évité  de  lui  adresser  la 
parole  durant  tout  le  temps  de  la  promenade  en  cabriolet,  c'est 
tout  simplement  qu'habitué  à  frayer  avec  ce  qu'on  appelle  vul- 
gairement des  demi-vertus  f  il  se  sentait  embarrassé  en  se 
trouvant  pour  la  première  fois  peut-être  de  sa  vie  face  à  face 
avec  une  vertu  complète.  Mais  Maxime  était  d'une  nature  trop 
nonchalante  ,  et  comme  il  avait  eu  le  lendemain  même  du  bal 
de  la  Tourelle,  la  visite  inattendue  d'une  belle  nymphe  des 
chœurs  de  l'Opéra  qui  jusqu'alors  s'était  montrée  presque 
cruelle,  il  n'avait  plus  songé  à  M'^^  Hermance  qu'il  jugeait 
d'ailleurs  une  conquête  difficile.  Il  est  même  probable  qu'il  ne 
serait  jamais  retourné  rue  des  Tournelles  si  une  aventure  assez 
fâcheuse  mais  non  pas  imprévue  n'était  venue  lui  en  faire  en 
quelque  sorte  une  loi. 

Ses  créanciers,  las  d'attendre  l'héritage  de  son  oncle,  ne  s'a- 
visèrent-ils pas,  certain  jour,  de  se  fâcher  tout  rouge,  et  sourds 
pour  cette  fois  à  l'éloquence  entraînante  d'Oscar  Fraynel,  n'eu- 
rent-ils pas  l'audace  de  faire  pratiquer  une  saisie  au  domicile 
de  leur  débiteur?  Les  meubles  si  élégants,  la  somptueuse  garde- 
robe,  le  cabriolet,  le  bel  alezan,  tout  cela  fut  soigneusement 
inventorié  par  un  impitoyable  huissier.  Ce  n'est  pas  tout  :  à  la 


REVUE  DE  PARIS.  259 

saisie  du  mobilier  il  étail  déjà  question  d'en  joindre  une  aulre, 
celle  de  la  personne,  et  dans  un  temps  où  la  rue  de  Clichy  n'a- 
vait pas  encore  inauguré  sa  riante  et  coquette  villa  !  Que  faire? 
que  devenir?  En  voyant  poindre  à  Thorizon  Todieuse  silhouette 
du  garde  du  commerce,  Maxime,  le  beau,  le  nonchalant 
Maxime  sortit  enfin  de  son  apathie  habituelle  et  il  se  rendit 
pédestrement  (le  fait  est  à  noter  ,  car  Maxime  n'allait  jamais  ù 
pied,  par  égard  pour  les  boites  de  M.  Colman  ,  son  fournisseur 
habituel)  au  ministère  de  l'intérieur,  afin  de  consulter  son  ami, 
Oscar  Fraynel. 

—  Tu  arrives  à  merveille,  s'écria  celui-ci  en  apercevant 
Maxime;  j'ai  dans  ma  poche  le  coupon  de  la  loge  que  tu  m'as 
envoyé  retenir  pour  la  première  représentation  du  nouveau 
mélodrame  de  l'Ambigu,  et  ces  dames  sont  prévenues  que 
nous  irons  les  prendre  ce  soir  à  sept  heures.  Elles  nous  atten- 
dront. 

—  Au  diable  l'Ambigu  ,  le  mélodrame  et  ces  dames  !  repartit 
avec  colère  le  beau  Maxime  :  tout  est  saisi  chez  moi,  et  à  cette 
heure  Moreau  (1)  est  déjà  peut-être  à  ma  piste. 

—  Ah  bah  !  reprit  Oscar  en  laissant  tomber  ses  deux  bras  sur 
son  bureau  comme  un  homme  accablé  ;  mais  au  bout  d'un 
quart  de  minute  il  avait  repris  tranquillement  sa  plume  et  s'é- 
tait remis  à  écrire. 

—  Que  fais-tu  là?  dit  Maxime  consterné. 

—  Tu  le  vois ,  reprit  Oscar,  j'achève  la  dépêche  qu'on  m'a 
donnée  à  expédier. 

Et  en  même  temps  il  se  mit  à  marmoter  entre  ses  dents  : 
o  J'espère,  monsieur  le  préfet,  que  vous  ne  me  mettrez  plus 
dans  le  cas  de  vous  adresser  de  semblables  reproches.  Recevez 
l'assurance  de  ma  considération  la  plus  distinguée,  etc.,  etc.» 
Ouf!  sept  pages  !  Gueux  de  préfet!  va  !  je  ne  sais  pas  ce  qu'on 
te  reproche  ,  mais  je  l'espère  bien  aussi ,  moi,  que  tu  ne  te 
mettras  plus  dans  ce  cas-là.  Maintenant,  mon  cher  Maxime,  je 
suis  à  toi. 

En  parlant  ainsi  le  jeune  bureaucrate  se  débarrassa  en  un 


(1)  M.  Moreau  est  à  la  fois  l'Ulysse  et  TAchille  des  gardes  du  com- 
merce. 


260  REVUE  DE  PARIS. 

clin  d'œil  de  certaine  souquenille  qui  avait  pu  jadis  avoir  une 
forme  et  une  couleur  (le  fait  n'est  pas  prouvé) ,  et  ayant  soi- 
gneusement brossé  son  iiabit  et  son  castor  gris,  il  endossa  l'un, 
se  coiffa  triomphalement  de  l'autre,  puis  il  s'écria. 

—  Il  est  trois  heures  :  l'État  peut  à  la  rigueur  se  passer  de 
moi  pour  aujourd'hui.  Partons! 

—  Où  allons-nous?  dit  Maxime  en  suivant  machinalement 
son  guide. 

—  Nous  allons  prendre  l'omnibus  qui  conduit  à  la  place  de 
la  Bastille. 

—  L'omnibus?  murmura  le  beau  Courseulles  en  baissant 
tristement  la  tête  ,  et  après  ? 

—  Après ,  reprit  Oscar  avec  un  grand  sang-froid,  nous  arri- 
verons tout  contre  le  canal  Saint-Marlin ,  où  tu  pourras  le  je- 
ter ,  si  bon  te  semble,  à  moins  que  tu  ne  préfères  aller  t'instal- 
1er,  en  attendant  de  meilleures  circonstances,  dans  une  maison 
où  tu  seras  fêté,  choyé  ,  nourri...  passablement,  et  où  une  pe- 
tite personne  de  ma  connaissance  se  chargera  volontiers  de 
l'empêcher  de  trouver  le  temps  long.  En  deux  mots ,  choisis 
entre  la  pension  de  M.  Rigolet  où  l'hôtellerie  de  Sainte-Pélagie. 

—  Tu  es  mon  sauveur,  dit  Maxime  en  se  jetant  dans  ses  bras 
au  beau  milieu  de  la  rue  de  Grenelle. 

—  Ah  !  murmura  tout  bas  en  même  temps  le  jeune  bureau- 
crate, M"^  Rigolet  vous  m'avez  fait  passer,  il  y  a  quinze  jours, 
une  nuit  à  l'auberge  sur  une  chaise  !  Nous  ne  sommes  pas  quitte 
et  il  est  bien  juste  au  moins  que  vous  me  payiez  mes  frais. 

A  présent  que  le  lecteur  est  instruit  de  ces  particularités  qu'il 
lui  importait  de  connaître,  rei)renons  le  cours  de  notre  récit. 

Lorsque  M.  Rigolet  entra  solennellement  avec  sa  fille  et  ses 
deux  hôtes  dans  la  salle  à  manger  ,  Dieu  sait  quels  yeux  ouvri- 
rent tous  les  pensionnaires  en  apercevant  les  nouveaux  venus. 
Deux  sauvages  des  rives  de  l'Orénoque  ,  dans  leur  costume  na- 
tional ,  n'eussent  pas,  à  coup  sûr,  excité  plus  de  curiosité.  L'ex- 
centricité de  la  mise  des  deux  jeunes  gens  préoccupait  surtout 
la  portion  féminine  de  l'assemblée  et  en  considération  de  la 
forme  particulière  de  leurs  habits,  l'un  et  l'autre  furent  immé- 
diatement naturalisés  ,  dans  la  pensée  commune,  sujets  de  Sa 
Majesté  britannique.  Ce  fut  bien  pis  encore  lorsque  l'on  vit 
M.  Rigolet ,  pour  faire  honneur  à  ses  hôtes,  déranger  un  cha- 


I 


REVUE  DE  PARIS.  261 

cun  de  sa  place  habituelle  et  caser  M.  de  Courseulles  à  la  droite 
de  sa  fille,  tandis  que  M.  Fraynel  recevait  lui-même  Tinvita- 
lion  de  s'asseoir  auprès  de  lui.  De  ce  moment,  les  deux  nou- 
veaux venus  furent  considérés  comme  deux  membres  de  la 
chambre  haute  qui  venaient  visiter  la  capitale  et  probablement 
aussi  les  pensions  bourgeoises. 

Malheureusement ,  toutes  ces  illusions  s'envolèrent  à  tire 
d'ailes  dès  les  premiers  mots  échangés  entre  l'ampbytrion  et 
ses  nouveaux  convives.  M.  Rigolet  avait  nommé  Courseulles, 
et  ce  seul  nom  avait  sufi&  pour  raviver  dans  l'âme  d'un  chacun 
d'importuns  souvenirs  et  des  appréhensions  plus  importunes 
encore.  Dès  lors  l'assemblée  ne  vit  plus  dans  les  deux  jeunes 
gens  que  ce  qu'ils  étaient  réellement  pour  elle,  deux  intrus, 
deux  fâcheux  qui  venaient  usurper  les  places  d'honneur ,  cau- 
ser du  dérangement  à  tous  et  raccourcir  le  dîner.  Ce  dernier 
grief  surtout  était  impardonnable.  Aussi  Maxime  et  Oscar  se 
trouvèrent-ils  dans  la  position  la  plus  embarrassante,  le  pre- 
mier surtout  qui  rencontrait  dans  chacun  des  convives  autant 
d'argus  impitoyables,  épiant  le  jeu  de  sa  physionomie,  ses 
gestes,  et  poussant  la  défiance  et  l'inimitié  jusqu'à  rendre 
muets  leurs  couteaux  et  leurs  fourchettes,  afin,  sans  doute , 
qu'aucune  de  ses  paroles  ne  leur  échappât.  Joignez  à  cela  que 
M"e  Herraance  ,  encore  tout  émue  et  tremblante ,  n'était  guère 
disposée  à  lui  venir  en  aide,  et  qu'au  bout  d'un  gros  quart- 
d'heure  il  n'en  avait  arraché  que  deux  ou  trois  monosyllabes. 

Dans  cette  conjoncture,  Oscar  Fraynel  en  tacticien  con- 
sommé, jugea  qu'il  convenait  d'employer  les  grands  moyens, 
et  se  tournant  tout  à  coup  vers  l'ampbytrion  : 

—  Mon  cher  monsieur  Rigolet,  dit-il  mystérieusement , 
mais  de  manière  à  être  entendu  de  tout  le  monde  ,  avez-vous 
du  vin  de  Champagne  dans  votre  cave? 

—  Mon  cher  docteur  Fraynel ,  répondit  le  vieux  bureaucrate 
d'un  ton  superbe  et  en  appuyant  avec  intention  sur  chaque 
syllabe,  tous  les  extra  indiqués  sur  la  carte,  affichée  auprès 
du  poêle,  je  suis  en  mesure  de  les  offrir.  Vous  pouvez  lire 
d'ici,  en  bâtarde,  n"  3,  vin  de  Champagne,  prix... 

—  Eh  bien!  interrompit  Maxime  avec  lequel  son  ami  venait 
d'échanger  un  regard ,  si  vous  voulez  bien  faire  monter  quel- 
ques bouteilles ,  je  serai  heureux  que  ces  dames  et  ces  mes- 


REVUE  DE  PARIS. 

sieurs  me  permettent  de  leur  en  offrir,  ne  fût-ce  qu'à  titre  de 

bien-venue. 

Celte  proposition  d'une  magnificence  toute  asiatique  ne  laissa 
pas  que  de  produire  quelque  effet  sur  l'assemblée  déjà  d'ail- 
leurs favorablement  prévenue  en  entendant  proclamer  la  pré- 
sence d'un  docteur  en  médecine.  Dès  ce  moment  chacun  des 
convives  ne  rêva  plus  qu'au  moyen  d'obtenir  une  consultation 
gratuite.  Le  pauvre  Oscar  aurait  eu  à  cet  égard  fort  à  faire. 
Heureusement  le  Champagne  parut  et  il  s'empressa  de  revendi- 
quer la  mission  de  le  déboucher  et  de  le  servir.  Mais  en  s'ac- 
quittant  de  cette  tâche  avec  un  dévoùment  digne  de  l'antique 
Pylade,  de  complaisante  mémoire  ,  il  ne  put  échapper  à  l'obli- 
gation de  lâler  le  pouls  à  deux  ou  trois  personnes  et  de  résou- 
dre autant  de  questions  sur  l'aslhme,  le  catarrhe  ou  les  rhuma- 
tismes. C'eût  été  bien  pis  encore  s'il  n'avait  pris  soin  de  remplir 
les  verres  à  chaque  instant  et  de  provoquer  en  même  temps 
toutes  sortes  de  toasts  plus  bruyants,  plus  animés  les  uns  que 
les  autres  II  voulait  qu'on  bût  à  la  santé  de  M.  Rigolet ,  de 
M"^  Hermance  Rigolet,  des  dames  de  la  pension  Rigolet,  etc.,  etc. 
C'était  à  n'en  plus  finir. 

A  la  faveur  de  ces  libations  répétées,  les  cerveaux  s'exal- 
taient doucement,  une  sorte  de  vertige  s'emparait  déjà  de  toute 
l'assemblée,  et  M"''  Hermance  elle-même  commençait  à  se  ras- 
surer et  à  montrer  moins  de  réserve  à  son  beau  yoisin.  Les 
premières  opérations  du  siège  avaient  été  difficiles  ,  mais  enfin 
le  moment  était  venu  d'ouvrir  la  tranchée  j  Maxime  n'était  pas 
homme  à  la  laisser  échapper. 

—  Mademoiselle,  murraura-t-il  à  mi-voix  d'un  ton  profon- 
dément pénétré,  autant  que  je  puis  m'en  apercevoir,  la  réso- 
lution que  j'ai  prise  de  venir  chercher  l'hospitalité  dans  la  mai- 
son de  monsieur  voire  père  ne  vous  est  pas  agréable. 

—  Monsieur,  balbutia  Hermance  en  rougissant,  n'ayant  pas 
encore  Tavanlage...  de  vous  connaître,  je  ne  saurais  vous  dire 
si...  cette  résolution...  m'est  agréable  ou  désagréable. 

—  Mademoiselle,  peut-être  aurais-je  droit  à  plus  de  fran- 
chise de  votre  part  ;  mais  puis-je  espérer  que  vous  me  promet- 
trez au  moins  de  remplir  un  vœu...  un  vœu  bien  modeste  que 
je  vais  vous  exprimer  ? 

—  Monsieur...  en  vérité...  je  ne  sais. 


REVUE  DE  PARIS.  265 

—  Oh!  ne  craignez  rien  ,  mademoiselle;  ce  vœu-là  ne  vous 
engage  pas  à  beaucoup  :  si ,  lorsque  vous  me  connaîtrez  mieux, 
dans  deux  ou  trois  jours,  je  suppose,  même  avant  si  bon  vous 
semble ,  vous  jugez  ma  présence  importune ,  promettez-moi 
de  me  le  déclarer  sans  feinte  ni  détour,  et  je  vous  promets  , 
moi,  de  m'en  aller  sur-le-champ.  Voyons...  voulez-vous  me 
promettre  cela? 

Hermance  demeura  quelques  instants  indécise,  puis  baissant 
la  télé  sur  son  assiette  comme  si  elle  lui  eût  demandé  conseil, 
elle  articula  enfin  d'une  voix  faible  et  avec  un  charmant  em- 
barras. 

—  Je  le  promets. 

A  17  ans,  avec  Tinexpérience  naturelle  à  cet  âge,  il  est  bien 
rare  qu'une  jeune  fille  n'écoute  pas  avec  quelque  intérêt  le  pre- 
mier homme  qui  lui  parle  d'amour,  alors  surtout  que  ,  comme 
Maxime  de  CourseuUes  ,  celui-là  se  présente  devant  elle  doué 
des  attributs  qui  devraient  toujours  être  ceux  d'un  amant  :  la 
jeunesse,  l'élégance  et  la  beauté  physique.  Ces  attributs  ne  sont 
pas  sans  doute  les  seuls  qu'il  faille  posséder  en  pareille  matière, 
mais  ce  sont  du  moins  les  plus  sûrs  ;  et  pour  une  femme  à  l'es- 
prit ou  au  cœur  de  laquelle  il  faut  s'attaquer  tout  d'abord,  com- 
bien d'autres  se  laissent  prendre  par  les  yeux  !  Toutes  les  fois 
qu'Hermance,  involontairement  troublée  par  ce  regard  plein  de 
fascination  que  Maxime  attachait  obstinément  sur  elle  ,  venait 
à  détourner  la  tête,  elle  ne  pouvait  s'empêcher  d'établir  dans 
sa  pensée  une  comparaison  entre  ses  valétudinaires  au  front 
ridé,  au  chef  branlant,  ces  vieillards  aux  vêtements  disgracieux 
et  outrageusement  fanés  qui  formaient  l'entourage  de  la  table 
et  ce  beau  jeune  blondin  assis  à  ses  côtés  comme  pour  leur  ser- 
vir à  tous  de  contraste.  C'était  un  lys  qui  venait  de  s'épanouir 
au  milieu  des  chardons  et  des  orties. 

Et  puis,  il  faut  tout  dire,  quelle  est  la  femme  qui,  après  avoir 
cru  le  pouvoir  de  ses  yeux  méconnu ,  n'éprouve  pas  un  senti- 
ment d'orgueil  en  voyant  revenir  à  elle,  humble  et  soumis, 
celui  dont  elle  se  croyait  dédaignée?  Pour  Hermance,  c'était 
un  jour  de  triomphe  que  celui-là  ,  et  ce  triomphe  n'était  point 
de  ceux  que  l'on  comprime  au  plus  profond  de  sou  âme.  C'était 
un  triomphe  public  à  l'exemple  de  ceux  de  l'ancienne  Rome, 
où  le  beau  Maxime  de  CourseuUes  représentait  le  roi  captif, 


364  REVUE  DE  PARIS. 

attaché  au  char  de  son  vainqueur,  où  tous  les  pensionnaires 
étaient  le  peuple  qui  avait  doulé  de  la  victoire  et  qui  était  ré- 
duit lui-même  à  se  prosterner  et  à  adorer. 

Excellent  peuple,  en  effet ,  et  qui  n'était  guère  pour  le  mo- 
ment capable  de  faire  autre  chose  !  Car  le  vin  de  Champagne 
avait  été  distribué  avec  une  telle  profusion,  et  son  action  sur 
des  cerveaux  affaiblis  par  l'âge  et  accoutumés  d'ailleurs  par 
nécessilé  à  un  régime  des  plus  sobres  avait  été  telle  que  la  pen- 
sion Rigolel  présentait  à  ce  moment  le  coup  d'œil  le  plus  étrange 
qu'il  soit  possible  d'imaginer.  Les  dames,  cédant  à  l'influence 
soporifique  de  la  maligne  liqueur,  clignaient  de  l'œil  et  pen- 
chaient machinalement  la  tête  de  droite  et  de  gauche  sur  l'é- 
paule de  leurs  voisins.  Chez  les  hommes,  naturellement  plus 
robustes,  l'ivresse  affectait  plutôt  les  formes  de  laclif  que  celles 
du  passif  et  se  traduisait  par  une  intempérance  de  langue  peu 
commune.  M.  Riz-pain-sel,  oublieux  de  ses  prétentions  à  la  fois 
pudibondes  et  militaires ,  racontait  tout  haut  ses  exploits  ga- 
lants à  l'armée  d'Italie  et  les  bénéfices  illicites  auxquels  il  se 
livrait  sur  les  haricots  qu'il  était  chargé  de  distribuer  aux 
troupes,  et  le  vieux  professeur,  mettant  à  profit  son  inattention, 
récitait  en  entier  le  quatrième  livre  de  VÉnéide  ,  au  grand 
ébahissemenl  de  ses  voisins,  qui  n'avaient  jamais  connu  d'autre 
latin  que  celui  de  la  messe.  Quant  à  M.  Rigolet,  après  avoir  lui- 
même  pris  une  consultation  sur  la  fraîcheur  et  sur  l'usage  du 
tabac  râpé,  il  avait  entrepris  de  démontrer  à  Oscar  combien  il 
était  regrettable  que  depuis  la  révolution  de  juillet  les  employés 
eussent  renoncé  aux  bouts  de  manche,  si  essentiellement  con- 
servateurs des  habits.  Bref,  s'il  était  permis  de  mêler  des  sou- 
venirs sacrés  au  récit  d'aventures  essentiellement  profanes,  on 
eût  cru  assister  au  repas  des  apôtres,  le  jour  mémorable  où 
tous,  inspirés  par  l'Esprit  saint,  se  mirent  à  parler  à  la  fois 
vingt  langues  différentes. 

Pendant  ce  temps-là  ,  Maxime  et  Hermance  ne  demeuraient 
nullement  en  arrière,  comme  on  pourra  s'en  convaincre  par  le 
fragment  ci-après  de  leur  conversation. 

—  Monsieur,  disait  Hermance  (c'était  elle  qui  interrogeait  à 
présent),  vous  m'avez  fait  ce  soir  une  question  :  permettez  qu'à 
mon  tour  je  vous  en  adresse  une  autre.  Quel  motif  a  pu  vous 
déterminer  à  venir  vous  loger  au  Marais? 


REVUE  DE  PARIS.  265 

—  Je  l'ai  dit,  Mademoiselle  ,  à  monsieur  voire  père,  le  désir 
de  changer  d'air,  de  m'arraciier  à  un  monde  qui  me  fatigue, 
qui  me  pèse,  qui  m'ennuie 

—  Je  comprends....  Et  vous  n'avez  point  eu  d'autre  motif? 

—  Oh  !  si  fait,  mais  je  ne  saurais  encore  vous  le  dire....  au- 
jourd'hui. 

—  Ah  !  c'est  différent  !  vous  comptez  donc  me  le  dire.... 
à  moi? 

—  Oui,  à  vous....  à  vous  ,  seule  ! 

A  ces  derniers  mots ,  Hermance  tressaillit  comme  si  elle  ve- 
nait d'être  réveillée  en  sursaut,  et  elle  agita  vivement  la  son- 
nette qui  était  posée  sur  la  table  devant  elle.  La  servante  entra. 
—  Catherine,  s'écria-t-elle  vivement ,  voici  la  nuit  qui  vient, 
apportez  donc  des  lumières  ! 

De  deux  choses  l'une  ,  où  Courseulles  avait  commis  quelque 
gaucherie  en  voulant  aller  trop  vite  en  besogne ,  ou  bien  la 
partie  était  engagée  sérieusement.  Dans  l'un  comme  dans  l'au- 
tre cas  il  fallait  frapper  un  grand  coup.  En  conséquence, 
Oscar,  qui,  tout  en  ayant  l'air  d'écouter  la  dissertation  de 
M.  Rigolet  sur  les  bouts  de  manche,  n'avait  point  perdu  de  vue 
ce  qui  se  passait  en  face  de  lui,  se  leva  brusquement  de  table  , 
et  s'approchant  de  son  ami  : 

—  Mon  cher  Maxime,  lui  dit-il  à  haute  voix,  tu  oublies  ,  ce 
qui  est  facile  à  concevoir  en  pareille  société,  que  l'heure  se 
passe  et  que  nous  avons  une  loge  pour  la  première  représen- 
tation du  mélodrame  nouveau  à  l'Ambigu  ,  une  loge  de  quatre 
places. 

—Tu  as  raison,  dit  Maxime,  pour  lequel  ces  paroles  avaient 
été  accompagnées  de  certain  coup  d'œil  signiticatif,  et  si  je  pou- 
vais penser  qu'il  fût  agréable  à  M.  Rigolet  et  à  mademoiselle  sa 
fille  de  voir  une  première  représentation  de  mélodrame,  je  se- 
rais trop  heureux  de  mettre  à  leur  disposition  les  deux  places 
qui  nous  restent,  et,  ajoula-t-il  à  mi-voix  en  se  tournant  du  côté 
d'Hermance ,  ce  serait  compléter  pour  moi  le  plaisir  de  cette  fin 
de  journée. 

—Une  première  représentation!  balbutia  le  vieux  bureaucrate 
déjà  affriandé  au  suprême  degré,  mais  n'osant  pourtant  pren- 
dre sur  lui  le  poids  d'une  acceptation  en  présence  de  sa  lille 
et  de  ses  pensionnaires  ,  une  première  représentation  de 
G  23 


266  HEVUE  DE  PARIS. 

mélodrame!   ce  doit  êlre  bien  curieux  et  bien   inléressant! 

—  Oli  !  certainement ,  s'écria  Fraynel,  celui-là  surtout.  Don- 
nez-moi une  prise  de  tabac,  mon  cher  M.  Rigolet. 

Ici,  nonobstant  Pinfluence  du  vin  de  Champagne,  quelques- 
uns  des  pensionnaires  semblèrent  sortir  de  leur  ivresse  et 
échangèrent  des  regards  pleins  d'inquiétude.  Une  soirée  passée 
sans  Hermance!  qu'allaient-ils  devenir?  Cependant  la  jeune 
fille  se  taisait  toujours .  et  pensive  ,  irrésolue .  tenait  les  yeux 
baissés,  sans  doute  pour  ne  point  rencontrer  ceux  de  Maxime, 
en  ce  moment  attachés  sur  les  siens  avec  une  expression  sup- 
pliante. A  la  fin  ,  M.  Rigolet  crut  devoir  articuler  timidement 
ces  mots  : 

—  Eh  mais,  ma  fille,  qu'en  penses-tu? 
M"'  Hermance  balbutia  en  rougissant  : 

—  Ce  sera...  comme  tu  voudras ,  mon  bon  père. 

—  Catherine  !  s'écria  triomphalement  l'ex-commis  principal, 
allez  nous  chercher  un  fiacre. 


Alexandre  Delaverg^e. 
(  La  suite  à  un  prochain  numéro.  ) 


I 


POESIE 


iV 


IVIOBÉ. 

Niobé  !  Niobé  !  la  grande  désolée 
Qui,  sans  convulsions,  sans  cris,  sans  œil  hagard, 
Et  sans  que  sa  beauté  rigide  en  soit  troublée  , 
Succombe  haute  et  pure  ,  et  meurt  sous  le  regard  ! 

Comme  tu  sais  souffrir  !  comme  tu  portes ,  ô  reine  , 
Des  extrêmes  douleurs  l'impassible  fierté  ! 
Et  comme  tu  maintiens  la  forme  souveraine 
Qui  t'enveloppe  encor  de  sa  divinité  ! 

Rien  ne  dit  si  tu  meurs ,  ne  dit  si  tu  tressailles  ; 
Nul  ne  voit  sur  quel  point  le  mal  s'est  acharné; 
Et  la  foudre  tombée  au  fond  de  tes  entrailles 
N'a  noirci  nulle  part  Ion  front  découronné. 

Le  dédain  siège  encor  sur  la  haute  paupière 
Dont  les  orbes  éteints  ne  roulent  pas  de  pleurs; 


(1)  Nous  détachons  les  vers  qu'on  va  lire  d'un  volume  que  M.  Amé- 
dée  Renée  est  au  moment  de  publier  chez  l'éditeur  Delloye  ,  sous  le 
titre  A' Heures  de  poésie.  D'après  les  pièces  que  nous  choisissons,  on 
peut  se  faire  une  idée  de  la  manière  de  l'auteur,  dont  le  talent  s'est 
mûri  par  une  sévère  étude  de  la  poésie  antique  et  de  la  forme  d'André 
Chénier. 


268  REVUE  DE  PARIS. 

Le  regard  fouille  en  vain  (a  poitrine  de  pierre , 

Où  rien  ne  parle  aux  yeux  de  tes  grandes  douleurs. 

Oh  !  je  te  reconnais ,  forte ,  toujours  la  même  ! 
A  chaque  coup  de  mort  que  le  Dieu  t'a  porté  , 
Tu  montais  les  degrés  de  ton  orgueil  suprême, 
Et  te  dressais  plus  vaine  en  ta  pâle  beauté  ! 

Pitié  pourtant,  pitié  pour  Niobé  l'impie! 
Car  l'orgueil  comble-t-il  la  blessure  sans  fond? 
L'éternelle  douleur  en  est-elle  assoupie? 
L'énigme  de  tes  maux  malgré  toi  nous  répond. 

Niobé  I  Niobé  !  je  t'ai  toujours  aimée  ! 

0  sphinx  de  la  souffrance ,  impénétrable  et  beau  , 

Que  rend  si  fièrement  la  sévère  camée, 

Ou  ce  marbre  éclatant ,  froid  comme  le  tombeau. 


A  DEUX  SOEUKS  JUMELLES. 

Comme  dans  un  miroir,  au  fond  de  mes  pensées 
Je  retrouve  toujours  leurs  têtes  enlacées, 
L'une  silencieuse  et  l'autre  souriant  ; 
Sœurs ,  pareilles  d'attraits  et  pareilles  d'années, 
Sœurs  des  brunes  Péris,  vous  que  l'on  dirait  nées 
Dans  les  touffes  de  fleurs  d'un  harem  d'Orient! 

J'écoute,  en  épiant  l'écho  de  ma  mémoire, 
Courir  vos  quatre  mains  sur  les  touches  d'ivoire  ; 
Ah  !  le  trouble  était-il  d'entendre  ou  bien  de  voir, 
Quand ,,  au  balancement  des  phrases  mesurées, 
Les  profils  mariés  de  vos  têtes  ombrés 
Contre  les  lambris  blancs  s'en  allaient  se  mouvoir  ? 


REVUE  DE  PARIS.  269 

0  sœurs ,  ne  cessez  plus  de  ra'apparaîlre  ensemble  ! 
Toute  ma  force  est  là  !  Le  désir ,  il  me  semble , 
Sur  vos  deux  fronts  jumeaux  passe  d'un  vol  plus  doux. 
Des  rêves  confondus  ne  brisons  pas  la  trame  j 
Sauvez-moi  par  le  doute  ,  et  maintenez  mon  âme , 
Sans  préférer  jamais,  suspendue  entre  vous. 


Ahédée  Retiée. 


^ 


MÉLANGES. 


—  Encore  un  fauteuil  vacant  à  l'Académie.  Les  nouveaux 
venus  ne  sont  pas  encore  assis,  et  déjà  on  sollicite  leur  voix. 
L'illustre  assemblée  ne  peut  parvenir  à  se  compléter.  L'un  en- 
tre ,  un  autre  sort.  C'est  le  tonneau  des  Danaïdes  défoncé  par 
la  Mort. 

Les  deux  dernières  nominations  ont  prouvé  que  les  deux 
camps  étaient  à  peu  près  égaux.  De  quel  côté  penche.'*a  main- 
tenant la  balance?  Du  côté  qui  a  nommé  M.  Victor  Hugo,  sans 
doute,  car  M.  Lacuée  de  Cessac,  l'académicien  qui  vient  de 
mourir ,  était  un  de  ceux  qui  ont  volé  pour  M.  Ancelot. 

Ce  parti,  qui  s'intitule  classique  (on  ne  sait  trop  pourquoi , 
et  ce  n'est  peut-être  pas  M.  Droz  qui  le  dirait),  a  fait  son  pro- 
gramme d'avenir.  Ne  voulant  donner  que  de  dignes  successeurs 
à  Corneille,  à  Racine  et  aux  autres  grands  noms  de  notre  his- 
toire littéraire,  ces  messieurs  sont  convenus  de  porter  succes- 
sivement au  fauteuil  M.  Casimir  Bonjour.  —  M.  Aimé-Martin  et 
M.  Pariset. 

Les  provisions  se  bornent  à  trois  candidats  pour  le  moment. 
Au  besoin  on  en  trouvera  d'autres  de  la  même  valeur  :  il  n'en 
manque  pas. 

M.  Alexandre  Dumas  ,  qui  est  parti  pour  Florence  le  lende- 
main de  la  première  représentation  de  sa  comédie ,  devrait  re- 
venir et  se  mettre  sur  les  rangs.  —  On  parle  aussi  de  M.  Sainte- 
Beuve.  —  M.  Alfred  de  Vigny  est  peut-être  trop  engagé  dans 
les  embarras  processifs  d'un  gros  héritage  pour  s'occuper  d'une 
candidature.  —  M.  Ballanche  reparaît   à   l'horizon,   malgré 


REVUE  DE  PARIS.  «fl 

M.  Dupaty.  —  D'autres  encore  se  présenteront,  et  la  partie  sera 
chaudement  disputée. 

Ne  pourrait-on  pas  s'entendre  ?  Nous  serions  heureux  de 
mettre  les  immortels  d'accord  en  leur  apprenant  une  nouvelle 
qu'ils  ignorent  sans  doute  ,  eux  qui  savent  tant  de  choses. 

Voici  la  nouvelle  :  —  Béranger  a  quitté  son  ermitage  des 
bords  de  la  Loire  :  il  est  venu  le  mois  dernier  s'établir  à 
Passy. 

Or,  le  poëte  remplit  maintenant  la  condition  de  résidence. 
Reste  une  formalité ,  une  simple  mesure  d'étiquette.  Il  est  d'u- 
sage que  l'Académie  ne  reçoive  dans  son  auguste  sein  qu'un  can- 
didat ofificiel,  qui  s'est  présenté  lui-même ,  et  qui  a  formulé  sa 
requête  par  écrit.  Béranger  ne  sait  pas  solliciter ,  et  il  ne  vou- 
drait peut-être  pas  s'exposer  à  un  refus. 

Qu'est-ce  qu'une  pareille  difficulté  si  le  poëte  convient  à  tout 
le  monde?  Et  il  doit  également  convenir  aux  deux  camps.  11 
tient  à  M.  Dupaly  par  le  couplet  et  à  M.  de  Lamartine  par  la 
poésie j  à  M.  Etienne  par  la  chanson,  et  à  M.  Victor  Hugo  par 
l'ode j  à  M.  Baour-Lormian  par  la  rime,  et  à  M.  Royer-Collard 
par  la  raison.  —  Chacun  peut  dire  :  Il  est  des  nôtres  j  tous  di- 
ront :  Il  ne  peut  que  nous  faire  honneur. 

Alors,  rien  n'est  plus  simple.  Il  s'agit  tout  simplement  de 
faire  la  première  démarche ,  et  des  gens  d'esprit  et  de  goût  ne 
doivent  pas  regarder  à  cela.  Un  bon  mouvement ,  donc  !  Qu'une 
députation  de  ces  messieurs  se  rende  sans  façon  à  Passy.  — 
On  prend  l'omnibus  rue  de  Rivoli  ;  —  c'est  l'affaire  de  deux 
heures  et  de  six  sous  pour  aller,  traiter  et  revenir j  et  quel  est 
l'académicien  qui  n'a  pas  deux  heures  de  loisir  dans  sa  journée 
et  six  sous  dans  sa  poche  ?  D'ailleurs,  ce  n'est  pas  là  du  temps 
perdu  ,  bien  au  contraire  !  Nous  venons  vous  offrir  une  place 
parmi  nous ,  un  fauteuil ,  un  brevet  d'immortalité ,  diront-ils  au 
poète.  Béranger  est  un  homme  poli ,  il  les  recevra  j  c'est  un 
homme  modeste,  il  les  écoutera  j  c'est  un  homme  faible ,  il  cé- 
dera. Et  l'Académie  aura  fait  un  choix  populaire,  et  tout  le 
monde  sera  content. 

Mais  vous  verrez  que  l'on  ne  fera  pas  cela ,  précisément  parce 
que  rien  ne  serait  plus  simple  ni  plus  convenable. 

La  distribution  des  prix  académiques  a  eu  lieu  jeudi  dernier 
avec  la  pompe  accoutumée.  On  a  couronné  la  poésie,  la  prose 


272  REVUE  DE  PARIS. 

et  la  verlu.  Le  grand  prix  Monthyon  pour  l'ouvrage  le  plus  utile 
aux  mœurs  a  été  décerné  à  M.  Louis  Reybaud.  M.  Azaïs ,  M.  Mo- 
reau ,  et  une  douzaine  de  dames  auteurs  se  sont  partagé  les 
seconds  prix.  Des  couronnes  de  deux  mille  francs ,  de  quinze 
cents  francs  et  de  cinquante  napoléons  ont  été  posées  sur  leurs 
livres. 

Un  très-grand  nombre  de  comédiens  assistaient  à  la  cérémo- 
nie; —  ils  écoutaient,  ils  applaudissaient  le  débit  spirituel  et 
incisif  de  M.  Villemain;  —  ils  souriaient  à  rembarras  d'un 
jeune  poëte  lauréat ,  M.  Desessarts ,  qui  lit  très-mal  les  vers 
qu'il  fait  très-bien.  Ce  n'était  cependant  pas  la  littérature  qui 
avait  amené  à  l'Académie  ce  public  de  comédiens  :  —  c'était  la 
vertu.  Ils  venaient  voir  couronner  un  des  leurs,  M.  Moëssard  , 
de  la  Porte-Saint-Martin ,  le  plus  ancien  des  anciens  pension- 
naires de  M.  Harel;  Moëssard,  qui  a  supporté  en  philosophe 
toutes  les  mauvaises  chances  de  cette  direction  orageuse,- 
Moëssard,  qui  est  resté  fidèle  à  son  directeur,  même  lorsque  la 
caisse  était  vide  et  que  les  appointements  se  perdaient  dans  la 
nuit  d'un  incalculable  arriéré;  Moëssard,  qui  a  joué  souvent 
sans  avoir  dîné. 

Certes,  cette  belle  conduite  méritait  bien  un  prix  de  vertu; 
mais  ce  n'est  pas  l'artiste  que  l'Académie  a  couronné  vertueux  ; 
c'est  l'homme  privé  ,  c'est  le  comédien  chez  lui ,  c'est  le  bon  et 
charitable  Moëssard  qui  a  recueilli  chez  lui  la  veuve  d'un  de  ses 
pauvres  camarades  et  qui  a  noblement  partagé  avec  elle  le  peu 
qu'il  avait. 

Bravo ,  Moëssard!  c'est  là  votre  plus  beau  rôle.  M.  Guilbert 
de  Pixérécourt  lui-même  n'a  jamais  rien  inventé  de  mieux  dans 
ses  plus  belles  créations ,  et  la  couronne  que  l'Académie  vous 
a  décernée  jeudi  dernier  vaut  mieux  que  toutes  celles  dont  on 
accable  le  soir  au  théâtre  les  chanteurs ,  les  danseurs  et  les 
déclamateurs.  —  Qu'est-ce  que  le  talent  en  comparaison  de  la 
vertu  ! 

On  n'a  pas  tout  dit  sur  les  inconvénients  de  la  célébrité.  Les 
noms  livrés  à  une  grande  publicité  sont  soumis  parfois  à  des 
épreuves  et  à  des  mésaventures  bien  singulières.  Nous  ne  par- 
lons pas  seulement  de  la  critique  qui  les  déchire  et  de  la  mali- 
gnité qui  s'en  amuse,  il  est  d'autres  abus  auxquels  ils  n'échap- 
pent pas.  Pour  ne  parler  que  de  la  liltéralure.  si  l'oeuvre  de 


REVUE  DE  PARIS.  »1S 

récrivain,  protégée  par  une  avare  loi,  ne  tombe  dans  le  do- 
maine public  que  dix  ans  après  la  mort  de  celui  qui  l'a  produite, 
le  nom  de  l'auteur  ne  jouit  pas  toujours  d'un  aussi  large  privi- 
lège. Par  exemple  ,  l'autre  matin,  un  de  nos  journalistes  les 
plus  distingués  entend  frapper  à  sa  porte. 

—  Entrez!  dit-il,  d'une  voix  hospitalière. 

Un  jeune  homme,  un  inconnu,  se  présente,  les  bras  ouverts, 
eu  s'écriant  : 

—  Que  je  suis  heureux  de  vous  revoir ,  mon  cher  ami  !  souf- 
frez que  je  vous  embrasse  ! 

Ces  mots  à  peine  prononcés ,  l'inconnu  s'arrête  tout  interdit. 

—  Pardon  ,  monsieur ,  dit-il  ;  je  croyais...  j'avais  demandé... 
je  voulais  parler  à  M.  Hippolyte  Lucas. 

—  C'est  mon  nom  ,  monsieur. 

—  M.  Hippolyte  Lucas,  le  journaliste? 

—  C'est  ma  profession. 

—  M.  Hippolyte  Lucas,  le  poëte  ,  le  romancier? 

—  J'ai  composé  des  vers  et  des  romans. 

—  Mais  cependant,  monsieur  ,  j'ai  beaucoup  connu  à  Bou- 
logne-sur-Mer  un  autre  vous-même...  unjeune  homme  se  disant 
journaliste  ,  poète  ,  romancier  et  Hippolyte  Lucas. 

—  Je  ne  suis  sans  doute  pas  seul  de  mon  nom ,  mais  nul 
autre  que  moi  ne  le  porte  dans  la  littérature. 

—  J'ai  donc  été  pris  pour  dupe? 

—  C'est  probable  :  vous  avez  eu  affaire  à  un  mystificateur. 

—  C'est  fort  désagréable.  Ce  jeune  homme  avait  captivé  mon 
amitié. 

—  Peut-être  ai-je  moins  à  m'en  louer  sous  d'autres  rap- 
ports ? 

—  Oui,  monsieur,  oui...  il  m'a  emprunté  quelque  argent. 

—  Qu'il  ne  vous  a  pas  rendu  ? 

—  Malheureusement  ! 

—  J'en  suis  aussi  fâché  pour  mon  nom  que  vous  pouvez  l'être 
pour  votre  bourse.  Cependant  vous  auriez  pu  vous  douter  de 
la  fraude. 

—  Et  comment? 

—  A  quelle  époque  l'aventure  dont  vous  me  parlez  s'est-elle 
passée? 

—  H  y  a  un  an  environ. 


274  REVUE  DE  PARIS. 

—  Eh  bien ,  vous  pouviez  voir  à  la  même  époque  des  articles 
signés  de  moi  sur  les  faits  dramatiques  de  la  semaine,  parais- 
sant régulièrement  dans  le  Siècle,  dans  V Artiste  et  dans  d'au- 
tres journaux.  Ces  feuilletons,  qui  témoignaient  assez  de  ma 
présence  à  Paris,  auraient  dû  vous  éclairer. 

—  C'est  juste!  je  n'ai  pas  réfléchi  !  D'ailleurs,  le  mystifica- 
teur n'est  resté  que  peu  de  temps  à  Boulogne. 

—  Et  où  est-il  allé? 

—  A  Londres.  Il  devait  de  là  se  rendre  en  Portugal. 

—  Je  suis  désolé  ,  monsieur,  que  mon  nom  ait  servi  à  vous 
tromper,  je  vous  prie  de  croire  que  ce  désagrément  me  touche 
autant  que  vous. 

Quelques  compliments  furent  ensuite  échangés,  et  M.  Hypo- 
lyte  Lucas  ne  songeait  déjà  plus  à  cette  visite,  lorsque  le  len- 
demain il  reçut  une  lettre  timbrée  de  Londres. 

Celait  une  réclamation  d'un  sieur  Coquerel ,  particulier  an- 
glais chez  lequel  le  faux  Hippolyte  Lucas  avait  laissé  des  traces 
de  son  passage. 

Enfin  ,  hier  ,  notre  collaborateur  a  reçu  des  nouvelles  de  Lis- 
bonne lui  annonçant  qu'il  était  dans  cette  ville  ,  oïl  les  Français 
et  les  Portugais  lui  avaient  fait  un  excellent  accueil  et  ouvert 
quelques  crédits  sur  la  notoriété  de  son  nom. 

M.  Hippolyte  Lucas  ne  peut  répondre  aux  gens  trompés  de 
tous  les  pays  que  ce  qu'il  a  dit  à  son  visiteur  de  Boulogne-sur- 
Mer  : 

—  C'est  votre  faute.  Si  vous  connaissez  mon  nom,  c'est  que 
vous  lisez  les  journaux  ,  si  vous  lisez  les  journaux,  vous  devez 
savoir  que  depuis  cinq  ou  six  ans  je  n'ai  pas  quitté  Paris ,  puis- 
que depuis  cinq  ou  six  ans  j'ai  donné  très-exactement  et  sans 
interruption  des  feuilletons  sur  les  pièces  nouvelles  de  chaque 
semaine. 

Ce  fait  n'est  pas  isolé  dans  l'histoire  contemporaine. 

L'année  dernière,  un  monsieur  est  allé  s'établir  à  Chantilly 
où  il  a  passé  cinq  mois  sous  le  nom  de  Charles  de  Bernard.  11 
a  été  reçu ,  choyé  ,  fêté  par  les  principaux  habitants  de  la  ville. 
Du  reste ,  ce  trompeur  n'a  exploité  que  les  agréments  attachés 
au  nom  qu'il  avait  usurpé.  Il  n'a  accepté  que  les  plaisirs ,  les 
dîners  ,  les  soirées  ,  les  compliments ,  les  louanges  \  mais  il  n'a 
pas  fait  d'affaires.  Après  son  départ ,  quelques  éclaircissements 


REVLE  DE  PARIS.  275 

sont  venus  ;  la  ville  s'est  partagée  en  deux  camps  :  les  uns  ont 
reconnu  la  ruse  ,  les  aulres  ne  veulent  pas  se  donner  pour  mys- 
tifiés ,  et  soutiennent  avoir  possédé  le  véritable  Charles  de  Ber- 
nard. Une  gageure  a  été  faite  à  ce  sujet;  l'enjeu  est  un  ban- 
quet de  trois  cents  couverts.  On  a  envoyé  prendre  des  informa- 
tions à  Paris  ,  et  l'auteur  de  la  Peau  du  Lion  a  dû  déclarer  que 
malgré  toute  son  estime  pour  les  habitants  de  Chantilly,  il 
n'avait  jamais  fait  un  séjour  de  cinq  mois  parmi  eux. 

Nous  pourrions  citer  aussi  un  joyeux  viveur  qui  pendant 
trois  hivers  consécutifs  a  pratiqué  les  bals  mastjués  de  Musard , 
de  Valentino  et  de  la  Renaissance  ,  sous  le  nom  du  rédacteur  en 
chef  de  l'un  de  nos  grands  journaux  .jouissant  ainsi  des  entrées 
dont  l'écrivain  n'usait  pas.  Cet  économiste,  aussi  habile  dan- 
seur que  bon  calculateur  ,  avait  fait  au  rédacteur  en  chef  en 
question  une  grande  renommée  de  valseur  et  de  galopeur.  On 
admirait  comme  quoi  l'homme  qui  avait  écrit  de  si  beaux  pre- 
miers-Paris le  matin  sur  la  question  d'Orient  ou  l'équilibre 
constitutionnel  dansait  si  parfaitement  la  cachucha  le  soir. 

Autre  exemple. 

Un  jour  M.  Alphonse  Royer  reçut  une  lettre  datée  d'un  des 
plus  riants  cantons  de  la  Suisse,  et  portant  simplement  ces 
mots  :  A  monsieur  Alphonse  Royer  ,  homme  de  lettres ,  à  Paris. 
L'épître  commençait  par  ces  mots  :  «  Ame  de  mon  existence!  » 
et  se  terminait  par  ceux-ci  :  «  Ta  Mimeli  pour  la  vie  !  » 

Entre  ces  deux  tendres  parenthèses  il  y  avait  un  flot  de  pa- 
roles sentimentales  .  une  avalanche  de  passions  inondant  quatre 
pages  d'une  écriture  fine  et  serrée.  Du  reste  ,  Mimeli  avait  jugé 
parfaitement  inutile  d'apprendre  son  adresse  à  un  homme  qui 
était  censé  la  savoir  mieux  que  personne. 

—  C'est  sans  doute  une  plaisanterie  ,  pensa  M.  Alphonse 
Royer,  qui  est  allé  partout,  excepté  en  Suisse.  Et  il  jeta  la 
lettre  dans  le  panier  de  l'oubli. 

Quinze  jours  après,  seconde  épître  venant  du  même  canton. 
Mimeli  s'étonnait  de  n'avoir  pas  reçu  de  réponse.  C'était  de  doux 
et  de  mélancoliques  reproches.  Elle  suppliait  son  ami,  son  Al- 
phonse ,  de  verser  le  baume  épistolaire  sur  les  douleurs  de 
l'absence;  de  lui  écrire  quelques  lignes  de  sa  chère  main  ,  tout 
en  hâtant  l'heure  de  son  retour. 

Celte  seconde  lettre  eut  le  sort  de  la  première  et  fut  suivie 


276  REVUE  DE  PAHIS. 

d'une  (roisième,  écrite  sur  un  autre  ton.  Le  doux  reproche  avait 
fait  place  au  reproche  aigu.  »  Serais-tu  donc  ingrat?  s'écriait 

i>  la  sensible  Mimeli.  M'oublierais-lu  dans  ton  inconstante  pa- 

»  Irie  !...  Mais  tu  sais  bien  ,  mon  Alphonse  ,  que  notre  amour 

n  n'est  pas  de  ceux  qui  s'éteignent ,  que  notre  liaison  n'est  pas 

»  de  celles  qui  se  rompent  !  Oui ,  tu  le  sais ,  car  tu  comprends 

r>  les  passions  fortes  et  éternelles ,  toi  qui  en  as  fait  de  si  belles 

»  peinturesdans  les  romans,  dans  ces  beaux  livres  pour  lesquels 

B  je  t'aimais  déjà  ,  lorsque  tu  m'as  apparu  comme  un  maître 

n  qui  vient  chercher  son  esclave.  Oh  !  alors  ,  lu  étais  bien  l'Al- 

w  phonse  de  mes  rêvesj  ta  figure  et  le  son  de  ta  voix  achevèrent 

r>  l'œuvre  commencée  par  les  écrits.   Je  ne  voulais  pas  les 

n  croire .  mes  froids  compatriotes ,  lorsqu'ils  me  disaient  de  me 

»  défier  du  voyageur  !  Avaient-ils  raison?  Tous  les  Français 

»  seraient-ils  volages  ?  Je  tremble!  Mais  si  tu  as  perdu  la  mé- 

»  moire ,  Alphonse  ,  si  mes  lettres  ne  suffisent  pas  pour  le  rap- 

»  peler  le  passé ,  je  sais  un  autre  moyen  ,  et  lu  recevras  bientôt 

»  un  souvenir  vivant ,  un  gage  sacré  de  notre  amour  !  « 

Cela  devenait  inquiétant  ;  la  plaisanterie  prenait  un  carac- 
tère sérieux.  —  Quelques  jours  après  celte  dernière  lettre,  Al- 
phonse reçut  par  la  diligence  de  Genève...  une  nourrice  et  un 
enfant. 

—  Embrassez  votre  fils!  lui  dit  la  nourrice  en  mauvais  alle- 
mand. 

Peu  de  temps  après  la  mère  arriva.  Une  charmante  femme, 
blonde  et  rose  ,  qui  versa  des  larmes  bien  amères  en  ne  recon- 
naissant pas  l'Alphonse  de  ses  rêves.  Elle  avait  été  doublement 
trompée  ! 

Lorsque  Mimeli  eut  pleuré  toutes  ses  larmes  ,  elle  chercha  son 
véritable  séducteur,  el  elle  le  trouva.  C'était  un  commis-voya- 
geur qui  avait  pris,  pour  plaire,  le  nom  si  honorable  de  l'au- 
teur des  Mauvais  garçons  et  de  la  Favorite. 

Voilà  pourtant  à  quoi  tous  les  gens  de  lettres  sont  exposés  ! 
Qui  sait  si  chacun  d'eux  n'a  pas  ainsi  des  dettes  ou  un  ménage 
en  province?  M.  de  Balzac  a  sans  doute  épousé  une  douzaine  de 
femmes  de  trente  ans  dans  divers  déparlements. 

Et  l'objection  de  M.  Hippolyle  Lucas  a  probablei»eBl  été 
prévue  par  les  voleurs  de  noms.  Si  l'on  dit  à  l'un  d'eux  : 


REVUK  DE  PARIS.  277 

—  Mais ,  voyez  ,  voici  un  feuilleton  signé  de  vous  sur  une 
pièce  jouée  il  y  a  quatre  jours  au  Gymnase? 

Qui  sait  si  l'industriel  n'a  pas  l'audace  de  répondre  :  C'est 
tout  simple  ;  en  me  retirant  du  commerce  des  lettres ,  j'ai  vendu 
pour  ainsi  dire ,  mon  fonds ,  mon  achalandage  et  mon  enseigne; 
j'ai  autorisé  mon  successeur  à  conserver  ma  signature,  sur  la- 
quelle est  fondée  la  fortune  du  journal,  de  la  Revue  et  du  li- 
braire qui  déplorent  ma  retraite  prématurée  ! 

Pour  prévenir  autant  que  possible  de  pareils  abus  ,  les  gens 
de  lettres  ne  sauraient  trop  encourager  les  peintres  et  les  sta- 
tuaires à  propager  leur  image  par  le  plâtre,  la  gravure  et  la 
lithographie.  Dantan  et  Adolphe  Menut  ont  déjà  beaucoup  fait 
en  ce  sens,  l'un  par  ses  statuettes  si  spirituelles,  et  l'autre  par 
ses  dessins  si  parfaitement  ressemblants.  Voici  venir  encore  un 
habile  artiste  ,  M.  Benjamin  ,  qui  leur  livrera,  au  modeste  prix 
de  cinquante  francs,  cinquante  exemplaires  d'un  portrait  très- 
élégamment  lithographie.  C'est  là  le  plus  sûr  moyen  pour  pré- 
venir bien  des  fraudes  et  mettre  nos  auteurs  à  l'abri  de  toute 
espèce  de  lettres  de  change,  de  Mimeli  et  de  nourrices.  L'er- 
reur en  ce  genre-là  est  vraiment  de  trop;  c'est  bien  assez  de  la 
réalité. 


— •  Les  cent  et  une  trompettes  de  la  Renommée  ont  déjà  cé- 
lébré sur  tous  les  tons  le  grand  événement  de  la  semaine  der- 
nière :  la  réception  de  M.  Victor  Hugo  dans  le  giron  de  l'Académie 
française.  —  Le  sujet,  cependant ,  est  loin  d'avoir  été  épuisé. 

Pour  avoir  un  public  dans  leurs  cérémonies,  messieurs  de 
l'Académie  sont  dans  l'usage  de  distribuer  trois  fois  plus  de  bil- 
lets que  la  salle  ne  contient  de  places,  et  malgré  cette  précau- 
tion ils  ne  comptent  trop  souvent  que  de  rares  spectateurs.  Cette 
fois  ils  avaient  suivi  la  même  routine,  leur  amour-propre  ne 
voulant  pas  supposer  que  le  nouvel  élu  attirerait  la  foule  plus 
aisément  que  ses  prédécesseurs  Qu'est-il  arrivé?  c'est  que  pas 
un  billet  n'a  manqué  à  l'appel  ;  tout  le  monde  est  venu;  il  y  a 
eu  émeute  dans  la  cour  de  l'institut ,  ordinairement  si  paisible. 
Ceux  qui  s'y  étaient'  y-vh  trois  ou  quattc  heures  d'avance  ont 
a  24 


278  REVUE  DE  PARIS. 

seuls  pénétré  dans  l'enceinte;  les  autres,  après  de  vains  efforts, 
se  sont  vus  obligés  de  battre  en  relraite.  —•  L'assenîblée  était 
magnifique  et  charmante ,  pleine  d'hommes  distingués  et  de 
jolies  femmes. — Un  prince  et  deux  princesses  delà  ramille  royale 
assistaient  à  cette  belle  solennité.  — Rien  ne  manquait  au  triom- 
phe du  nouvel  académicien. 

Nous  nous  trompons  :  il  manquait  là  quelques-uns  de  ses 
collègues.  Plusieurs  académiciens  brillaient  par  leur  absence  j 
c'étaient  les  boudeurs  qui  faisaient  un  dernier  acte  d'opposi- 
tion en  refusant  de  venir  recevoir  celui  que  leurs  voles  aveu- 
gles avaient  constamment  repoussé. 

Nous  avons  vainement  cherché  M.  Flourens  dans  les  stalles 
académiques.  M.  Flourens  était  sans  doute  retenu  chez  lui  par 
ses  profondes  études  sur  les  canards. 

M.  Jay  et  M.  Droz  avaient  généreusement  sacrifié  leur  jeton 
de  présence  sur  l'autel  de  l'animosilé  littéraire. 

M.  Scribe  était  sous  les  spirituels  ombrages  de  son  parc  de 
Séricourt,  demandant  aux  Naïades  un  second  y  erre  d'eau. 

M.  Casimir  Delavigne  était  peut-être  à  la  recherche  d'un  au- 
teur inconnu  et  d'une  comédie  posthume,  ou  peut-être  relisait-il 
le  Paravent  de  M.  Charles  de  Bernard  ,  qui  a  fourni  le  sujet  du 
Conseiller  rapporteur. 

En  sa  qualité  de  membre  du  bureau,  M.  Dupaly ,  directeur 
de  l'Académie,  était  obligé  d'assister  à  la  séance;  ce  fut  lui  aussi 
qui  en  vertu  de  ces  mêmes  fonctions ,  dépouilla  le  scrutin  et 
proclama  l'élection  le  jour  où  M.  Victor  Hugo  fut  nommé.  Les 
honneurs  sont  quelquefois  bien  cruels! 

Pour  prendre  patience,  en  attendant  l'heure  de  la  cérémonie 
on  racontait  quelques  anecdotes  académiques.  Il  y  avait  là  des 
gens  bien  informés ,  et  les  indiscrétions  allaient  grand  train. 
Nous  nous  contenterons  de  citer  un  de  ces  documents  qui  servi- 
ront à  l'histoire  littéraire  de  l'époque. 

A  la  dernière  élection  ,  qui  produisit  M.  Ancelot ,  le  débat  fut 
assez  vif.  —  M.  Charles  Nodier  présentait  M.  Ballanche  aux 
suffrages  des  immortels ,  et  il  développait  les  titres  de  son  can- 
didat dans  une  chaleureuse  improvisation. 

Cette  fois  M.  Dupaly,  qui  soutenait  M.  Ancelot,  tira  un  assez 
bon  parti  de  sa  dignité  de  directeur;  il  interrompit  M.  Charles 
Nodier  : 


REVUE  DE  PARIS.  279 

Ce  discours  ,  dit-il ,  est  superflu ,  il  n'est  pas  dans  les  usages 
de  l'Académie  de  discuter  les  titres  d'un  postulant  qui  n'a  au- 
cune chance. 

Ce  rappel  aux  usages  académiques  a  lieu  de  m'étonner,  ré- 
pondit M.  Charles  Nodier.  Je  crois  connaître  les  règlements 
aussi  bien  que  mon  collègue  iM.  Dupaty,  car  je  suis  plus  ancien 
que  lui  dans  la  compagnie,  ce  qui  m'a  procuré  l'inappréciable 
avantage  de  lui  donner  ma  voix. 

Après  la  séance,  lorsque  M.  Ancelot  eût  été  proclamé,  M.  Du- 
paty s'approcha  de  son  ami  Charles  Nodier  et  lui  dit  : 

Je  sais  bien  que  tu  m'as  donné  ta  voix ,  je  n'avais  pas  be- 
soin que  tu  me  le  rappe/a«. 

Lasses,  reprit  M.  Nodier. 

Ce  fut  la  seule  vengeance  de  l'excellent  et  spirituel  puriste. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Pajjes. 

Histoire  de  la  formation  de   la  langue  française,  par 

M.  J.-J.  Ampère;  par  M.  Louandre 5 

Les  préventions;  par  M.  Emile  Souvestre 20 

Le  poème  du  Cid;  parM.  Eugenio  de  Ochoa 57 

De  Londres  à  Manchester;  par  M.  Louis  Viardot.     .     .  78 

Francforl-sur-le-Mein;  par  0 89 

Critique  littéraire.  —Publications  socialistes.  —Romans 

nouveaux  ;  par  M.  Chaudes-Aiguës 97 

Poésie.  —  La  fenêtre.  —  Le  chemin  de  la  mort.  —  A  Ju- 
les Janin;  par  M.  Arsène  Houssaye 122 

Réception  de  M.  Victor  Hugo  à  l'Académie  française.     .  127 
Le  barbare  Abd-el-Kader  et  quelques  autres  barbares  ; 

par  M.  Léon  Gozlan 137 

Réponse  à  M.  Becker.  —  Le  Rhin  allemand  ;  par  M.  Al- 
fred de  Musset *  175 

L'ancien  royaume  des  Pays-Bas  ;  par  0 176 

Philosophes  excentriques. — Jérôme  Cardan;  par  M.  Fré- 
déric Mercey 18G 

L'héritage  de  mon  oncla;  par  M.  Alexandre  Delavergne.  224 
Poésie.  —  Is'iobé.  —  Deux  sœurs  jumelles  ;  par  M.  Amédée 

Renée 267 

Mélanges 270 


FIN   DE   LA   TABLE, 


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